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Tome 1, Chapitre 6 « Une Amère victoire » Tome 1, Chapitre 6
Tout ce qu'ils purent distinguer de prime abord fut la forme éthérée et lumineuse d'une masse grouillante. Puis, progressivement, elle se rassembla et se précisa pour devenir une espèce de chenille hérissée d'appendices divers, dont les yeux à facette, brillant d'un éclat malsain, se focalisèrent sur l'homme effrayé. Elle palpitait de façon erratique, comme si elle ne parvenait pas à prendre corps...
    
    Hadria reporta son attention sur la sorcière ; elle rencontra deux prunelles d'obsidienne, qui la fixaient d'un regard mauvais. Un sourire étira les lèvres minces d'Hei Yue. Elle se redressa, appuyée sur son coude, et proféra quelques mots hâtifs. Serrant les dents, Hadria se baissant pour asséner un coup sur la tempe de la Chinoise avec la garde de la dague. La sorcière s'affaissa de nouveau, les yeux clos.
    
    La jeune femme sentit la nausée la saisir : jamais auparavant, elle n'avait fait de mal à quiconque. Certes, il s'agissait de légitime défense, mais elle espérait de tout cœur qu'elle n'avait pas gravement blessé ni même tué Hei Yue.
    
    Hadria avait pensé que la créature disparaîtrait, une fois son invocatrice inconsciente, mais elle pouvait toujours percevoir la forme luminescente en périphérie de son regard. Elle se tourna, presque contre sa volonté, vers la Larve : la monstrueuse chenille manifestait une certaine hésitation, comme si l'absence de sa maîtresse l'avait soudain privée de but clair. Prise d'une frénésie née de l'impatience ou de l'impuissance, elle se tordait en tout sens en remuant ses appendices.
    
    « Miss Forbes, lança Ashley d'une voix tendue, prenez garde : sans l'influence de Hei Yue, la créature va revenir à ses instincts les plus basiques... Elle va chercher à se nourrir.
    
    — Se nourrir ? »
    
    Elle entendit soudain la voix du gros Chinois : elle ne comprenait pas ce qu'il disait, mais son ton suppliant témoignait de sa terreur profonde. Sans avoir à le demander à son équipier, elle réalisa de quoi s'alimentait l'esprit gu... Elle se tourna de nouveau vers le coffre, leva la dague pour briser le sceau et détruire le contenu du pot, même si cette idée la révulsait. Derrière elle s'éleva un hurlement terrible ; un frisson parcourut son dos.
    
    « Mis... Mister Ashley ? appela-t-elle avec appréhension.
    
    — Dépêchez-vous ! »
    
    Même si elle s'efforçait d'ignorer ce qui se déroulait dans son dos, l'urgence dans les paroles de son partenaire, autant qu'une curiosité mêlée de crainte, la poussa à se retourner : au-delà de la masse sombre du corps du Chinois, se tenait... non plus une larve répugnante et éthérée flottant dans les airs, mais une créature solide et redoutable. Un énorme chien d'une race indéterminée, aux yeux jaunes luminescents, se dressait la bave aux lèvres devant le normaliste, prêt à bondir sur lui.
    
    « Elle a pris de la puissance en se nourrissant, expliqua Ashley d'une voix tendue. Faites vite, avant qu'elle ne reporte son attention sur vous. Je vais tenter de la retenir.
    
    — Mais comment ? balbutia-t-elle. Vous avez dit qu'on ne pouvait pas détruire l'esprit...
    
    — Ne discutez pas ! »
    
    Hadria aurait pu s'offusquer du ton autoritaire qu'il venait d'employer, mais elle était bien trop inquiète pour même y songer. Serrant les dents, elle se pencha vers l'intérieur du coffre et frappa de nouveau le sceau, qui commença à s'émietter sous les coups répétés. Chaque éclat qui se détachait semblait relâcher un peu de la haine qui était à la base de l'existence de l'esprit gu, ébranlant sa résolution. Des larmes de frayeur coulaient de ses yeux ; elle ne se donna pas la peine de les essuyer, même si elles troublaient sa vision. Resserrant ses doigts sur le manche de la dague, elle redoubla d'efforts, sentant une sueur froide tremper ses gants et menacer de lui faire perdre sa prise sur l'arme.
    
    Enfin, les derniers fragments tombèrent ; Hadria trancha les lacs de soies qui retenaient le couvercle, mais elle eut beau tenter de le soulever, il refusa de se séparer du pot. Une brume dorée, d'une phosphorescence maladive, commença à suinter de la jointure. Avec un cri étouffé, elle recula et se tourna vers Ashley.
    
    Le normaliste s'efforçait de maintenir la manifestation loin d'elle, en lui faisant un rempart de son corps. L'animal le regardait en grognant, la bave aux lèvres, se déplaçant latéralement pour trouver une ouverture. Finalement, il tenta de bondir sur lui...
    
    Le Derringer retentit ; la balle entra dans le front de la bête, la projetant en arrière dans une mare de fluide doré. Mais en quelques secondes, la blessure s'était refermée et elle s'était redressée, poussant un grondement sourd et cherchant le meilleur angle pour venir à bout de son adversaire. Hadria voyait déjà le moment où la créature parviendrait à saisir Ashley à la gorge et à le mettre en pièce.
    
    En désespoir de cause, la jeune femme attrapa le pot par son rebord et s'efforça de le tirer du coffre. Il était si lourd qu'elle pouvait à peine le soulever ; elle serra les dents et fit appel à toutes ses maigres forces, sentant son dos craquer sous la tension. Enfin, elle réussit à lever le récipient de terre cuite et à le précipiter au sol ; il explosa en mille morceaux, laissant échapper son répugnant contenu.
    
    Il lui était difficile de regarder la chose sans être tordue par la nausée ; mais la proximité du danger – celui que courait son partenaire autant qu'elle-même – lui donnait l'énergie de résister au malaise qui la menaçait. Hadria se dit, avec une froideur qui la surprit, qu'il fallait qu'elle parvienne à détruire ce magma informe, noirâtre et grouillant, hérissé de dards, de dents et d'aiguillons, sans risquer de se faire contaminer par son poison.
    
    Visiblement, la créature chimérique ne pouvait que frémir ou vaguement ramper : il ne serait pas si compliqué d'en venir à bout. Elle avisa un petit brasero non loin d'elle : assez léger pour qu'elle puisse le soulever par son pied, assez dense pour servir de masse contondante. Elle saisit cette arme improvisée, utilisant la coupelle comme pilon pour frapper le « cœur » de la manifestation gu.
    
    Le bronze broya les chairs composites, faisant jaillir un mélange de fluides rouges, verts et bleuâtres, plus répugnants les uns que les autres. Elle leva de nouveau le trépied, étonnée que ses bras ne lâchent pas sous l'effort.
    
    Elle crut entendre un cri étouffé qui ne pouvait pas être issu de la bête. Le Derringer retentit une seconde fois, mais elle se força à conserver son attention sur sa tâche. Un coup, puis un deuxième... Progressivement, la masse se changeait en une bouillie sanglante, qui frissonnait encore un peu. Les débris qu'elle abandonnait commencèrent à se transformer : un tronçon de serpent par ci, un segment de scolopendre par la, une patte d'araignée plus loin... Ou peut-être était-ce son imagination, qui les lui faisait voir ainsi dans la faible lueur rougeâtre et enfumée.
    
    Elle continua à frapper. Encore et encore. Jusqu'à ce qu'une main touche son épaule, qu'une voix murmure à son oreille :
    
    « Miss Forbes... Vous pouvez arrêter. Vous avez réussi... C'est terminé... »
    
    
    
* * *

    
    Le brasero échappa à ses mains ; ses bras étaient douloureux et privés de toute force. La jeune femme dut faire un effort pour ne pas s'effondrer comme une poupée de chiffon sous les yeux d'Ashley. Mais elle parvint à rester debout, peut-être en raison des lignes que la souffrance imprimait sur le visage du normaliste, de la moiteur qui brillait sur sa manche droite...
    Elle se sentit trembler de frayeur en repensant aux paroles qu'il avait lui-même prononcées, peu de temps auparavant.
    
    ... un poison si virulent qu'il n'a aucun antidote...
    
    Hadria retrouva assez de force pour le saisir par les épaules, tandis que son cœur, emballé par la panique, battait à coups violents dans sa poitrine.
    
    « Il faudra probablement brûler cet endroit pour éliminer toute trace... » déclara-t-il d'un ton étrangement calme, même si l'épuisement se faisait entendre dans ses intonations. Comment pouvait-il rester si indifférent à sa propre situation ? Elle fit mine de remonter sa manche, le sentant frémir de douleur à ce léger contact. De sa main valide, il attrapa son poignet :
    
    « Non. »
    
    Elle le dévisagea, stupéfaite.
    
    « Vous n'aviez pas à vous inquiéter, reprit-il avec douceur et fermeté. Je ne risque pas de mourir, si c'est ce que vous craignez. Je vais devoir faire face à quelques moments désagréables, quand le poison aura envahi mon organisme, mais il ne me sera pas fatal. Vous pouvez me croire. »
    
    Elle le sentit vaciller sur ses jambes, mais il parvint à résister à cet accès de faiblesse et posa les yeux sur la sorcière, encore inconsciente.
    
    « Vérifiez dans quel état elle se trouve et tâchez de la ligoter... Puis rendez-vous au point de contact le plus proche pour solliciter un appui discret. Il devrait se trouver à un quart d'heure d'ici, si je me souviens bien. »
    
    Le normaliste la contempla de la tête aux pieds, le regard traversé par une inquiétude subite. Hadria réalisa que sans la protection de ses verres fumés, ses yeux ouvraient une fenêtre sur ses émotions, même si elles lui semblèrent complexes et furtives. Peut-être son état de faiblesse l'empêchait-il de les dissimuler autant qu'à l'accoutumée.
    
    « Vous n'êtes pas blessée ? »
    
    Quelle étrange question...
    
    Elle était épuisée, traumatisée, terrorisée, écœurée... mais pas blessée. Il lui faudrait tenir, un moment encore... Oublier l'appréhension qui lui nouait les entrailles, oublier les interrogations qui tournaient dans sa tête et se cognaient sur les parois de son esprit comme un oiseau décapité, oublier qu'Ashley venait de se laisser tomber assis sur le sol, le dos appuyé contre le mur, serrant son bras contre sa poitrine. À présent qu'il lui avait transmis les consignes indispensables, son regard s'était enfui dans le vague, comme s'il contemplait des images lointaines qu'il était le seul à voir.
    
    Hadria se mit à l'œuvre, se penchant vers la sorcière qui respirait régulièrement. Même si c'était un révoltant cliché, la mauvaise herbe avait la vie dure. Elle ne voulait pas éprouver de compassion pour cette femme, en dépit de son passé. Certaines choses étaient juste... impardonnables. Trop d'innocents avaient pâti de l'horrible influence de la larve dorée et de son poison immonde.
    
    Il pouvait être employé pour tuer, mais aussi pour manipuler les esprits ou susciter une attirance...
    
    Elle utilisa des lacs qui retenaient les tentures pour lui lier les mains et les chevilles, sans être certaine que ses nœuds approximatifs tiendraient assez longtemps. Elle veilla à ne pas poser son regard sur le corps du Chinois, après avoir entraperçu son visage déformé par un mélange de terreur et d'atroce souffrance. Ni les fragments animaux dont se dégageait déjà la puanteur de la corruption... 3
    
    La seule façon de survivre à son venin est d'avoir été en contact avec lui... d'une manière ou d'une autre.
    
    La jeune femme arracha la voilette de son chapeau, qui n'avait plus d'utilité. Elle aurait besoin d'y voir clair dans les rues noyées d'ombre. Elle avait mémorisé tous les points de contact de Gladius Irae dans la ville de Londres ; elle n'aurait pas trop de peine à retrouver l'adresse. Elle espérait juste ne pas faire de mauvaises rencontres en chemin.
    
    Vous n'avez sauvé que Hong Li Ming, vous n'avez eu aucun regard, aucune attention pour ce qu'elle laissait derrière elle...
    
    Hadria humecta ses lèvres trop sèches et lança un dernier coup d'œil en direction de son partenaire, qui semblait avoir perdu toute conscience du monde réel ; puis elle s'enfuit vers les ruelles, étrangement rassurantes sous le ciel chargé de fumée et de brume de la métropole londonienne.

Texte publié par Beatrix, 21 septembre 2013 à 12h18
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