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Tome 2, Chapitre 6 « Quae oculi non vident » Tome 2, Chapitre 6
Quand ils parvinrent enfin à Londres, la nuit pesait toujours sur la ville. Devant le dispensaire, un palefrenier les attendait pour s'occuper de leurs montures fourbues. Erasmus mit pied à terre et sentit aussitôt ses jambes vaciller sous lui, mais il se reprit très vite. Il se tourna vers Jonathan :
    
    « Il y a un certain nombre de gens ici qui vous reconnaîtront… et pas forcément dans le bon sens. Faites profil bas… »
    
    Le châtelain hocha la tête en signe de compréhension.
    
    « Je resterai discret », souffla-t-il.
    
    Erasmus s’avança sous l’arche, suivi de Jonathan. Apercevant les visiteurs, le concierge quitta sa loge pour venir au-devant d’eux. Il dévisagea le nouveau venu avec méfiance :
    
    « Est-ce que ce visiteur est… agréé ?
    
    — J’en prends la pleine et entière responsabilité, rétorqua Erasmus. Sa présence ici doit être gardée secrète. Aucun mot ne doit filtrer ni de son identité ni de sa qualité, sous aucun prétexte… même si – et surtout si – quelqu’un le reconnaît. »
    
    Les yeux du concierge s’élargirent. Il ne faisait pas partie de ceux qui pouvaient identifier son compagnon, mais certains des agents de Spiritus Mundi étaient issus de sphères suffisamment puissantes pour avoir déjà croisé l’homme en question.
    
    Par précaution, le directeur de Gladius Irae décida de faire un crochet par le bureau de Jeffrey, dans le premier bâtiment, avant de se rendre dans la chambre de son pupille. L’adjoint d’Ella se trouvait seul dans la petite pièce fonctionnelle et sobre, où il gérait le cas de chaque pensionnaire. Erasmus savait qu’il s'occupait de deux types de dossiers : la plupart concernaient les maladies et blessures ordinaires, qui auraient pu être soignées dans un autre hôpital, mais que Spiritus Mundi préférait faire traiter, avec l'accord du patient ou de sa famille, avec ses propres méthodes, mais une part non négligeable impliquait des affections liées au monde ésotérique : maléfice, empoisonnements, lésions mystiques… Au fil du temps, le dispensaire avait accumulé assez de documentation pour établir une classification de ces maux et le moyen de les combattre. À ses moments perdus, avec l’aide d’Ella, Jeffrey rédigeait une somme qui se révélerait plus qu’utile pour la fondation.
    
    Il releva la tête de son travail en les entendant approcher :
    
    « Erasmus… Vous avez du nouveau… ? »
    
    Le directeur de Gladius Irae acquiesça et fit avancer Jonathan, notant dans sans une certaine satisfaction que l’homme avait choisi de montrer l’humilité prescrite. Ce qui simplifierait les choses, à défaut de racheter le passé.
    
    « J’ai ramené l’une des trois personnes qui, à ma connaissance, seraient capables de voir les zophodytes. »
    
    Il vit le visage de Jeffrey exprimer tour à tour l’intérêt, la compréhension puis l’hostilité ; il leva la main, pour prévenir toute remarque :
    
    « J’en fais mon affaire, Jeffrey. En attendant, vous devriez réunir les médecins et guérisseurs qui travaillent sur le cas de John, si vous le voulez bien. »
    
    En entendant le nom du jeune homme, Jonathan pâlit, mais se garda du moindre commentaire.
    
    « Nous nous rendons dans sa chambre, si vous pouvez nous y rejoindre.
    
    — Bien, je vous y retrouve d’ici un quart d’heure, répondit l’assistant-directeur du dispensaire en réunissant les papiers répandus sur le bureau. »
    
    Erasmus opina avant de se diriger vers le second bâtiment. Jonathan le suivait sans mot dire, comme une ombre coupable. Mais soudain, alors qu’ils étaient sur le point de pénétrer dans le couloir, Erasmus sentit une main prendre son bras. Il se retourna d’un bloc, pour trouver le regard grave du châtelain :
    
    « À quoi dois-je m’attendre ? » demanda-t-il d'une voix rauque.
    
    Erasmus se frotta machinalement le front, cherchant les bonnes paroles ; en d’autres temps, il ne se serait pas donné la peine de répondre, mais tant de choses dépendaient de l’homme qui l’accompagnait qu'il ne pouvait garder le silence.
    
    « Au pire, ou à peu près, répondit-il d’un ton bourru. Pour simplifier les choses : une créature d’un autre plan absorbe l’énergie vitale de John. Elle a profité du fait qu’il était blessé et inconscient pour s’attacher à lui. Il s’affaiblit d’heure en heure et si nous ne parvenons pas à annihiler cette chose, il sera mort dans les deux jours. »
    
    Le visage de Jonathan se crispa :
    
    « Mais comment est-ce possible ? Comment l’a-t-elle trouvé ?
    
    — Dans une maison maudite qu’il devait explorer à la suite de morts suspectes.
    
    — Vous voulez dire que c’est vous qui l’avez envoyé dans un endroit aussi dangereux ? C’est ainsi que vous le protégez ? »
    
    Le mélange de sarcasme et de reproche dans la voix de Jonathan mit Erasmus hors de lui. Il saisit l’homme par les revers de son manteau et le plaqua contre le mur, le regard flamboyant :
    
    « Vous avez de la chance que j’aie besoin de vous pour sauver John, gronda-t-il, ou je vous aurais déjà précipité au bas des marches. Je ne vous dois aucune réponse, mais sachez que ce garçon est devenu un agent brillant et respecté de tous. Je vous conseille très fortement de garder vos remarques pour vous. »
    
    Soudain très pâle, Jonathan acquiesça en tremblant. Erasmus le relâcha, aussi brutalement qu’il s’était saisi de lui.
    
    « Au moins, déclara-t-il en guise de point final, il est un homme honorable et capable d’assumer ses propres erreurs. »
    
    Il se détourna pour ouvrir la porte de la chambre, tremblant de rage et d’émotion. Tête basse, Jonathan le suivit à l’intérieur de la pièce. Le directeur s’obligea à regarder en direction du lit, malgré la crainte de ce qu'il allait y trouver. Une guérisseuse mesmérienne se tenait aux côtés du jeune homme, tentant sans doute d’aligner ses énergies afin de lui permettre de résister plus longtemps à cette créature qui le dévorait vivant. Son état s’était visiblement aggravé durant son absence, pourtant si brève.
    
    En silence, Erasmus tira une chaise vers lui et s’assit au chevet de son pupille, notant que ses yeux avaient sombré un peu plus dans leurs orbites. Il craignait même de le toucher, de peur qu’il ne se brise sous son contact. Il avait oublié la présence de Jonathan, quand le bruit de ses pas derrière lui le rappela à son attention. Encore dans ses vêtements de voyage, l’homme posait sur John un regard tout à la fois horrifié et fasciné. Il n’osait visiblement pas s’approcher et Erasmus n’avait pas vraiment envie qu’il le fasse. Malgré tout, il s’écarta pour que son compagnon puisse voir plus précisément le corps du blessé.
    
    « Jonathan, déclara-t-il d’un ton qui n’admettait aucune réserve, regardez bien. Je pense que cela fait longtemps que vous n’avez pas employé votre don. Pire encore, vous avez considéré qu’il n’existait pas. Mais je persiste à croire que comme votre ancêtre jadis, vous êtes tout à fait capable de distinguer le zophodyte et de repérer par quelle blessure invisible il se repaît de la vie de John. Vous devrez renseigner précisément les médecins qui ne tarderont pas à arriver...
    
    — Mon don… »
    
    Le ton du châtelain était sombre et tendu, comme si cette idée lui semblait particulièrement désagréable.
    
    « J’ai mis du temps à me faire à cette affliction de l’esprit. Mais elle ne m’a pas empêché d’être trahi et utilisé. Je doute qu’elle soit utile à quoi que ce soit. Ma fille a failli mourir du fait de cette… tare. Et elle n’a pas empêché John de se retrouver dans cet état.
    
    — Ce n’est pas une tare, répliqua Erasmus violemment. C’est un talent rare et précieux… et vous refusez de le voir ainsi uniquement parce que vous craignez l’opinion de votre entourage. Mais si vous refusez de l’employer pour sauver une vie, vous n’aurez plus le droit de vous regarder dans une glace... Si du moins vous le pouvez encore. Quant à cette… trahison, elle ne peut vous servir de prétexte ni pour tout ce que vous avez pu faire de terrible ni pour votre lâcheté actuelle, et vous le savez parfaitement bien. »
    
    Les bras tendus de part et d’autre de son corps, Jonathan serra et desserra plusieurs fois les poings.
    
    « Je la réprime depuis si longtemps… souffla-t-il. Je ne suis même pas sûr de savoir encore comment me débarrasser des œillères que je me suis fixées pour cesser… de voir... »
    
    Un sourire amer se dessina sur ses lèvres :
    
    « Vous allez encore me dire que la réputation importe peu face à des choses bien plus graves, et que je ne me soucie que de mon statut… et de celui de ma famille… du moins… en ce qui concerne ma femme et mes filles. Et vous aurez raison, bien sûr. Je vais tenter de voir… »
    
    Erasmus hocha sèchement la tête :
    
    « Bien. Le chirurgien ne devrait plus tarder. Utilisez le temps qu’il reste pour repérer cette horreur. Vous devez être prêt à lui fournir les informations pertinentes. »
    
    Jonathan acquiesça avec un soupir et se laissa tomber sur un tabouret au chevet du jeune homme, examinant avec attention son corps immobile. Le directeur de Gladius Irae ferma les yeux : c’était leur dernier espoir. Cette fois, Jonathan devrait se montrer à la hauteur.

Texte publié par Beatrix, 14 janvier 2018 à 22h40
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