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Tome 1, Chapitre 1 « L'Apparition » Tome 1, Chapitre 1
Le quartier chinois de Londres n'était ni aussi célèbre ni aussi étendu que ses équivalents des grandes villes américaines. Hadria ne connaissait son existence que depuis quelques jours, mais en toute franchise, elle n'aurait pas perdu grand-chose à rester dans l'ignorance.
    
    Située dans le quartier de Limehouse, à East End, la zone s'était constituée spontanément, pour répondre aux besoins des marins chinois qui débarquaient sur les Docklands. Il s'agissait pour l'essentiel d'un agrégat de taudis, de fumeries d'opium, de maisons closes entre lesquelles, parfois, s'étaient glissés presque par miracle des auberges et des établissements commerciaux plus respectables.
    
    Une chose était sûre : son compagnon et elle-même étaient aussi visibles que le nez au milieu de la face et attiraient de partout des regards sombres et brillants, jetés à la dérobée. Elle avait pris soin de se vêtir le plus simplement possible - un ensemble de toile brune et un chapeau de paille sur ses boucles blond-roux - mais rien ne pouvait dissimuler le fait qu'aucun Asiatique ne figurait dans son ascendance, du moins sur les cent dernières générations.
    
    Depuis un balcon, une femme en robe de soie fanée, qui abritait sous une ombrelle rouge un visage outrageusement fardé, observait la rue. Elle esquissa un sourire méprisant sur son passage, assorti d'un « gwai-poh » dont l'intonation dédaigneuse ne faisait aucun doute.
    
    « Vous savez ce qu'elle a voulu dire ? » glissa-t-elle à Ashley, dont le regard demeurait indéchiffrable derrière ses lunettes fumées.
    
    Son compagnon haussa légèrement un sourcil :
    
    « Êtes-vous sûre que vous voulez le savoir ? »
    
    Elle soupira :
    
    « Je suppose que ce n'est pas très flatteur.
    
    - Pas réellement, je le crains...
    
    - Et donc ? »
    
    Il esquissa une ombre de sourire :
    
    « C'est une insulte classique envers les femmes occidentales. Cela peut être traduit de diverses façons, mais en bref... elle vous compare à une vieille femme morte... »
    
    Vieille ? Morte ? Pour qui se prenait cette gourgandine ?
    
    Fulminante, elle se retourna vers le balcon, mais la prostituée avait déjà disparu.
    
    L'affaire qui les avait menés en ce lieu peu reluisant était parvenue à leur connaissance trois jours plus tôt. Le propriétaire d'un vaste entrepôt, situé en marge du quartier chinois, avait rencontré une vague de terrible malchance : pertes d'argent, avaries, accidents... Les choses avaient pris un tour plus dramatique encore quand un mal mystérieux s'était déclaré parmi ses employés, les foudroyant en quelques jours, sans toutefois toucher leur entourage. Aucun médecin n'était parvenu à identifier la cause, même si les poisons classiques semblaient pouvoir être écartés.
    
    Quand il était venu à eux, l'homme se trouvait dans un état de nervosité extrême : il prétendait être maudit. La police, à qui il s'était adressé en premier lieu, avait rejeté ses allégations, non sans quelques rires goguenards.
    
    Comme à l'accoutumée, c'était par des circuits détournés que la fondation Spiritus Mundi avait été saisie de l'affaire. Officiellement, la vaste organisation soutenait la recherche ésotérique ; officieusement, elle luttait contre l'usage criminel des sciences occultes à travers son bras armé, la section « Gladius Irae ». Il se trouvait, parmi les rieurs, des sympathisants qui n'hésitaient pas à prévenir en sous-main la fondation dès qu'ils repéraient une affaire étrange.
    
    C'était ainsi que la jeune Américaine s'était retrouvée dans le quartier chinois, à se faire traiter de cadavre, pour la simple raison que son partenaire était le meilleur spécialiste de magie asiatique dans les rangs de Gladius Irae.
    
    « Si cela peut vous consoler, ajouta Ashley avec une ombre de sourire, ils ont d'autres noms pour moi... pas forcément plus flatteurs. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas plus tendres envers eux qu'ils ne le sont envers nous. Après tout, nous sommes les conquérants et les exploiteurs, à leurs yeux. »
    
    Hadria ne put s'empêcher de noter qu'il s'identifiait totalement à son côté britannique... Probablement parce qu'il avait été élevé en Angleterre. Elle devait admettre qu'elle en savait très peu sur John-Liang Ashley, même s'ils étaient partenaires depuis plusieurs mois déjà.
    
    Elle haussa les épaules en rétorquant :
    
    « Vous êtes les exploiteurs et les conquérants. Je vous rappelle que je suis américaine ! Je ne pense pas que mon pays ait grand-chose à voir avec vos histoires de colonies. »
    
    Il lui lança un petit coup d'œil, de ceux qu'elle abhorrait, car ils lui faisaient comprendre combien elle était jeune, ignorante et naïve. Il n'y avait aucune insulte, juste une simple constatation. Ça n'en était pas moins blessant.
    
    « Votre nation manifeste un sens des affaires, dirons-nous, qui se substitue aisément à toute entreprise coloniale, remarqua-t-il d'un ton neutre. Nous arrivons, semble-t-il... »
    
    Il désigna une grande bâtisse de brique et de bois, qui élevait sa masse sombre à côté des taudis répandus çà et là le long des quais. La jeune femme regarda avec découragement les murs noircis, dont la partie supérieure était couverte de déjections d'oiseaux.
    
    « Voyez les choses du bon côté. Le travail sur le terrain nous entraîne parfois en des lieux où nos inclinations personnelles ne nous auraient jamais attirés. »
    
    Elle se tourna, scrutant les traits impassibles de son partenaire : s'essayait-il à une certaine forme d'humour, ou était-il parfaitement sérieux? C'était difficile de dire avec ce visage lisse, dépouillé de toute émotion et ce regard assourdi par les verres fumés.
    
    « Mister Hopkins m'a confié les clefs », poursuivit-il en pêchant dans sa poche intérieure un gros trousseau clinquant et rouillé.
    
    Hadria baissa les yeux sur sa tenue : sa robe, déjà peu distinguée, n'aurait bientôt plus rien de présentable.
    
    « Ne vous désespérez pas. Nous n'allons faire, pour commencer, qu'une brève visite afin de déterminer la présence d'une influence ésotérique, quelle qu'elle soit... »
    
    La jeune femme ferma à demi les yeux, espérant vivement qu'ils ne détecteraient pas, ni l'un ni l'autre, le moindre signe de malédiction.
    
    
* * *

    
    
    Ashley déverrouilla la porte latérale de bois ferré, qui tourna sur ses gonds rouillés avec un grincement plaintif. À l'intérieur régnait une pénombre seulement brisée par de longues barres de lumière, qui s'infiltraient par les claires-voies pratiquées en haut des murs, loin au-dessus de leur tête. Il s'y mêlait curieusement l'odeur du port – goudron, vase et sel – et celle d'un poulailler. Un bruissement d'ailes leur fit lever les yeux vers les oiseaux qui nichaient dans les poutres.
    
    Des monceaux de caisses de tailles variées, de tonneaux de différents volumes s'amassaient aux quatre coins du bâtiment, laissant dégagés une large allée centrale et des circulations latérales. Le sol, inégal par endroit, montrait un étonnant mélange de dalles de pierre, de terre battue et de crasse accumulée. Hadria se dit que le propriétaire aurait peut-être mieux fait de l'abandonner à ses voisins ; il n'aurait pas perdu grand-chose.
    
    Elle se retint à grand-peine d'éternuer. Ashley ne semblait pas incommodé ; la pénombre ambiante lui avait permis d'ôter ses lunettes, découvrant le regard scrutateur de ses prunelles de jade. Il vantait souvent les mérites de l'investigation traditionnelle, qui avait l'avantage de nuancer la lecture des traces ésotérique et de les éclairer. Hadria se demanda comment il comptait reconnaître le moindre indice dans ce fatras. Et contrairement à lui, elle possédait une paire d'yeux qui donnaient le meilleur d'eux-mêmes dans une lumière abondante.
    
    L'une des piles s'était écroulée, lâchant à travers les couvercles et les parois brisées des pièces métalliques qu'elle était incapable d'identifier. Sur le sol, de larges taches sombres indiquaient que les caisses n'avaient pas été les seules victimes de leur effondrement. Elle frissonna et s'écarta prudemment.
    
    L'ambiance du lieu commençait à peser à la jeune femme. Elle se sentait accablée par les émotions que l'entrepôt avait absorbées : lassitude, désespoir, colère des travailleurs soumis à ces pénibles corvées pour une faible rétribution... Mais aussi par la peur, une peur glacée, insidieuse, qui s'exsudait de tout le bâtiment.
    
    Elle se figea sur place et prit ses tempes entre ses mains gantées, tentant de fortifier ses défenses contre cet assaut violent... mais peu révélateur.
    
    Ne la sentant plus derrière lui, Ashley se retourna :
    
    « Tout va bien, miss Forbes ? »
    
    Hadria opina :
    
    « Les ouvriers étaient terrorisés, mais cela ne prouve rien, n'est-ce pas ?
    
    — Non, ça ne prouve rien... Mais c'est un élément de plus... »
    
    Il plissa légèrement les yeux et regarda attentivement autour de lui :
    
    « La peur peut engendrer de multiples effets, faciles à imputer à une cause extérieure : nervosité extrême, perte d'attention, qui peuvent ensuite entraîner des accidents, mais aussi des problèmes de santé plus ou moins sérieux... Ce qui ne doit pas nous dissuader de déterminer ce qui a pu entraîner cette peur... »
    
    Il se tourna vers elle, l'interrogeant du regard. Hadria déglutit nerveusement :
    
    « Je peux tenter de le faire, mais je ne sais pas si ça sera très précis... Beaucoup d'émotions issues de différentes personnes se sont entremêlées et donc...
    
    — Un facteur commun, peut-être ?
    
    — Je vais essayer... »
    
    Avec une prévenance inattendue, Ashley repéra une caisse à peu près propre et la tira vers elle pour qu'elle puisse s'y asseoir. Elle le remercia d'un simple hochement de tête, avant de fermer les yeux, les mains posées à plat sur ses cuisses, tâchant de cerner les émotions débridées qui saturaient l'endroit.
    
    Il serait plus facile de les déterminer à partir d'un objet : les lieux étaient toujours beaucoup plus pollués et entrer en contact avec une portion seulement du site pouvait fausser sa perception. Les premières impressions qu'elle avait ressenties revinrent en force : résignation fatigue colère haine et peur... peur... peur... Quelque chose dans les ombres du hangar, une chose à chaque fois différente.. Ses yeux ses yeux jaunes ses yeux de mort...Je les vois je te dis que je les vois... Attention ! Peur mort douleur.. Haine haine HAINE...
    
    Les sensations l'engouffraient, si rudes et si intenses qu'elle se sentait sombrer comme dans des sables mouvants, entraînée dans des profondeurs étouffantes, froides et glacées... Quelqu'un lui attrapa la main, comme pour la tirer vers la lumière. Elle ouvrit les yeux, haletant comme un poisson échoué : sans doute avait-elle cessé de respirer un moment sous la violence des émotions. Ashley posait sur elle un regard inquiet.
    
    Elle trouva étrange de le voir manifester autant de trouble ; peut-être, s'il avait porté ses verres fumés, ne l'aurait-elle pas remarqué. Il attendit patiemment qu'elle fût suffisamment remise pour lui raconter ce qu'elle avait perçu. Il écouta gravement, la tête légèrement penchée sur le côté.
    
    « C'est étrange... Les rapports que nous avons reçus ne mentionnaient aucune créature particulière... »
    
    Un violent bruissement d'ailes au-dessus de leur tête fit sursauter Hadria ; mais il n'était pas l'origine de l'expression interdite apparue soudain sur le visage d'Ashley. Ses yeux se focalisèrent sur un point précis du hangar.
    
    « Restez ici », lui ordonna-t-il sèchement avant de se diriger vers une zone plongée dans l'obscurité. Elle le regarda s'éloigner avec un pincement au cœur ; après ce qu'elle venait de vivre, elle n'avait aucune envie de demeurer seule. Et même s'il lui en coûtait de l'avouer, elle ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour lui. Ce qui était stupide : il était brillant et expérimenté ; elle avait pu constater que sa minceur et sa délicatesse apparentes étaient terriblement trompeuses.
    
    Sans compter les perceptions spécifiques dont Ashely était doté, profondément différentes de celles d'Hadria : il pouvait discerner ce qu'il appelait les « distorsions de réalité » ; en bref, tout ce qui contrevenait à l'ordre naturel des choses. Entre autres, l'usage de la magie... Ce talent de « normaliste », qui s'ajoutait à une profonde culture et un sang-froid inné, en faisait un agent précieux pour Spiritus Mundi – et plus particulièrement pour Gladius Irae.
    
    Peu de gens connaissaient ce don, qui se démarquait des capacités de médium ou des capacités mentales plus courantes. Hadria ignorait même si quelqu'un d'autre dans le monde le partageait. Ses perceptions couvraient un champ plus étendu, sans forcément indiquer les causalités : sur ce point, il se fiait avant tout à son vaste savoir.
    
    Elle le vit marcher vers le mur, puis s'accroupir... Il se trouvait trop loin – et trop noyé par la pénombre – pour qu'elle pût discerner son expression. Soudain, il se releva d'un bond et recula de quelques pas : elle s'approcha de lui, tentant de comprendre ce qui l'avait ainsi troublé.
    
    « Je vous avais dit de rester où vous étiez ! » lui lança-t-il avec une dureté inhabituelle.
    
    Par-dessus son épaule, elle aperçut une paire d'yeux globuleux, d'un jaune phosphorescent, qui les fixaient avec intensité. Péniblement, lentement, la créature se dégagea de l'obscurité.
    
    Un crapaud.
    
    Un énorme crapaud gonflé et visqueux, qui les contemplait d'un regard empli d'une malice stupéfiante. Ashley s'interposa entre elle et la bête, tout son corps rigide.
    
    « Venimeux ? demanda-t-elle nerveusement.
    
    — Plus que cela. Cet être n'est pas un crapaud normal. Il ne s'agit même pas d'un véritable animal... C'est juste sa matérialisation.
    
    — Matérialisation... ? »
    
    À peine avait-elle répété ce mot, que les émotions qui émanaient de cet être repoussant la frappèrent de plein fouet.
    
    Haine haine HAINE...
    
    Elle sentit les bras de son partenaire la saisir et l'entraîner loin du batracien. D'un bond pesant, la créature regagna les ombres qui semblaient lui avoir donné naissance. Hadria haleta, comme si ses poumons contraints par l'angoisse ne parvenaient plus à emmagasiner suffisamment d'air. Au bout d'un long moment, elle rouvrit les paupières, qu'elle n'avait même pas conscience d'avoir fermées, et regarda autour d'elle. L'entrepôt avait retrouvé son calme sordide, tandis que sous les poutres, les pigeons reprenaient leur sarabande.
    
    « Qu'est-ce que c'était ? » articula-t-elle d'une voix hachée.
    
    Les yeux d'Ashley demeuraient braqués vers l'endroit où la créature était apparue.
    
    « Une larve dorée, répondit-il d'un ton emprunt d'un dégoût profond.
    
    — Une... quoi ? »
    
    Les yeux de la jeune femme s'écarquillèrent :
    
    « Ce n'était pas une larve, c'était un crapaud !
    
    — Cette créature peut prendre des formes différentes. Crapaud, serpent, chien, cochon... ou ver... »
    
    Hadria frissonna :
    
    « Je ne suis pas sûre de vouloir en savoir plus.
    
    — Et pourtant, il va le falloir si nous devons avancer.
    
    — Vous en savez largement assez pour nous deux », rétorqua-t-elle, encore troublée par cette rencontre.
    
    Un peu plus rudement qu'elle ne l'aurait voulu, elle se dégagea de son étreinte protectrice et s'écarta de lui. Avec un sourire froid, il sortit ses verres de sa poche, les chaussa et déclara, d'une voix étrangement sardonique :
    
    « Vous n'avez pas idée. »
    
    Il pivota sur ses talons et se dirigea vers la sortie du hangar ; Hadria n'eut d'autres choix que de le suivre. Il gagnèrent la porte en silence, pour retrouver la clarté soudain aveuglante du dehors. La dernière phrase de son partenaire lui avait paru si énigmatique, si atypique de cet esprit froid et rationnel, qu'elle n'osait pas solliciter de détails supplémentaires. Elle tâcherait de s'informer par elle-même, s'il le fallait.
    
    « Quelle est la suite des opérations ? s'entendit-elle demander d'une toute petite voix.
    
    — Trouver qui l'a invoquée.
    
    — Invoquée ? »
    
    Hadria s'arrêta net, se demandant ce qu'il entendait par là.
    
    « Invoquée... ? Comme si c'était une sorte... de démon ?
    
    — La larve dorée n'est que la manifestation visible d'une créature que l'ennemi de mister Hopkins doit garder en sa possession. Et que son invocateur envoie pour causer malheur et mort ici même. »
    
    La jeune femme fronça les sourcils d'un air sceptique :
    
    « Et comment pensez-vous le retrouver ? Je veux dire... cet ennemi ?
    
    — Grâce à vos capacités. »
    
    Le cri de protestation qu'elle laissa échapper devait sonner en tout point comme un couinement de souris.
    
    « Quittons cet endroit, reprit-il, et je vous expliquerai tout. »
    
    

Texte publié par Beatrix, 20 août 2013 à 13h31
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