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tome 4, Chapitre 1 « Piano - forte » tome 4, Chapitre 1

— Un piano hanté ? Ce n’est pas inédit...

John-Liang Ashley fronça les sourcils, comme s’il cherchait dans sa mémoire des cas qui validaient son affirmation. Hadria ne doutait aucunement de la pertinence de ses éventuels exemples : son partenaire ne mentait que si cela pouvait servir son travail d’enquêteur, et il avait très certainement déjà croisé ce style de cas. Avant qu’il ne fût lancé dans un véritable catalogue de précédents, la jeune femme se hâta d’intervenir :

— Comment cette hantise se manifeste-t-elle ? Est-ce qu’il joue seul ?

A la lueur amusée dans le regard pâle d’Erasmus Dolovian, directeur de Gladius Irae et leur supérieur, il avait compris le sens de son intervention.

— Eh bien… C’est un peu différent. Et absolument fascinant. Le piano semble… invoquer des spectres.

Cette phrase coupa net Ashley dans des réflexions :

— Effectivement… Voilà qui est pour le moins… inédit… du moins sous cette forme. Il existe bien entendu des invocations surnaturelles liées à l’exercice musical, mais elles sont liées à des partitions, pas à des instruments… Sauf, bien sûr, s’il s’agit d’instruments féeriques.

Les coudes posés sur son large bureau néo-gothique, Dolovian joignit le bout de ses doigts et prit une expression pensive :

— Étant donné le contexte… je dirai que c’est fort peu probable, mais le cas échéant, vous pourrez toujours consulter notre docteur féerique.

Hadria réprima un sourire : Brent Campbell, un écossais à la constitution fragile et à la voix douce, était l’un de ses meilleurs amis au sein de la fondation Spiritus Mundi. Elle n’aurait aucune peine à retrouver le chemin vers son bureau, à côté duquel elle avait brièvement travaillé lors de son arrivée dans la fondation.

— Peut-on en apprendre plus sur le contexte ? demanda Ashley.

— Cela va de soi. C’est bien pour cela que je vous ai convoqués.

Le directeur saisit une chemise cartonnée, teint dans un orange vif plutôt agressif, et l’ouvrit pour en tirer une feuille de papier couverte de notes.

— Voici les éléments dont je dispose. Il ne s'agit pas d'un piano ordinaire, mais d'un authentique piano-forte, un peu antérieur à 1800, même s'il ne porte aucune marque qui pourrait indiquer son facteur.

Hadria se mordilla la lèvre, hésitante : elle n’avait jamais entendu parler de « piano-forte » ni de « facteur ». Parfois, sa crainte d'être perçue comme une ignorante refaisait surface et l'anxiété que ce sentiment suscitait chez elle l'empêchait de poser les questions qui s'imposaient. Son partenaire la connaissait suffisamment à présent pour décrypter son attitude.

— Le piano-forte est le premier type de piano, conçu vers le début du XVIIIe siècle... expliqua-t-il aimablement. On appelle facteurs les artisans qui fabriquent, réparent en entretiennent les instruments de musique.

La jeune femme sentit ses joues s'empourprer.

— Merci souffla-t-elle. Je ne savais pas que vous vous intéressiez à la musique...

— Les hantises qui impliquent des instruments de musique ou des mélodies précises sont plutôt fréquentes, déclara l'ésotéricien avec le sérieux qui le caractérisait. Quand il s'agit de charlatans, connaître la structure des instruments supposément hantés s'avère fort utile.

Hadria réprima une grimace. Elle aurait pu se douter que ce n'était pas une quelconque sensibilité musicale qui le faisait parler. La jeune femme se reprit aussitôt, honteuse de son jugement rapide et superficiel. Bien des fois, son partenaire l'avait surpris par une ouverture d'esprit plus grande qu'elle n'aurait pu s’en douter.

Erasmus Dolovian se racla la gorge, avant de reprendre la parole :

— Reprenons, je vous prie !

Il ajusta ses lorgnons et poursuivit :

— Il s'agit donc d'un piano-forte d'origine inconnue, orné de peintures décoratives… ce qui n’est pas singulier en soi. Par contre, l’imagerie est plutôt surprenante : elle évoque le thème de la danse macabre. L’instrument est entièrement noir, à l’exception de cadre sur les côtés et le couvercle qui évoquent des bas-reliefs en trompe-l’œil, et représentent des scènes ou des jeunes filles qui dansent avec des squelettes dans une farandole endiablée.

Hadria sentit un frisson remonter le long de son échine. Dans sa nouvelle profession, elle avait déjà fait face à des scènes sinistres ou effrayantes, mais elle avait du mal à saisir ce qui aurait pu conduire un... facteur à créer un tel instrument.

— Pour le reste, c'est un fort bel objet, en très bon état, avec ce son si unique à ces instruments précurseurs. Clair, délicat et moins résonnant que nos pianos actuels. Et son histoire...

Il haussa un sourcil broussailleux :

— Nous n'en connaissons pour ainsi dire... rien. Il a été acquis voilà quelques années par Lord Philibert Tallmorray, un châtelain un peu excentrique, pour sa salle de musique. L'individu qui le lui a vendu semble avoir disparu dans la nature... et comme l'aspect des instruments l'intéressait plus que leur son, lord Tallmorray l’a gardé pendant plusieurs années sans éprouver le moindre problème. Jusqu'au jour où sa nièce, la jeune lady Esther, est venue lui rendre visite. Il se trouve que cette jeune personne est une pianiste accomplie, et même si l'instrument l'effrayait un peu par son aspect sinistre, elle n'a pu s'empêcher de jouer dessus.

Dolovian marqua une pause, avant d’ajouter :

— … Et tandis qu'elle faisait courir ses doigts sur les touches, une apparition s'est manifestée à côté d’elle.


Texte publié par Beatrix, 24 juillet 2026 à 12h34
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