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Tome 1, Chapitre 4 « Lune Noire » Tome 1, Chapitre 4
« Lune Noire ?
    
    — C'est l'interprétation la plus probable, compte tenu de la transcription approximative des idéogrammes... qui rend, il faut l'avouer, le sens un peu nébuleux. »
    
    Hadria résista à la pulsion de se prendre la tête à deux mains et pleurer de désespoir. Décidément, Ashley n'avait jamais été initié à cet art subtil appelé « tact ».
    
    « Cependant, ajouta-t-il, comme pris d'un soudain remords, sans cette information essentielle, nous serions toujours au point mort. »
    
    Merci de l'avoir remarqué, pensa-t-elle, si fort qu'elle s'étonna qu'il ne l'ait pas entendu.
    
    Les deux agents de Gladius Irae se trouvaient dans la confortable bibliothèque de Spiritus Mundi, aménagée dans le réfectoire d'une abbaye désaffectée, attenante au siège de la fondation ; rangées après rangées d'ouvrages montaient à l'assaut des murs, jusqu'aux voûtes en croisées d'ogives qui rayonnaient au-dessus de leur tête. Assis à l'un des bureaux d'acajou qui avaient depuis longtemps remplacé les longues tablées, Ashley se penchait sur un dossier constitué de diverses notes prises au fil du temps par d'anciens collaborateurs de Spiritus Mundi. Hadria, qui commençait à s'impatienter, faisait les cent pas autour de lui.
    
    « A priori, il est difficile de dire si Hei Yue... je veux dire, Lune Noire, est véritablement une personne ou une organisation de mages à la moralité douteuse. Mais nous avons quelques pistes sur l'endroit où ses services sont fournis au plus offrant. Il sera toujours possible plus tard de trouver le commanditaire : la police peut bien s'en charger. Mais auparavant, je vais devoir approcher Hei Yue et éliminer la larve dorée. »
    
    Elle sentit son estomac se nouer :
    
    « Seul ? »
    
    Il leva les yeux vers elle :
    
    « Je ne souhaite pas vous mettre en danger. Vous avez subi assez d'épreuves pour résoudre cette affaire. C'est donc à moi d'agir à présent. »
    
    Il referma soigneusement le dossier :
    
    « J'ai les informations pour contacter l'intéressé. Mes origines rendront la démarche moins suspicieuse.
    
    — Et si vous êtes repéré quand même ?
    
    — Que pourriez-vous y faire ? »
    
    Cette fois, il devenait tout bonnement insultant. Hadria posa ses poings sur ses hanches, un geste qui ne convenait sans doute pas à une dame, mais elle n'en avait cure :
    
    « Nous sommes censés travailler ensemble, mister Ashley, je vous le rappelle ! Vous aurez besoin de mon don pour retrouver l'endroit où ce... ou cette... Lune Noire cache le pot !
    
    — Je pensais lui subtiliser un objet que vous auriez pu examiner par la suite. Sans que vous ayez à vous mettre en danger. »
    
    Elle s'appuya sur la surface du bureau et se pencha pour le dévisager gravement :
    
    « Est-ce ma sécurité qui vous pousse à agir ainsi... ou bien le fait que vous en fassiez une affaire personnelle ? »
    
    Il haussa un sourcil, sans pour autant laisser la moindre émotion toucher ses traits :
    
    « Je ne vois pas vraiment pas ce que vous voulez dire. Cette démarche me semble la plus rationnelle à entreprendre. »
    
    La jeune femme leva les yeux au ciel.
    
    « Écoutez, ajouta-t-il enfin, non sans une certaine gêne, je ne nierai pas que cette affaire fait écho à certaines... situations que j'ai pu connaître. Ce qui m'a sans doute conduit à me comporter par moment de façon peu appropriée... ainsi qu'à vous soumettre à des attentes qu'il vous a été difficile de rencontrer. C'est pourquoi il semble peu opportun de vous placer de nouveau au contact de la larve dorée et de son invocateur. »
    
    La jeune Américaine réalisa qu'elle n'aurait pas de confession plus aboutie de sa part. Cependant, elle était plus que décidée à lui montrer qu'elle n'adhérait pas à certains de ses principes. Elle frappa des deux mains la surface de la table, le faisant légèrement sursauter :
    
    « Écoutez-moi bien, mister Ashley. J'ai été engagée par Spiritus Mundi à titre d'agent de Gladius Irae. Je touche ma paye en tant que telle. Il est donc hors de question que je sois traitée comme une employée de seconde zone, juste parce que vous avez décidé que j'étais une petite chose fragile... »
    
    Il ajusta ses lunettes par-dessus ses yeux agrandis d'étonnement.
    
    « Je vous demande pardon ?
    
    — Vous refusez de m'impliquer parce que je suis une femme, c'est cela ? » lâcha-t-elle, soulagée de l'avoir enfin formulé.
    
    C'était d'autant plus injuste que le reste du temps, il ne semblait même pas s'apercevoir de son sexe. Non que cela lui importait. Il était juste son équipier, après tout.
    
    Ashley fronça les sourcils :
    
    « Je ne vois pas vraiment ce qui vous fait penser ça. En fait, c'est votre don qui vous rend vulnérable, ainsi que votre inexpérience des situations potentiellement violentes. Pas votre sexe. »
    
    C'était au tour d'Hadria de le regarder bouche bée. Elle ne savait plus vraiment comment réagir : en un sens, son explication était moins insultante que ce qu'elle avait supposé, mais elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine frustration. Il n'aurait pas été pour lui déplaire de le voir manifester un tant soit peu de galanterie à son égard.
    
    « Je... »
    
    Elle se mordit la lèvre, cherchant désespérément quelque chose à lui répondre, pour contrer son implacable logique. Puis, contre toute attente, la solution s'imposa :
    
    « Comment voulez-vous que je puisse apprendre à m'endurcir dans ces conditions ? Je devrai rester pour toujours un agent de second ordre ? Vous avez bien été débutant, vous aussi ? Ce n'est pas pour autant qu'on vous a empêché d'aller sur le terrain ? »
    
    Il joignit les mains sous son menton :
    
    « Certes... Vous n'avez pas tout à fait tort. Cependant, vous devez bien comprendre ce à quoi vous devrez faire face.
    
    — Je suis prête », déclara-t-elle avec conviction.
    
     — Je suis prête », déclara-t-elle avec conviction
    
    
* * *

    
    L'ambiance n'était pas tellement différente de ce qu'elle avait pu imaginer : un endroit sombre, envahi de senteurs indéfinissables qui lui montaient à la tête, où les murs de bois grossiers servaient d'écrin à d'étranges décors laqués. Elle entendit Ashley échanger quelques mots avec le propriétaire des lieux, un Chinois massif en costume traditionnel, qui toisait avec suspicion les deux agents.
    
    Les boucles d'Hadria avaient été enfouies sous son chapeau ; une voilette couvrait son visage. Ce qui ne dissimulait certes pas son origine occidentale, mais lui conférait un air de mystère approprié à la démarche. Elle était incapable de comprendre la moindre bribe de la discussion entre Ashley et l'homme – d'ailleurs, ce langage était-il même composé de mots ? –, mais elle vit plusieurs fois le regard du gros Chinois se porter vers elle, tandis qu'elle demeurait assise dans une alcôve, loin de la lueur mouvante des lanternes accrochées le long du bar.
    
    Sa main gantée pianota sur la table ; elle la retira comme si elle s'était brûlée, sentant ses protections se fissurer face à l'écheveau complexe et violent d'émotions qui habitait l'endroit. Les vapeurs qui y flottaient semblaient affaiblir considérablement sa volonté. Au bout d'une éternité, Ashley s'inclina devant l'homme, puis retourna en direction d'Hadria, la prenant par le bras pour lui intimer de le suivre.
    
    « Nous allons pouvoir rencontrer Lune Noire, lui murmura-t-il. Est-ce que vous êtes prête à jouer votre rôle ? »
    
    Hadria hocha la tête, trop inquiète pour s'offusquer de son manque de confiance. Son cœur battait la chamade contre les baleines de son corset. Ashley et elle avaient convenu d'une histoire susceptible de les introduire auprès de l'invocateur ; Gladius Irae disposait d'une source presque inaltérable de personnalités d'emprunt, si bien insérées dans le monde réel qu'il était quasiment impossible de découvrir qu'elles n'avaient jamais existé – au point qu'Hadria soupçonnait le bras armé de Spiritus Mundi de pouvoir modifier la mémoire des gens.
    
    Leur histoire avait été si bien peaufinée qu'elle semblait droit sortie d'un roman-feuilleton. Hadria avait été rebaptisée, pour le temps de la mission, du nom de Samantha Hayes, une riche héritière dans une situation familiale difficile. Souhaitant échapper à l'emprise d'un frère dominateur, elle s'était affiliée à différents groupes pratiquant la magie noire : elle ne possédait elle-même aucun don en la matière, mais dépensait des sommes phénoménales pour se procurer un moyen implacable d'assouvir sa vengeance.
    
    C'était ainsi qu'elle avait rencontré Allan Wang, un aventurier sino-britannique aux occupations pour le moins troubles, qui avait trempé un moment dans le commerce de l'opium avant de s'intéresser à des domaines plus mystiques. Grâce à son sérieux apparent et aux références qu'il produisait, Wang pouvait convaincre n'importe qui de faire appel à la face la plus sombre de l'ésotérisme pour parvenir à ses fins. Il disposait de ce fait de moyens de chantage efficaces qui lui garantissaient des appuis dans les sphères les plus prestigieuses.
    
    D'après ce qu'elle avait pu comprendre, ce n'était pas la première fois qu'Ashley employait cet alter ego. De toute évidence, il appréciait peu de revêtir cette identité trouble qui allait à l'encontre de ses principes personnels. Les gens qui bafouaient ouvertement toute morale le répugnaient profondément : Allan Wang, s'il avait été réel, aurait fait partie des individus qu'il traquait sans relâche et sans états d'âme.
    
    L'homme les guida vers une issue à l'arrière du bâtiment, qui donnait sur une ruelle mal famée. Plusieurs chats errants fouillant dans les immondices tournèrent leur regard luisant vers le petit groupe, qui progressait dans une quasi-pénombre.
    
    Ils parvinrent bientôt à la porte d'une maison au style typiquement chinois, peinte de couleurs bariolées, discernables même dans la pâle lumière de la lanterne. Un carillon était accroché au chambranle, entremêlé de charmes calligraphiés que le vent agitait doucement. L'homme les fit entrer sans un mot. L'intérieur se trouvait divisé par des parois de bois sculpté et ajouré, qui laissaient la lueur des lampions voyager à travers les différents espaces de la demeure. Des tentures pendaient lourdement ; des coussins s'entassaient çà et là sur le sol. L'odeur de l'encens, partout présente, les prenait à la gorge. Sous sa voilette, Hadria lança un regard à Ashley, dont le visage inexpressif aurait pu appartenir à une statue de cire.
    
    Le gros Chinois sortit pour assurer une garde discrète dans la ruelle, les abandonnant dans la lumière rougeâtre et les parfums capiteux. Le temps se figea en une attente incertaine. Hadria sentit une goutte de sueur couler entre ses omoplates, réalisant soudain qu'il régnait une chaleur étouffante dans la pièce. Les minutes s'égrenaient. Ashley avait ôté ses verres grisés et les avait glissés dans la poche intérieure de sa veste noire. Les mains jointes, le dos droit et les yeux légèrement baissés, il demeurait immobile et stoïque.
    
    Enfin, un pas lent se fit entendre, précédé d'une odeur de tabac : une silhouette entra et se figea sous la lumière mouvante des lanternes, environnée de la fumée qui émergeait d'une pipe longue et mince.
    
    Une femme.
    
    Hei Yue. « Lune noire ».
    
    Hadria vit un léger frisson parcourir le dos d'Ashley, comme s'il venait d'apercevoir un fantôme. Elle demeura immobile derrière lui, osant à peine respirer, le regard fixé sur l'apparition. La jeune Américaine distingua une chevelure noire et luisante tirée en arrière, dégageant un visage ovale fendu de deux yeux longs et fins, où les pupilles brillaient comme d'insolites perles d'obsidienne. Les traits délicats, inexpressifs, la bouche petite maquillée d'une seule tache écarlate au centre de la lèvre inférieure livraient peu de chose. Pas plus que sa large robe où alternaient diverses nuances de rouge, par-dessus des pantalons brodés.
    
    Il était impossible de lui donner un âge : aucune ride ne semblait marquer sa peau, mais dans le regard dur et étincelant transparaissait tout le poids d'une expérience séculaire... voire millénaire.
    
    Légèrement tremblante, Hadria recula d'un pas, tandis qu'Ashley s'inclinait devant la maîtresse des lieux. Elle l'entendit se lancer dans une longue explication face à la femme impassible. Ne comprenant rien à cet échange, elle chercha quelque chose qui avait pu absorber les sentiments de la Chinoise. Son regard s'arrêta sur la pipe. Voilà qui semblait idéal...
    
    La conversation se poursuivait, d'un ton feutré qui ne masquait pas, malgré tout, des tensions passagères. Les yeux d'Hadria demeuraient fixés sur l'objet, que la Chinoise tenait négligemment entre deux doigts. Si seulement elle trouvait une opportunité...
    
    Au bout d'un long moment, le dialogue mourut et Hei Yue parut enfin s'apercevoir de la présence de l'Américaine.
    
    « Vous... Approchez. »
    
    Sa voix n'était que légèrement accentuée. Si « Lune Noire » avait obstinément employé le chinois jusqu'à présent, ce n'était que pour lui dissimuler la teneur de ses échanges avec son partenaire. Malgré sa contrariété, Hadria s'exécuta, avec le sentiment d'être examinée comme un poisson exotique sur un étal. Elle inclina la tête en guise de salut, s'efforçant de garder le silence comme Ashley le lui avait conseillé.
    
    « Samatha Hayes », prononça la Chinoise comme si elle se délectait du nom de la jeune femme.
    
    Elle s'approcha à pas lents et souleva la voilette qui dissimulait le visage de l'Occidentale ; un petit sourire étira les lèvres fines. La fumée montait tout autour de Hei Yue, piquant les yeux et la gorge d'Hadria. Elle recula violemment, heurtant dans son mouvement le poignet de Hei Yue ; la pipe roula sur le sol, répandant tabac et cendres chaudes.
    
    « Je... je suis désolée », balbutia la jeune femme.
    
    Avant que la Chinoise ne puisse réagir, elle se baissa pour ramasser l'objet. Ses doigts se refermèrent sur le mince tuyau. Elle ne le garderait probablement pas en main assez longtemps pour obtenir des images claires, mais elle pouvait toujours essayer.
    
    Saisissant la situation, Ashley vint s'interposer entre elle et la Chinoise.
    
    « Elle ne l'a pas fait exprès, déclara-t-il de sa voix douce et raisonnable. Elle n'a pas vraiment l'habitude de ce genre d'endroit...
    
    — Ce genre d'endroit ? »
    
    La femme ricana, un son effrayant à entendre. Hadria ferma les yeux, tentant de se focaliser sur ce que lui transmettait la pipe de bambou. Tant de choses pouvaient tourner mal : elle risquait d'être interrompue trop tôt, ou de ne recevoir que des informations inintéressantes, comme les sentiments de « Lune Noire » sur son dernier repas, son amant du moment, ou tout simplement le plaisir incompréhensible qu'elle tirait de l'acte de fumer. Mais les images qu'Hadria avait entrevues dans l'entrepôt s'étaient inscrites si profondément dans son esprit qu'elle pouvait les invoquer pour orienter ses perceptions.
    
    Même si la femme était une sorcière comme le supposait Ashley, elle avait peu de chances de détecter le pouvoir d'Hadria. Les capacités « réceptrices », aussi bien les siennes que celles d'Ashley, étaient globalement « neutres », impossibles à saisir par un adepte de magie. Et d'autant plus utiles pour des agents de Gladius Irae.
    
    « Il est ironique de vous entendre parler ainsi de ce lieu, mister Wang... » poursuivit la Chinoise.
    
    Même si ses yeux étaient clos, Hadria devinait le sourire ironique sur les lèvres maquillées.
    
    « Vous tenez vos propres capacités enfermées comme dans un coffre de plomb, lui-même enfermé dans un coffre de bronze, dissimulé dans un coffre de bois... mais vous savez comme moi ce que ce... genre d'endroit a pu vous transmettre... »
    
    La jeune femme sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine... Qu'est-ce que la Chinoise était en train de prétendre ? Qu'Ashley était un sorcier ? Qu'il en avait du moins le potentiel ? C'était ridicule. Il était normaliste, rien de plus, rien de moins ! Elle ne devait pas se laisser atteindre par de telles tentatives de déstabilisation.
    
    « Est-ce que cette jeune fille dont vous exploitez la haine est consciente que vous vous servez d'elle ? ajouta Hei Yue sournoisement.
    
    — Elle le sait », répondit d'Ashley avec calme.
    
    Il retourna au chinois, se lançant dans un long discours qui n'était pour Hadria qu'un charabia incompréhensible ; elle s'amusa du changement de timbre de sa voix, avant de se laisser emporter par un déluge d'images qui la submergea violemment...
    
    

Texte publié par Beatrix, 8 septembre 2013 à 00h42
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