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Tome 1, Chapitre 3 « Le poison Gu » Tome 1, Chapitre 3
Gladius Irae avait pris l'initiative fort appréciable de mettre à la disposition de ses agents, dans le vaste hôtel particulier de Kensinton qui lui servait de quartier général officieux, de petits salons aux portes soigneusement calfeutrées. Ils pouvaient y étudier en toute tranquillité les cas sur lesquels ils enquêtaient.
    
    Un domestique discret à l'allure impersonnelle était venu leur apporter une théière pleine et les tasses assorties. Confortablement installée dans un profond fauteuil tapissé de velours cramoisi, Hadria se sentait revivre – même si c'était un peu au ralenti. Le liquide chaud et parfumé adoucissait sa gorge irritée et calmait son estomac troublé.
    
    Assis en face d'elle, Ashley feuilletait avec une distraction inhabituelle un livret sur les démons des montagnes tibétaines, manifestement désireux de ne pas la brusquer plus qu'il ne l'avait déjà fait. Une fois encore, elle se demanda ce qui pouvait le perturber ainsi : était-ce la relation avec les milieux chinois ? Après tout, n'était-il pas à moitié chinois lui-même ? Peut-être avait-il un problème avec cette part de lui-même – autres que les quelques remarques insultantes dont il faisait parfois l'objet, et qui n'avaient jamais paru l'affecter auparavant.
    
    Ou bien... était-ce en rapport avec la larve dorée elle-même ?
    
    Elle porta la main à son médaillon, un simple cabochon de pierre de lune serti dans une monture d'argent ajouré et ciselé. Elle redoutait encore d'avoir accès aux souvenirs qu'elle y avait emmagasinés, même si elle avait fait tout son possible pour se focaliser uniquement sur les idéogrammes.
    
    « Laissez-moi encore une petite heure, et je pense pouvoir raisonnablement rappeler l'information à ma mémoire, déclara-t-elle.
    
    — Vous le ferez quand vous vous sentirez prête, répondit-il fermement. Pas avant.
    
    — Soit. »
    
    Il porta son regard sur le médaillon :
    
    « Vous avez fait preuve de beaucoup de présence d'esprit. Employer votre don pour conserver l'image exacte de votre vision est une solution brillante. »
    
    Il faut bien que je montre que j'ai moi aussi une cervelle en état de marche, songea-t-elle avec une petite grimace amère. Confrontée aux capacités et aux connaissances d'Ashley, elle se sentait souvent tellement surpassée que son esprit en devenait comme paralysé. C'était d'autant plus frustrant qu'elle savait réfléchir vite et bien : elle possédait un certain entraînement en la matière, à force de tirer Hector des situations difficiles dans lesquelles le jeune journaliste avait le don de se fourrer !
    
    « Eh bien, je vous remercie, murmura-t-elle avec résignation. En attendant, je peux déjà vous faire part de ce que j'ai vu... »
    
    Malgré les frissons qui parcouraient son dos et la nausée qui menaçait de reparaître, elle lui parla de cette masse grouillante, hideuse, dégoulinante de haine. Au fur et à mesure de ses paroles, elle vit les traits d'Ashley se crisper, comme si la simple évocation de la créature lui portait un coup presque physique... Quand elle eut terminé, il prit le temps de finir sa tasse de thé, comme plongé dans une intense réflexion intérieure, avant de déclarer enfin :
    
    « Votre perception est très cohérente. Et la teneur de ce sceau sera en effet capitale pour trouver le perpétrateur. »
    
    Hadria ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine frustration : elle n'avait strictement rien dissimulé à son partenaire, mais elle n'avait pas pour autant toutes les réponses à ses questions. Elle avait l'intuition que c'était bien la référence à cette mystérieuse larve qui le mettait mal à l'aise, lui que rien ne semblait habituellement troubler, même les pires horreurs. Mais elle avait besoin de tous les détails pour que l'affaire puisse progresser. Elle décida de ne pas tergiverser :
    
    « D'où vient cette fameuse larve dorée ? »
    
    Il s'immobilisa et baissa les yeux sur sa tasse, scrutant le fond, pourtant désespérément vide, comme pour y trouver des réponses.
    
    « Cette créature est née d'un processus étrange, commença-t-il d'une voix douce et posée, étrangement hésitante. Au départ, il s'agissait d'un moyen traditionnel de préparer un poison particulièrement virulent connu sous le nom de gu. Cette magie, essentiellement pratiquée par les femmes du Nanyue, consistait à rassembler dans un pot fermé toutes les créatures les plus venimeuses au monde... qu'il s'agisse d'araignées, de scorpions, de scolopendres ou de serpents, voire de certaines races d'amphibiens. Le but était de les faire s'entre-dévorer, jusqu'à ce que ne demeure que le plus puissant d'entre eux, qui était censé concentrer le pouvoir toxique de tous les autres. Il était supposément la source d'un poison si virulent qu'il n'avait aucun antidote. Il pouvait être employé pour tuer, mais aussi pour manipuler les esprits ou susciter une attirance... charnelle... intense. »
    
    Elle faillit sourire en l'entendant buter sur cette notion, mais elle se força à garder son sérieux : elle était bien trop consciente de la tension qui habitait son collègue, de son regard qui se dissimulait dans l'ombre de ses verres, de ses mains crispées sur la porcelaine de la tasse. Pour une raison inconnue, il lui en coûtait d'aborder cet aspect des choses. Au point qu'elle commençait à se demander s'il avait été bien judicieux de la part de leurs supérieurs de lui confier cette affaire.
    
    « Mais entre les mains de véritables magiciennes, ce qui n'était qu'une pratique superstitieuse a pris une tout autre ampleur : elle permet l'invocation de cette fameuse larve dorée. Sa possession attire la chance sur son propriétaire. Cependant, on raconte qu'il est nécessaire de la nourrir... de préférence de vies humaines qui sont tuées à l'aide de son poison... afin d'éviter qu'il ne se retourne contre son maître. »
    
    Hadria retint une exclamation d'horreur :
    
    « Est-ce que ce phénomène est avéré ? »
    
    Ashley prit le temps de reposer sa tasse sur la table avant de répondre comme à contrecœur :
    
    « Il semblerait que cette rumeur ait en effet un fondement.
    
    — Je comprends mieux le rapport avec ma vision, déclara d'un ton dégoûté la jeune femme, dont la nausée s'était éveillée à cette évocation. Mais ce crapaud... qu'était-il exactement ?
    
    — Cette créature peut se matérialiser à l'extérieur de son contenant sous différentes formes. La plus courante est celle de la larve dorée... Une sorte de chenille, comme un ver à soie, mais couleur d'or. Mais il peut aussi prendre la forme d'un serpent, d'un crapaud, comme celui que nous avons vu... ou d'un chien ou même d'un cochon, pour réaliser la volonté de son maître. Mais les authentiques esprits gu sont extrêmement rares... Nul ne sait s'ils sont réellement une projection de la créature conservée dans le pot, des entités préexistantes attirées par le processus, ou la cristallisation de la volonté de nuire de l'invocateur. »
    
    C'était effrayant... et écœurant. Malgré son sentiment de trop en avoir entendu, au moins Hadria avait-elle à présent les idées plus claires sur ce qu'ils avaient à affronter. La chose était apparue dans le dépôt, envoyée par son créateur, causant mort, maladie et terreur... Tirant sa force de la haine qui l'avait engendrée et de la souffrance de ses victimes.
    
    « Quels sont les moyens de la combattre ?
    
    — D'après les expériences concrètes conservées dans la collection des mémoires, études et rapports de Spiritus Mundi, il est impossible d'éliminer la manifestation de la Larve. Il faut détruire le pot et ce qu'il contient. Intégralement... Mais je pense que votre vision est une bonne piste pour le retrouver. Ce sceau identifie son maître... ou plus probablement sa maîtresse : à partir de là, nous pouvons raisonnablement penser la confondre et trouver où elle dissimule le pot. »
    
    Elle ne put s'empêcher de noter son recours au féminin : était-ce parce qu'il s'agissait à l'origine d'une magie de femmes ? Oui y avait-il autre chose ? Avait-il été contraint à une relation non désirée par l'une de ces magiciennes ? Si la notion même ne l'avait rendue physiquement malade, elle en aurait presque ri ! Mais un seul regard sur sa physionomie suffit à lui faire regretter cette pensée parasite. Il était son collègue : n'avait-elle pas pour devoir de le soutenir si quelque chose le perturbait, comme il l'avait aidée après cette effroyable vision ?
    
    La jeune femme se renfonça dans son fauteuil, refermant machinalement la main sur le cabochon de pierre de lune : même si elle n'avait aucun don de prescience, cela ne l'empêchait pas de nourrir un mauvais pressentiment à ce sujet :
    
    « Est-ce que ça ne risque pas... d'être dangereux ? » objecta-t-elle nerveusement.
    
    Il releva enfin les yeux, dérobant cependant son regard vers le côté opposé de la pièce, comme si les magnifiques gravures aquarellées de symboles alchimiques qui avaient été accrochées au mur méritaient toute son attention :
    
    « La larve dorée est potentiellement létale. La seule façon de survivre à son venin et d'avoir déjà été en contact avec lui de façon prolongée... d'une manière ou d'une autre.
    
    — Mais comment est-ce possible si on n'y survit pas ? demanda-t-elle, exaspérée par cette absence de logique.
    
    — Le poison gu n'est pas forcément employé à des fins meurtrières... et ceux qui le manipulent finissent forcément par acquérir une résistance.
    
    — Mais ce n'est pas notre cas, grommela l'Américaine. Je n'ai pas envie d'expérimenter une mort pénible et très douloureuse...
    
    — Il faudra agir vite... Avant qu'elle ne puisse faire appel à l'esprit gu... »
    
    Il laissa la phrase mourir, mais son attention était toujours perdue en un lieu qu'elle ne pouvait deviner, encore moins atteindre.
    
    « Je me sens bien mieux, déclara-t-elle d'un ton qui se voulait enjoué, même si elle doutait de sa capacité à faire illusion. Je vais tenter de rappeler ces idéogrammes à ma vision. Pouvez-vous me préparer un crayon et une feuille ? »
    
    Il émergea enfin de ses pensées, la scrutant du retard, pour déterminer si elle disait vrai. Elle lui adressa un sourire rassurant. Plongeant à l'intérieur de sa veste, il en tira un carnet relié de cuir fauve, auquel était lié un crayon à mine de plomb. Le remerciant d'un hochement de tête, elle se pencha pour prendre appui sur la table, attrapant de l'autre main son médaillon.
    
    Elle n'avait pas envie de le décevoir.
    
    

Texte publié par Beatrix, 26 août 2013 à 17h50
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