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Tome 1, Chapitre 32 « Ombre et Lumière - Quatrième partie » Tome 1, Chapitre 32
« Ainsi, c'est comme cela que tu as rencontré Aurean... murmura pensivement Eymeri. Je dois avouer que jamais je n'aurais pensé qu'il pouvait être autre chose qu'un mage comme les autres. »
    
    Le garçon roux fronça pensivement les sourcils et poursuivit :
    
    « Après tout, ce n'est pas comme s'il nous avait menti. Il s'est juste contenté... de ne rien dire. Je comprends mieux pourquoi il ne pouvait pas nous parler de ses parents. »
    
    Yllias, accoudé sur le rebord de la table, se tourna vers Estrella :
    
    « Et donc, sa forme humaine n'est pas réelle. Elle est en quelque sorte créée à partir… de lumière solide ?
    
    — Je n'irais pas jusqu'à dire qu'elle n'est pas réelle. Disons que sa nature est différente de la nôtre. »
    
    Un léger sourire joua sur les lèvres du mage Vert. De toute évidence, il était soulagé d'apprendre que le Gardien ne pouvait pas faire figure de véritable rival. Estrella n'avait pas envie de s'étendre sur la question : après cette nuit, elle n'était plus très sûre de savoir ce qu'elle voulait vraiment. Yllias l'attirait toujours autant, mais elle devait affronter des responsabilités – et des dangers – bien trop sérieux pour y impliquer qui que ce soit. Elle poussa un soupir en regardant le fond de sa tasse vide.
    
    « Tout va bien avec vos parents ? demanda-t-elle pour changer de sujet. Ils ont facilement accepté que vous restiez ici pour la nuit ? »
    Segara haussa les épaules :
    
    « Pour ma part, je suis responsable de moi-même, déclara-t-elle d'un ton neutre. Pour le reste, ton père sait se montrer extrêmement persuasif. »
    
    Son expression s'attrista :
    
    « Cela va peut-être te paraître déplacé, mais… Je ne peux m'empêcher d'éprouver de la peine pour les Trente. Ils ont probablement été manipulés par les personnes qui sont à l’origine de la disparition de leur fils. Comme si sa mort n'était pas déjà assez difficile à vivre... Richer fait de son mieux pour se montrer à la hauteur de la situation, mais c'est parfois dur d’être celui qui reste, surtout quand vous n'êtes pas celui sur lequel vos parents concentraient tous leurs espoirs. »
    
    Estrella hocha la tête : elle pouvait compatir à la position du jeune homme, le seul membre vivant de la famille des Trente pour qui elle éprouvait de l'estime. Alicia se serait retrouvée dans la même situation, c'était elle qui avait été frappée par le Prétorien la veille au soir. Comment les siens l'auraient-il surmonté ? Elle se demanda si les gardiens constituaient une famille et quelle était la place y tenait Aurean. Elle appréciait Azura et Rufus, mais en dépit de leur différence de caractère, ils avaient en commun un certain détachement qui les plaçait à part de l’humanité. Ce n'était pas le cas du Gardien Doré.
    
    « Mais quel âge peut-il bien avoir Aurean, s'il est… une créature immortelle ? demanda Kaeli, qui avait encore du mal à accepter la réalité.
    
    — C'est difficile à dire, répondit-elle évasivement. Étant donné que le corps qu'il occupe sur ce monde est celui d'un adolescent, je pense que sa personnalité doit s'adapter en quelque sorte à son apparence. »
    
    L'amnésie d'Aurean était l'une des rares choses qu'elle comptait dissimuler à ses amis : c'était un secret que le Gardien lui avait personnellement avoué et elle ne pouvait trahir sa confiance.
    
    Lorsque tout le monde se déclara repus, Estrella se leva et lissa la longue jupe brune qui avait pris la place de sa robe de bal.
    
    « Je vais voir si Auran est éveillé. Eymeri, veux-tu venir avec moi ? »
    
    Le meilleur ami d'Aurean se leva d'un bond :
    
    « Bien sûr !
    
    — Mais tu as intérêt à rester tranquille ! Aurean est encore très faible et il a besoin de calme.
    
    — Et tu crois que je n'en suis pas capable ? » protesta le mage Rouge.
    
    Yllias ricana, ce qui lui valut un regard courroucé de la part du roux.
    
    « Segara peut venir aussi ! proposa Estrella. Elle est calme pour deux.
    
    - Et pourquoi pas moi alors ? protesta Kaeli.
    
    — Je ne veux pas te fâcher Kaeli, remarqua Fontain d'un ton embarrassé, mais il faut bien reconnaître que tu n'es pas la personne la plus silencieuse au monde. »
    
    Estrella sourit en voyant ses amis reprendre leurs vieilles habitudes. Il leur faudrait encore un certain temps, sans doute, pour accepter pleinement tout ce qui s’était passé, mais ils étaient prêts à y faire face avec l'énergie – et, peut-être l'inconscience – de la jeunesse.
    
    
ƸӜƷ

    
    « C'est comme ça que j'ai appris qu'Yllias ronflait... » conclut Eymeri d'un ton triomphant.
    
    — Eh ! protesta le mage de l'Ecole Verte, qu'est-ce qui me dit que tu ne racontes pas des histoires ? Ou que ce n'était pas Fontain ? »
    
    — Je serais vraiment incapable de le dire, puisque je dormais », intervint prudemment le mage Orange.
    
    Aurean ne put s'empêcher de sourire à cet échange. Malgré les efforts d'Estrella pour restreindre le nombre des visiteurs, ses amis s’étaient finalement tous retrouvés dans la chambre du garçon. Elle pouvait cependant constater qu'ils s'efforçaient de restreindre leur débordante énergie, afin de ne pas perturber leur ami convalescent. Ils avaient paru soulagés de constater que, Lucidien ou pas, Aurean était toujours Aurean : un garçon d'un naturel doux et souriant, mais qui savait avoir l'esprit vif quand il le fallait. Elle avait machinalement pris sa main dans la sienne, ce qui lui avait valu des regards appuyés de la part d'Yllias et de Kaeli, pour des raisons comparables. Même si toute ambiguïté concernant la nature de leur lien était à présent levée.
    
    « Est-ce que tu vas retourner à l'Académie ? demanda Eymeri un peu nerveusement, donnant voix à une inquiétude qu'ils partageaient tous.
    
    — Bien sûr... répondit le Gardien, dès que je serai suffisamment remis ! Vous me manqueriez tous beaucoup trop si je devais passer mes journées enfermé ici. Et puis je ne peux pas rester trop loin d'Estrella, de toute façon.
    
    — Mais tu apprends des choses là-bas ? s'enquit Fontain avec curiosité. Tu dois déjà connaître tout ce qu'il y a à savoir sur la magie, non ? »
    
    — Plus que tu n'imagines. Vous autres, les humains illuminés, vous avez réussi à vous approprier la Lumière d'une façon qui vous était propre. Même si ma magie est sensiblement différente de la vôtre, j'ai compris grâce à maître Alleman que je pouvais l’employer de façon bien plus variée que je ne le pensais ! »
    
    Estrella se sentait un peu mal à l'aise en entendant Aurean parler aussi ouvertement de son inhumanité. Elle savait pertinemment ce qu'il était, presque depuis le début. Mais elle réalisait que c'était facile de l'oublier. Paradoxalement, alors qu'elle lui avait tant reproché de ne pas être fidèle à sa véritable nature, elle n'était pas forcément prête à l'accepter si aisément.
    
    Les paupières d'Auréan s’abaissèrent légèrement sur ses prunelles dorées. Sa fatigue commençait à se faire visible. Estrella s’apprêtait à donner le signal du départ, quand son père entra dans la pièce. Il regarda les jeunes gens réunis autour du lit avec amusement, avant de déclarer :
    
    « Je pense qu'il est temps pour vous tous de rentrer chez vous. Prenez congé de vos amis : j'ai mis mes deux voitures à votre disposition pour vous ramener. Quant à toi, Estrella, je souhaite que tu m'accompagnes. Nous avons encore quelque chose d'important à faire. »
    Estrella serra une dernière fois la main d'Aurean dans la sienne et remonta machinalement ses couvertures. Il sourit très légèrement dans son demi-sommeil. Elle se pencha vers lui et murmura doucement à son oreille :
    
    « Merci de m'avoir sauvée… Je te promets que désormais, je m’efforcerai de marcher à tes côtés. »
    
    
ƸӜƷ

    
    En quittant la pièce aux côtés de son père, Estrella se tourna vers lui :
    
    « Quelle est donc cette chose si importante ? »
    
    Francis demeura un moment silencieux, avant de finalement répondre :
    
    « Je souhaite que tu viennes avec moi voir Kina. »
    
    Kina...
    
    Elle avait quasiment oublié la « jumelle » de Lizbet.
    
    « Vous pensez qu'elle nous dira où se trouvent les Arral ?
    
    — Je ne suis même pas sûre qu'elle le sache... En théorie, le lien qu'elle partage avec Lizbet devrait nous mener vers elle. Mais la magie des Ombres est très différente de celle de la Lumière. À vrai dire, je suis même étonnée que tu aies pu la libérer de l’emprise de Lizbet. »
    
    Estrella baissa pensivement la tête :
    
    « À vrai dire, je n'y ai pas vraiment réfléchi. J'ai utilisé intuitivement la magie Bleue de l'Esprit. Je n'étais même pas sure d'y arriver...
    
    — Mais tu as réussi. C'est sans doute la raison pour laquelle elle ne veut parler qu'à toi. »
    
    La jeune fille se figea sur place, interloquée :
    
    « ...À moi ? Mais pourquoi ? Nous nous connaissons à peine !
    
    — Tu as pu voir sa détresse. Tu l'as libérée. Elle n'a aucune raison d'avoir confiance en un autre mage de la Lumière. Pour toi, c'est différent. »
    
    Il marqua un temps de silence, la laissant digérer ses paroles, avant de reprendre :
    
    « Je suis conscient que c'est une lourde responsabilité. J'aurais voulu que tu sois épargnée...
    
    — Au point de sceller mes pouvoirs ? »
    
    Les mots étaient sortis tout seuls de sa bouche. En temps normal, jamais elle n'aurait pris le risque de briser la relation encore fragile entre son père et elle. Mais elle était épuisée et venait de vivre les pires moments de son existence. Mais à présent qu’elle avait prononcé ces paroles, elle ne pouvait plus les effacer.
    
    « Je... je ne voulais pas... » balbutia-t-elle.
    
    Francis d'Outremont la considéra avec une expression indéchiffrable ; au bout d'un long moment, il voila son regard de la main et murmura :
    
    « Ne te sens pas coupable, Estrella. Je comprends. Tu as toujours été une fille brillante et j'aurais dû m'attendre à ce que tu m'obliges à faire face à mes actes. Tu as parfaitement le droit de m'en vouloir. Ce que je vais te dire va te sembler sans doute peu recevable, mais... je songeais avant tout à te protéger. Ce qui est arrivé au pauvre Bastian de Trente n'a fait que confirmer mes craintes. »
    
    Il joignit ses mains derrière son dos à la fois triste et songeur :
    
    « Je suppose que c'est le travers dans lequel tombent tous les parents, dans une certaine mesure. Ils se sentent obligés de protéger leurs enfants, parfois – semble-t-il – à leur propre détriment. Mais s'ajoute la nécessité de préserver le monde tel que nous le connaissons, les choses deviennent plus délicates encore. Et les dilemmes plus douloureux.
    
    — Le monde... tel que nous le connaissons... ? »
    
    Estrella n'était pas sûre d'avoir envie de comprendre : les implications s'annonçaient bien trop lourdes... surtout pour ses faibles épaules. Elle réalisa cependant que son imprudence lui donnait une occasion unique de poser les questions qu'elle n'avait jamais pu aborder.
    « Comment avez-vous su que je pouvais manier les Sept Couleurs ? J'étais bien trop jeune pour manifester mes pouvoirs...
    
    — Les enfants naissent avec la pleine possession de leur Lumière. Mais on ne leur donne pas la clef pour l'utiliser. Cela va te sembler étrange, mais la possibilité qu'un de mes enfants maîtrise les Sept Couleurs n'était pas négligeable. Ça n'a pas été le cas pour Alicia, mais pour toi, nous avons très vite su.
    
    — Nous ? De quels “nous” parlez-vous ? De mère et de vous ? Ou bien de quelqu'un d'autre ? »
    
    Francis d'Outremont secoua la tête :
    
    « Il est trop tôt, Estrella. Je ne peux pas t’entraîner dans tout cela alors que tu n'y es pas pleinement préparée. »
    
    La jeune fille serra les poings, furieuse de se voir encore et toujours refuser la vérité.
    
    « Je ne suis pas un objet, encore moins un pion ! s'écria-t-elle. Si vous n'aviez pas scellé ma Lumière, vous et... ce… cet homme, j'aurais sans doute été prête ! Je n’aurais pas eu besoin d'Aurean pour me protéger et manquer de se faire tuer à ma place ! »
    
    Elle croisa les bras sur sa poitrine et se redressa avec toute l'autorité qu'elle était capable d'invoquer :
    
    « Cet homme... Qui était-il, père ? Pourquoi vous a-t-il aidé à me faire cela ? Ou plutôt... pourquoi l'avez-vous aidé ? Qui est-il ? Et comment en savez-vous autant sur les Gardiens ? »
    
    Elle plissa légèrement les yeux, en se souvenant des paroles de Renate :
    
    « Est-ce que ça a un rapport avec... Soveregne ? »
    
    Francis se raidit ; ses yeux s'animèrent d'un éclat presque paniqué :
    
    « Où as-tu entendu ce nom ? »
    
    Il secoua la tête avec agacement :
    
    « Je parie que c'est par Renate ! Cette vieille sorcière ne sait pas se taire. Il est étonnant que la Haute Chambre de Magie n'ait pas encore mis la main sur elle.
    
    — Ou peut-être estimait-elle simplement que j'étais en droit de savoir », répliqua calmement Estrella.
    
    Francis fourra ses mains dans ses poches ; le visage fermé, il s'adossa contre le mur, regardant fixement le plancher ouvragé du couloir. La jeune fille ne pouvait qu'attendre, les poings serrés, espérant qu'il lui donnerait une seule raison de penser qu'il lui faisait confiance. Qu'il la jugeait assez sensée pour conserver ses secrets, assez forte pour se battre pour eux. Si quelque chose menaçait ce monde, elle n'avait aucune envie d'être laissée à l'écart. Plus jamais !
    
    Enfin, il se redressa et posa sur sa fille un regard intense :
    
    « Je vais te mener auprès de Kina. En chemin, je t'en dirai autant qu'il m'est possible de te révéler compte tenu des circonstances.
    
    — Est-ce que ça ne sera pas un problème… de s’éloigner d'Aurean ?
    
    — Non. Elle se trouve en un lieu suffisamment proche pour que cela ne lui cause pas d'inconfort. »
    
    Il attendit sa réponse, avec une appréhension manifeste. La jeune fille réfléchit un moment : si elle se montrait trop exigeante, elle risquait de ne rien obtenir du tout. Posséder un début de vérité était toujours mieux que vivre dans l'ignorance, voire dans le mensonge. À partir de là, elle saurait où regarder pour trouver des réponses plus complètes.
    
    Elle hocha la tête en signe d'acquiescement :
    
    « Cela me va... à partir du moment où vous n'abusez pas de ces fameuses circonstances. »
    
    Son père hocha la tête :
    
    « Cela me semble juste. Suis-moi, nous en parlerons en route. »

Texte publié par Beatrix, 8 février 2015 à 17h39
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