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Tome 1, Chapitre 5 « Secrets et tentations » Tome 1, Chapitre 5
Tant de visions...
    
    Tant de sensations...

    
    Hadria s'efforça de pousser sur le côté les images sordides d'enfants livrés à eux-mêmes dans des rues exotiques, dont la saleté repoussante et les taudis branlants n'étaient pas sans rappeler les quartiers les plus misérables de Londres. Elle écarta également celles de maisons peinturlurées et de très jeunes filles trop maquillées, assouvissant le désir d'hommes bien plus âgés qu'elles, chinois, mais aussi occidentaux. La haine pour ces derniers, les démons, les hommes-fantômes, les envahisseurs, enveloppait tout d'une brume rougeâtre...
    
    Elle s'attarda sur le portrait sublime d'une très belle femme au visage d'idole, dont le pouvoir semblait subjuguer tous ceux qui l'entouraient, mais cernée d'une aura de danger intense. Elle passait à travers un groupe de jeunes filles à qui elle transmettait un savoir interdit, un savoir qui n'appartiendrait qu'à elles, cohortes de l'ombre, contre les hommes, contre les conquérants. Les larves dorées pouvaient tout leur offrir. La vie. La mort.
    
    Elle tenta désespérément de garder ce fil... elle n'était pas pressée. Le temps des visions n'était pas celui du monde réel. La belle femme occupait tout l'espace, avec son fin visage au teint pâle, ses cheveux de jais, ses yeux curieusement ambrés... Mais c'était sur la larve dorée qu'Hadria devait se focaliser. Elle comprit que celle qui se faisait appeler Lune Noire avait acquis son art de cette maîtresse étrange, dangereuse et magnifique. De cette sorcière qui trônait dans la pénombre comme une araignée au milieu de sa toile. L'esprit de Hei Yue revenait toujours vers elle : son mentor, son initiatrice, son idole, sa déesse...
    
    Et Lune Noire, la misérable, la dérisoire Lune Noire ne pouvait trahir le savoir qui lui avait été confié, malgré la terrible absence de la femme qui était au centre de toute sa vie, au centre de tant de vies. Qui avait tout sacrifié pour les siens : son monde, ses traditions, son identité. Se soumettant à l'indignité d'une tenue occidentale, une riche robe de soie, avec de larges jupes évasées... Mais les yeux d'or brillaient toujours par-dessus son épaule, ceux d'un esprit aussi incommensurable que son invocatrice.
    
    Jamais les larves de Hei Yue ne seraient aussi fortes, aussi puissantes, aussi réelles. Et pourtant, elle avait sélectionné avec le plus grand soin les créatures qui étaient entrées dans la constitution de son esprit gu : elle s'en était remise aux marchés parallèles pour récupérer les spécimens les plus venimeux des quatre coins de l'Empire britannique et même au-delà, des êtres dont elle ignorait jusqu'alors le nom, voire l'existence : des grenouilles colorées comme des joyaux, des serpents à la tête cornue, des scorpions gigantesques. Amoureusement assemblés dans ce pot de terre pour créer cette masse grouillante qui fusionnerait pour former l'esprit gu.
    
    Contrairement à la croyance générale, les animaux ne s'entre-dévoraient pas : sous l'influence d'une véritable magicienne, ils finissaient par s'unir en un seul organisme, dont la manifestation sublimée était la larve dorée. Une chimère dont le corps évoquait celui d'un ver à soie, mais dont divers attributs, yeux facettés, crochets, pédoncules, aiguillons rappelaient son effrayante origine...
    
    Dans l'esprit de Hei Yue, la forme éthérée, pulsant d'or ambré comme le regard de la sorcière inconnue, pivotait lentement sur elle-même au-dessus du coffre de bois stuqué et laqué de rouge, juste derrière elle.
    
    Le coffre...
    
    
* * *

    
    Les mains d'Hadria se relâchèrent ; la pipe roula le sol dans un fracas effrayant... ou du moins, ce qui parut comme tel à la jeune femme. Elle rouvrit les yeux, cligna plusieurs fois des paupières, surprise de ne plus apercevoir la forme inquiétante de la larve. Deux regards, l'un couleur de jade, l'autre d'obsidienne, se posèrent sur elle.
    
    « Je... Je suis désolée », balbutia-t-elle.
    
    Elle recula légèrement, la tête basse, en se demandant comment faire passer le message discrètement à Ashley. La sorcière maîtrisait l'anglais. Ce qui ne laissait pas grand choix. Elle ne connaissait que quelques bribes d'allemand et de français, mais c'était probablement le cas de Hei Yue. Elle devait trouver une autre langue. Une langue que la femme n'avait jamais pu apprendre au fil de son existence chaotique...
    
    « Rubra Arca... » souffla-t-elle à mi-voix, puisant dans ses minces souvenirs de latin. Elle vit les yeux d'Ashley lancer un regard rapide vers le meuble. Un infime sourire releva le coin de sa lèvre, tandis qu'il se penchait pour ramasser la pipe et la rendre à sa propriétaire.
    
    « Encore une fois, murmura-t-il, je refuse d'envisager cela. Je suis un homme, un citoyen britannique et, quelles que soient mes origines, je n'ai pas ma place à vos côtés. Je peux comprendre les choix de Hong Li Ming, mais je ne les approuve pas. Et qui plus est, ce n'est pas votre société qui est venue à mon aide. Vous n'avez sauvé qu'elle. Vous n'avez eu aucun regard, aucune attention pour ce qu'elle laissait derrière elle. Et d'ailleurs... »
    
    Il leva la main avant que la femme ne puisse poursuivre :
    
    «... je ne veux pas savoir si elle est encore en vie. Et encore moins où elle se trouve. Considérez-moi comme un client ordinaire. »
    
    Lune Noire reporta son regard sur Hadria, lâchant entre ses dents quelques mots qui rappelaient à la jeune femme, de façon troublante, le « gwai-poh » de la prostituée.
    
    « Qui voulez-vous maudire, jeune fille ? grinça la sorcière. Votre fiancé ? Votre père ? »
    
    Hadria joignit les mains, tentant de se raccrocher au fil du récit dont ils avaient convenu :
    
    « Mon frère, murmura-t-elle. Mon frère aîné. Il cherche à capter tous mes droits d'héritage. Et il veut m'empêcher de faire ma vie avec la personne que j'ai choisie. »
    
    Elle déglutit péniblement, en espérant que son histoire était crédible. Elle était si éloignée de sa véritable existence, celle d'une fille unique avec un père aimant et passablement désargenté. Quant à la personne avec qui elle voulait vivre...
    
    « Oh... murmura la sorcière avec un large sourire qui lui donnait, curieusement, l'allure d'un crâne. Pourrait-il s'agir de monsieur Wang ici présent ? »
    
    Hadria demeura bouche bée ; cette supposition inattendue avait fait voler en éclat l'image que son esprit formait de son futur. Une représentation certes un peu floue, mais sans ambiguïté. Mais Hector n'avait rien à faire ici, même en pensée : son ami d'enfance, le seul garçon dont elle avait jamais été proche, habitait à des milliers de kilomètres. Il existait au cœur d'un univers qui n'avait rien à voir avec l'antre d'une sorcière chinoise, ou la présence d'un ésotéricien eurasien pour qui les émotions semblaient appartenir au domaine du superflu.
    
    Mais en cet instant et en ce lieu, elle jouait une comédie qui protégeait sa vie et celle de son partenaire. Elle demeura muette, comptant sur sa voilette pour dissimuler son trouble.
    
    « Cela ne vous regarde en rien, répliqua Ashley d'un ton sec.
    
    — Vous avez raison, répondit Hei Yue avec un fin sourire. Il y a des choses plus importantes. Comme... ce que vous êtes prêts à m'offrir si je vous donne satisfaction.
    
    — Et ce n'est pas de l'argent, déclara-t-il gravement. Mais... »
    
    Il se pencha vers elle :
    
    « ...quelque chose qui vous est infiniment plus précieux. »
    
    Hadria détourna la tête, comme si elle n'écoutait plus leur conversation. Elle supposait que Gladius Irae avait puisé dans ses réserves et prélevé un des multiples ingrédients mythiques pour lesquels une femme telle que Hei Yue était prête à se damner – si elle ne l'était pas déjà... et si même cette notion existait en Chine. Elle ignorait de quoi il pouvait bien s'agir. Ashley tira de sa poche intérieure un petit coffret argenté et en entrebâilla le couvercle ; les yeux de jais luirent de convoitise.
    
    « Souhaitez-vous le tenir ? » murmura-t-il, d'une voix douce comme une caresse tentatrice.
    
    Hadria le fixa avec stupeur : depuis quand était-il capable d'user d'un ton pareil ? Elle sentit ses joues rosir et pas seulement à cause de la chaleur ambiante. Hei Yue dégagea sa main de ses amples manches et prit le coffret, oubliant toute prudence...
    
    
* * *

    
    
    Le geste d'Ashley fut impitoyable : avant même que la sorcière ait le temps de réagir, l'agent de Gladius Irae l'avait saisie à la base du cou, serrant jusqu'à ce qu'elle s'effondre comme un paquet de chiffon. Entendant le bruit, le gros Chinois entra précipitamment, pour se retrouver face au museau d'un Derringer Remington qui, en dépit de sa taille réduite, n'en perdait pas pour autant son potentiel meurtrier.
    
    « Je dois avouer que les armes américaines ne sont pas sans mérite », déclara-t-il froidement.
    
    Il dirigea son regard vers Hadria :
    
    « Vite, prenez le pot et brisez le sceau, avant qu'elle ne se réveille et puisse invoquer cette créature. »
    
    Hadria se dirigea vers le coffre et tenta de soulever le couvercle, en vain :
    
    « Il est fermé à clef !
    
    — Quel type de serrure ? demanda Ashley, l'attention toujours focalisée sur l'homme qu'il tenait en respect.
    
    — Une sorte de... cadenas ? Long et rectangulaire...
    
    — La clef doit être sur elle. Essayez de la fouiller. »
    
    Hadria frissonna à la perspective de plonger les mains dans les vêtements de la femme. Elle s'approcha à contrecœur et s'accroupit, commença à tâtonner à travers l'étoffe rouge. C'est alors qu'elle aperçut une chaîne autour de son cou. Se pouvait-il qu'il s'agisse de ce qu'elle pensait ? Elle tira dessus et découvrit, à son profond soulagement, une clef dont le paneton avait une forme bizarre, comme si une partie rebiquait vers l'extérieur. Elle n'avait aucune idée de la manière dont elle devait en user sur le cadenas.
    
    La jeune Américaine choisit d'employer les grands moyens. Fermant les yeux, elle se focalisa sur l'objet, pour qu'il lui révèle son fonctionnement. Elle n'avait pas vraiment envie de revenir dans la tête de Hei Yue, mais fort heureusement, le maniement de la clef fut le tout premier élément de surface qu'elle parvint à capter. Moins d'une minute de concentration lui permit d'en voir assez, sans faire plus qu'effleurer l'effrayante présence de la larve. Au moins avait-elle la certitude à présent – si jamais elle en doutait – que cette chose répugnante se trouvait dans le meuble.
    
    Après s'y être reprise à plusieurs fois, sans doute parce que ses mains tremblaient trop, Hadria finit par libérer le loquet et souleva le couvercle du coffre, dans un grincement trop fort à son gré. Elle le vit enfin : un pot en terre fermé par un sceau d'argile portant les deux idéogrammes signifiant « lune » et « noire », ceux qu'elle avait vus dans sa vision. Le récipient semblait bien plus volumineux qu'elle ne se l'imaginait, au point qu'elle craignit de ne pas pouvoir le lever.
    
    Le gros Chinois s'écria quelque chose dans sa langue puis, réalisant sans doute que la jeune femme ne pouvait le comprendre, répéta dans un anglais fortement accentué :
    
    « Qu'est-ce que vous faites ? Cette chose est dangereuse ! Si vous la libérez, elle voudra se nourrir ! »
    
    Elle laissa retomber ses mains et se tourna vers Ashley, l'interrogeant du regard :
    
    « Se nourrir ? »
    
    Il hocha lentement la tête :
    
    « Pour survivre, l'esprit gu a besoin de s'alimenter... Mais si vous brisez le sceau, vous romprez son lien avec la sorcière et elle ne pourra plus l'invoquer. Il ne restera plus qu'à détruire le contenu de la jarre, et nous en aurons fini...
    
    — Vous êtes sûr que l'esprit ne peut pas se manifester ?
    
    — Tant que la sorcière est inconsciente, elle ne peut l'appeler. Nous devrions être tranquilles... »
    
    Hadria hocha la tête et chercha autour d'elle quelque chose qui pouvait lui permettre d'accomplir sa tâche. Elle aperçut dans un coin une dague au manche ouvragé et à la lame étrangement noirâtre, dont elle préférait ne pas connaître l'utilisation exacte. Elle s'en empara et se mit à attaquer les idéogrammes ; une lueur dorée commença à s'élever du pot de terre.
    
    « Miss Hayes ! »
    
    Elle se tourna vers Ahsley, en songeant confusément qu'il n'y avait que lui pour se souvenir d'un pseudonyme à un moment pareil. Une forme était en train de se matérialiser au centre de la pièce, juste à côté du sbire que l'agent de Gladius Irae tenait toujours en joue.
    
    

Texte publié par Beatrix, 9 septembre 2013 à 16h36
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