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Tome 1, Chapitre 9 « Les Anciens » Tome 1, Chapitre 9
Hadria mit un certain temps à pouvoir distinguer les étranges créatures qui tournaient devant les offrandes... Quand elles entraient dans le halo de la lanterne, elles semblèrent prendre feu. Même si leur forme était vaguement humanoïde, une carapace luisante et colorée les recouvrait complètement ; de grands yeux à facettes mangeaient leur visage pointu. De larges ailes, que des nervures ramifiées faisaient ressembler à des feuilles, les portaient dans les airs. Leur teinte allait du brun au rouge, en passant par l'or. Aucune d'elle ne dépassait la taille de sa main.
    
    Agacés par l'apparition de leurs concurrents, les brownies – ou ce qu'elle supposait en être – s'écartèrent en emportant leurs prises. Hadria se dit que ces êtres ailés avaient quelque chose de vaguement inquiétant, même si elle ne parvenait pas à pointer quoi. Pendant un moment, ils vinrent s'ébattre autour de la lanterne comme des papillons dans la lumière, scintillant de mille feux. La jeune femme se demanda s'il s'agissait de pixies ou d'autres choses encore. Après tout, ce monde lui était foncièrement étranger.
    
    Quand elle jeta un coup d'œil vers Ashley, il portait l'expression attentive et un peu songeuse qu'il adoptait toujours face à un phénomène surnaturel. Mais quelque chose de détendu dans sa posture lui fit penser qu'il connaissait parfaitement ce qu'il était en train d'observer. Ce qui ne rendait pas cette vision moins incroyable... Au contraire même.
    
    Il avait presque cessé de neiger à présent et le vent était tombé ; le seul bruit audible à part le froissement d'ailes des fées-insectes-feuille était le léger craquement des buissons à leur gauche. Au bout d'un moment, des silhouettes hautes comme des enfants de deux ans en émergèrent ; au nombre de cinq, trois mâles et deux femelles apparemment, ces êtres portaient des vêtements en feutre et en végétaux tissés. Sous leurs capuchons, la lumière soulignait des faces accidentées aux traits larges et curieusement débonnaires ; des yeux noirs et intelligents se posèrent sur les deux humains sous leur abri. Hadria esquissa un petit sourire crispé, auquel la femme la plus âgée répondit par un geste d'une main courtaude, enveloppée par une mitaine brune.
    
    Elle fit signe à l'un de ses compagnons, qui arborait une longue barbe neigeuse ; tous deux s'avancèrent et s'inclinèrent cérémonieusement devant eux. En retour, Ashley souleva son chapeau ; ne sachant que faire, Hadria s'inclina également, un peu maladroitement à cause de sa position assise et de ses multiples couches de vêtements. Le normaliste tira de sous son pardessus un cruchon de terre cuite, sans doute rempli de bière. Il se pencha pour le tendre au petit homme, qui le remercia dans une langue inintelligible, d'un ton remarquablement grave.
    
    Manifestement satisfait, le couple de... gnomes ? s'éloigna, rejoignant leurs trois compagnons plus jeunes. De quelques mouvements de leurs bâtons noueux, ils dissipèrent la nuée volante qui s'enfuit dans des bruissements d'ailes contrariés, avant de faire leur choix dans ce qui restait à leur disposition. Bientôt, une poignée d'êtres de même taille, mais plus fins et gracieux de visages, survinrent en riant et piaillant de leur voix aiguë. De longues oreilles effilées dépassaient de leurs bonnets. Les femelles, d'une beauté gracile, arboraient de grandes ailes colorées repliées dans leur dos. Ces délicats appendices semblaient un peu trop petits pour pouvoir les porter ; Hadria se demanda si elles n'étaient pas vestigiales, avant de s'étonner de pouvoir formuler des pensées aussi rationnelles. Les derniers arrivants ne prêtaient pas attention aux deux humains, si ce n'était par de brefs coups d'œil luisant de malice. La jeune femme était presque soulagée de leur indifférence. Quelques brownies et pixies – à défaut d'autres noms – s'étaient rapprochés de nouveau, chipant des noix et des biscuits par-ci par-là. Le contenu du panier comme de la besace avait paru copieux, mais il n'y en aurait sans doute pas pour tout le monde, si les « invités » continuaient à affluer.
    
    Hadria avait de la peine à réaliser qu'elle se trouvait bien là, à contempler une scène tout droit sortie d'un de ses livres d'enfant. La vie était décidément pleine de surprises depuis qu'elle avait quitté l'Amérique... Pas toujours des bonnes, il fallait bien l'avouer... mais celle-ci semblait plutôt positive. Si ces êtres devaient se transformer en monstres aux dents pointues et se retourner contre eux, Ashley ne lui aurait jamais proposé de l'accompagner en ce lieu, non ?
    
    Comme s'il percevait sa nervosité, il posa une main sur son bras ; même à travers ses gants et les manches superposées, elle sentit qu'il lui serrait légèrement le poignet. La jeune femme sourit malgré elle ; son partenaire était un tel gentleman – quand il ne se conduisait pas de façon trop maladroite, cela allait de soi ! Elle se tourna de nouveau vers la petite foule ; un an plus tôt, elle se serait pincée pour se persuader que tout cela était bien réel. Depuis, elle avait rencontré trop de choses étranges ou simplement insolites pour ne pas accepter ce qui se déroulait devant elle.
    
    Soudain, un autre mouvement attira son attention, juste derrière les frondaisons ; une main invisible sembla les écarter pour livrer passage à un nouveau groupe : trois femmes élancées, à la peau aussi blanche que la neige, leurs longs cheveux clairs flottant comme dans un vent irréel. Leurs pieds ne touchaient pas tout à fait le sol et seuls des voiles arachnéens couvraient leur corps. Même si la nuit volait leurs couleurs et que les flammes les absorbaient pour les faire siennes, Hadria eut l'impression que les mèches tressées de feuilles et de baies étaient aussi vertes que les ramures au printemps. Les créatures ne semblaient pas tenir grand compte de ce qui les entourait, se contentant de flâner dans la clairière, sans même prendre la peine de toucher aux offrandes. L'une d'elles s'enhardit cependant à marcher – ou flotter, car elle ne laissait aucune empreinte sur la neige – vers Ashley, posant le bout de ses doigts d'albâtre sur le front du normaliste, qui ferma les yeux, acceptant le geste. Hadria se raidit légèrement, inquiète et en même temps un peu agacée de cette familiarité. Le visage pâle se tourna vers elle, un peu moqueur peut-être. La main presque translucide quitta le front d'Ashley pour se rapprocher du sien. Un peu tendue, la jeune femme dut se réprimer pour ne pas reculer. En guise de contact, elle ne ressentit qu'une froide caresse, comme un souffle d'air, avant que la créature ne s'éloigne, drapée dans sa longue chevelue et ses voiles de givre.
    
    Une seconde, une seule, elle avait plongé son regard au fond de ces yeux d'eau limpide, pour y trouver de troublantes profondeurs. Ainsi qu'un étrange agrément... Comme si elle avait été acceptée par la communauté de ces êtres qui se tenaient habituellement à la frontière de l'univers visible. Elle ignorait quel destin lui semblait le plus effrayant : de vivre environnée par des puissances qu'on ne pouvait percevoir, ou au contraire, d'être conscient de tout ce qui peuplait ce monde. Ashley lui avait toujours paru solitaire, mais l'était-il vraiment, quand toutes ces créatures évoluaient autour de lui ? Peut-être était-ce la raison pour laquelle, finalement, il se conduisait de façon aussi détachée. Parce que c'était le seul pour lui de s'en préserver.
    
    Hadria frissonna légèrement. Aussitôt, le normaliste se tourna vers elle, l'interrogeant du regard ; elle lui rendit un petit sourire, pour lui signifier que tout allait bien. Le froid commençait à la saisir malgré ses multiples couches de vêtements. La fatigue alourdissait ses paupières et elle trouvait de plus en plus difficile de rester éveillée.
    
    Quand elle ne se concentrait pas, elle avait l'impression que les créatures devenaient vaguement transparentes, ou étrangement brouillées. Elle se redressa, écarquillant les yeux. Un enfant se retourna pour l'observer. Il était entièrement nu en dépit de l'air glacé, mais sa longue chevelure cachait l'essentiel de son corps ; en émergeaient deux oreilles de cerfs. Son regard entièrement brun ne recelait aucune peur, jute une certaine curiosité. Hadria le contempla avec l'étrange impression que la réalité s'éloignait, qu'elle plongeait au cœur d'un rêve. Elle sentit la main d'Ashley se poser sur son épaule, comme s'il devinait son trouble soudain. Il se pencha vers elle et lui souffla à l'oreiller :
    
    « Attendez encore un peu... »
    
    La jeune femme se demanda comment il avait pu ressentir son trouble. Parfois, elle s'étonnait de son esprit si perceptif.
    
    Reportant son attention vers la clairière, elle réalisa que la lanterne faiblissait ; l'activité autour des offrandes s'était calmée, sans doute parce qu'il ne restait plus grand-chose à emporter. Les plus petites créatures commençaient à prendre la fuite, disparaissant dans les profondeurs de la nuit. Hadria étouffa un bâillement... Un long frisson remonta le long de son dos.
    
    « Résistez encore un peu... Il ne va pas tarder. »
    
    Elle se demanda qui pouvait bien être ce « il » dans il parlait. Le temps commençait à devenir long...
    
    C'est alors que les habitants de la forêt qui restait encore dans la clairière se figèrent, dirigeant tous leur regard vers un même point, à l'arrière de l'arbre gigantesque.
    
    La somnolence qui s'était emparée d'elle s'évanouit d'un seul coup, sous l'effet d'une curiosité intense : qui pouvait bien être ce « il », cette figure si considérable que tout bruit et tout mouvement s'étaient soudain arrêtés ? Les êtres « majeurs » qui peuplaient le lieu, les gnomes, les lutins, les dryades et l'enfant-faune avaient adopté une posture respectueuse, tandis que les derniers brownies et pixies se perchaient çà et là. Inconsciemment, la jeune femme se leva, mais ses jambes engourdies la trahirent ; seule la main secourable d'Ashley, qui lui saisit le coude, empêcha une chute irrévérencieuse. En temps normal, elle se serait sentie mortifiée de cette maladresse, mais l'ambiance solennelle accaparait toute son attention.
    
    Une lueur montait lentement entre les arbres, diffuse comme une brume, hésitant entre le vert et l'or. Hadria ne ressentait plus le froid ni la fatigue ; sa vision des êtres féériques était redevenue parfaitement claire, et quelque chose lui disait que ce n'était pas dû à la potion de le vieille femme. Ashley avait lâché son coude ; son bras s'était déplacé autour de ses épaules, autant pour la soutenir que pour la garantir de l'air gelé – voire d'un éventuel danger. Elle ne trouvait en elle ni la force, ni même de raisons de s'en offusquer, et se contenta de jouir de cette étrange intimité qui s'établissait parfois entre les deux partenaires, quand ils partageaient des expériences uniques destinées à demeurer gravés pour le restant de leur vie au plus profond de leur mémoire.
    
    La lumière s'intensifia ; elle devint si forte que la jeune femme ne put s'empêcher de fermer les yeux ; elle espéra que son compagnon, qui ne portait pas ses verres fumés, ne serait pas indisposé par un éclat aussi violent. Mais elle réalisa bien vite que malgré sa vivacité, qu'elle pouvait percevoir même à travers ses paupières, la clarté ne lui blessait pas les yeux.
    
    Prudemment, elle les rouvrit, pour découvrir un spectacle qu'elle n'aurait pas imaginé en rêve...
    
    

Texte publié par Beatrix, 9 septembre 2017 à 01h22
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