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Tome 1, Chapitre 30 « Ombre et Lumière - Deuxième partie » Tome 1, Chapitre 30
Estrella ferma les yeux, essayant d’invoquer sa Lumière pour l'insuffler à Aurean à travers le Lien, mais ses efforts pour libérer Kina avaient épuisé ses forces. Refusant de s’avouer vaincue, elle se tourna vers Azura :
    
    « Pouvez-vous m’aider ? Je n'ai plus d'énergie pour le soutenir. Est-ce qu'il vous est possible… de me transférer un peu de votre Lumière ?
    
    — Je le peux, répondit la Gardienne pensivement, mais ce sera forcément de la Lumière Bleue. Vous ne pourrez l'accueillir que parce que vous maîtrisez l'ensemble des Couleurs mais je doute que vous puissiez l'employer pour aider Aurean.
    
    — Il n'est donc pas possible pour vous de me donner en quelque sorte… de l'énergie brute ?
    
    Azura secoua la tête :
    
    « Malheureusement, je crains que non. »
    
    Estrella baissa la tête en soupirant ; c'était logique en un sens : chaque Gardien concentrait en lui la Lumière de sa Couleur et seulement elle. Aurean n'était-il pas incapable d'utiliser une autre magie que le Jaune de la Transmutation ?
    
    La Transmutation ! La solution était là !
    
    « Comme vous l'avez vous-même dit, Azura, je contrôle toutes les couleurs ! s'écria la jeune fille. Je devrais être capable de transformer votre Lumière Bleue en Lumière Jaune ! Nous devons absolument essayer ! »
    
    Azura eut l'air un peu dubitatif, mais elle était manifestement prête à tenter tout ce qui était possible pour aider le Gardien d’Or. Elle tendit sa main vers la jeune fille, faisant affluer des vagues céruléennes de plus en plus denses et lumineuses le long de son bras. Estrella ferma les yeux et tenta de retrouver cet endroit où naissait la Lumière, tout au fond d’elle-même, pour y accueillir celle de la Gardienne. Même si cela s'annonçait ardu, elle n'avait pas le droit de renoncer.
    
    Elle sentit ses épaules trembler sous l'effort ; en dépit de toute sa concentration, le cœur de son pouvoir se dérobait encore et toujours… Soudain, quelque chose attira son regard intérieur : une petite étincelle d’argent qu’elle avait cru ne jamais revoir.
    
    Bastien... murmura-t-elle doucement dans le silence de son esprit. Ton frère a besoin de toi. Je te jure que jamais plus je ne lui ferai défaut...
    
    Seul le néant lui répondit.
    
    Bastian, je t’en supplie...
    
    Elle sentait son courage s'évanouir un peu plus à chaque seconde.
    
    Je veux bien être punie... Mais Aurean n’y est pour rien. Il faut que tu l’aides ! S'il te plaît...
    
    Les larmes coulaient de nouveau de ses yeux. Elle sentait ses mains, tout son corps trembler sous l'effet de la tension et de l'épuisement. Elle avait à peine la force de tenir la main d'Azura. Mais Soudain, elle le vit. Pas la lumière ténue qui palpitait à la frontière de sa vision. Pas le papillon qui guidait ses pas et sa conscience… C'était Bastian.
    
    Il était debout devant elle, tel qu'il apparaissait quand il s'était retrouvé piégé dans la faille de réalité : un garçon de quatorze ans, aux cheveux blonds mi-longs, un peu plus pâles que ceux d'Aurean. Avec ses traits doux et avenants, il ressemblait plus à Karila qu'à Evean, contrairement à Richer ; mais son visage, pour Estrella, était celui d'un étranger. Un étranger qu'elle avait envie de connaître... de découvrir.
    
    Elle l'examina attentivement, tâchant de percevoir en lui les sept couleurs qu'ils avaient en commun, mais rien n'était visible. Il paraissait tout aussi ordinaire qu'elle, juste un garçon qui avait hérité d'un poids trop lourd pour ses jeunes épaules. Il regarda autour de lui, comme pour l'inviter à faire de même. Elle réprima un hoquet en réalisant qu'elle contemplait comme par une fenêtre invisible l'intérieur de la crypte des Trente, là où l'adolescent avait trouvé la mort.
    
    Allongé sur les dalles, apparemment inconscient, se trouvait un autre garçon, plus jeune que Bastian, dont elle distinguait la longue chevelure répandue au sol. Comme dans un rêve – et peut-être en était-ce un, après tout – Estrella aperçut un second Bastian, qui se comportait comme s'il ignorait totalement sa présence. Il se pencha sur l'enfant inerte, repoussant doucement ses cheveux épars. Elle écarquilla les yeux, paniquée, et tendit machinalement les bras pour l'arrêter, même si une voix ténue en elle lui soufflait que ce Bastian du passé avant compris ses erreurs, qu'il ne voulait pas faire de mal à Aurean.
    
    Le Lien entre les deux garçons s'activa : un fil de lumière pure, plus étincelant, plus intense que celui qu'elle partageait avec le Gardien. Elle compris pourquoi il était si faible, si vulnérable depuis qu'elle était son attache : leur lien, qui s'était créé spontanément au gré des circonstances et qu'elle n'avait jamais totalement voulu ni accepté, ne posséderait jamais la même force. A l'époque où Bastian était en vie, ses ennemis n'avaient pu tuer Aurean par une simple attaque des Ombres. Ils avaient juste réussi à le rendre inconscient et le condamner à dépérir.
    
    Le Bastian de la crypte paraissait triste, angoissé... Désespéré, même. Il avait sans doute compris quel sort l'attendait. Il ferma les yeux : la jeune fille le sentit plonger au cœur même de son être pour en tirer sa Lumière. Elle pouvait presque la sentir palpiter au plus profond de son être, en ce cœur où toutes les Couleurs se mêlaient dans la quintessence de la magie offerte aux hommes par Lucid.
    
    Estrella sentit ses yeux s'écarquiller de surprise. Elle venait de comprendre quelque chose d’essentiel : les Gardiens de Lucid ne s'étaient pas contentés d’inonder les hommes d'Esrastria de leur Lumière. Ils avaient véritablement transmuté une part des futurs mages pour qu'ils puissent en tirer une force nouvelle. Ce que Bastian, voué à une mort certaine dans la pénombre de sa dernière demeure, avait insufflé à Aurean était plus que juste de l'énergie, mais l'essence de sa vie même. Une essence qu'il avait... transmuté. Au point de ne laisser de son corps qu'une coquille à peine vivante, pour qu'Aurean puisse survivre jusqu'à ce que surviennent d'improbables secours.
    
    La pensée des souffrances que les deux garçons avaient endurées la mena une fois encore au bord des larmes. Lentement, la vision s'effaça et Estrella fit face au Bastien qui se trouvait debout à côté elle. Elle comprenait ce qui s’était passé à présent :
    
    « Lizbet t'avait influencé pour te monter contre Aurean, murmura-t-elle doucement. Elle vous a fait tomber dans ce piège et s'est servi de Kina pour vous attaquer, c'est cela ? »
    
    Bastian ne répondit pas, mais Estrella pu voir dans son regard combien il regrettait que lui, un mage des Sept Couleurs, se soit laissé manipuler et dominer par les Ombres. Elle ignorait comment avait été créée cette faille de réalité, mais le long processus qui avait entraîné les garçons dans cette prison invisible, afin de les condamner à une mort lente et cruelle, lui semblait à présent transparent. Elle ignorait pourquoi personne n'avait soupçonné les Arral ; leur étrange puissance et leur capacité à manipuler les Ombres leur permettaient sans doute de tromper même les mages les plus aguerris d'Erastria. Et très certainement la Haute Chambre de Magie, sans doute plus occupée à vérifier qu'aucun Gardien ne venait poser le pied à Reyliss qu'à contrecarrer les desseins des mage maléfiques.
    
    « Tu devrais le lui dire... murmura-t-elle doucement. Lui faire comprendre que tu ne lui en veux pas. Qu'il n'est pas responsable... »
    
    Mais déjà Bastian s'effaçait de son esprit avec un doux sourire.
    
    « Attends... ! »
    
    C'était déjà trop tard. Estrella eut la brève vision d'un papillon argent qui s'évanouissait dans la pénombre. Elle se demanda si c'était la dernière fois qu'elle le voyait. Elle comprenait à présent combien Bastian avait été brillant, quelle était sa valeur unique pour tous les Mages de Reyliss, pour tout Erastria. Elle se sentait bien piètre à côté de lui. Mais au moins, à présent, elle savait comment procéder pour aider Aurean.
    
    Elle revint lentement à la réalité, sentant la main fine d'Azura dans la sienne. Elle percevait la Lumière de la Gardienne, si absolue, si Bleue.... si fondamentalement différente de celle d'Aurean, et pas seulement par se teinte. Elle ne se donna pas le temps de s'en étonner – ou de s'en inquiéter.
    
    Elle laissa la Couleur d'Azura affluer en elle, l’inondant de sa pureté essentielle, comme une eau fraîche qui venait atténuer la douleur profonde qui la tenaillait et revivifiait son corps épuisé. Elle se laissa le temps d'en profiter un peu avant de la rediriger vers ce cœur palpitant de lumière blanche au sein même de sa propre Lumière. Là où se mêlaient toutes les Couleurs de magie. Elle se sentit bientôt submergée par un océan de clarté pure...
    
    Mais cette fois, elle se focalisa sur la composante Jaune qui en émergeait et l'envoya vers le lien qu'elle partageait avec Aurean. A l'autre bout de ce fil ténu, la vie du Gardien lui évoquait la flamme d’une chandelle dans un courant d’air. Elle se concentra de toutes ses forces pour parvenir à renforcer l'essence même de sa vie par l'intermédiaire du lien, comme l'avait jadis fait Bastian.
    
    Elle lui en transféra autant qu'elle pouvait se le permettre sans abuser de cette énergie nouvelle : elle devait rester forte dans les heures, les jours qui suivraient. Elle sentit, plutôt qu'elle ne vit, le Lien vibrer sous l'effet de ce regain de Lumière : la clarté dorée investit la forme épuisée du Gardien. Un fluide de vie qui ne suffirait pas à le sauver, mais aiderait certainement à le soutenir le temps qu'arrive l'aide tant attendue.
    
    Azura avait lâché sa main ; Estrella était à présent seulement en contact avec Aurean ; comme lors du combat dans la ruelle, elle pouvait ressentir tout ce qu'il éprouvait : sa faiblesse intense, la terrible douleur qui irradiait dans son dos, son malaise et sa faiblesse... La lumière d'Or qu'elle lui apportait agissait comme un baume bienfaisant, qui n’avait pas le pouvoir de supprimer totalement sa souffrance, mais au moins de l'atténuer.
    
    Elle rouvrit les yeux et contempla longuement le garçon ; il lui sembla que ses traits s'était détendus et des couleur étaient un peu revenues sur son visage pâle ; les ombres creusées autour de ses yeux s'étaient légèrement effacées. Sans même y penser, elle conserva farouchement sa main entre les deux siennes, comme pour l'empêcher de se ternir de nouveau et de disparaître.
    
    « Aurean... murmura-t-elle doucement. Tu... tu dois rester avec nous... »
    
    Elle aurait voulu en dire plus, tellement plus... Mais les mots s'accrochèrent dans sa gorge, incapables de sortir. Ses genoux lui faisaient mal ; elle s'assit sur le sol, sans prêter attention à sa robe de bal. Appuyant la tête contre le bord du lit, elle ferma les yeux et laissa son épuisement la submerger.
    
    
ƸӜƷ

    
    « Estrella ? »
    
    La voix de son père l’éveilla en sursaut. Aussitôt, la panique la saisit ; elle se redressa en bafouillant :
    
    « C'est Aurean ? Est-ce qu'il est... »
    
    Francis d'Outremont lui tendit la main pour l’aider à se relever, en la rassurant d'un léger sourire :
    
    « Non, il se bat toujours, Estrella. Tu l'as beaucoup aidé. Bertlam et Rufus reviennent avec les personnes qu'ils sont allés chercher. »
    Elle se releva sur des jambes en coton et secoua ses jupes froissées ; par la fenêtre, les premières lueurs de l’aube apparaissaient déjà, sous la forme d'une ligne d'argent bleuté derrière les silhouettes encore assombries des bâtiments. Elle se frotta les yeux, repoussa les mèches qui avaient échappé à sa coiffure et osa enfin regarder Aurean. Le Gardien était toujours couché dans la même position ; Estrella constata avec avec angoisse que la tâche noire couvrait à présent plus de la moitié de son dos et lançait des nervures vers son cou et ses bras. Cependant, elle pouvait toujours entendre sa respiration, faible mais régulière.
    
    « Où sont les autres ? s'inquiéta-t-elle. J'avais promis de leur donner des nouvelles !
    
    — Je me suis arrangé avec leurs parents pour qu'ils restent ici, Estrella. Je leur ai ordonné d'aller se reposer. Ils sont installés dans les chambres d'amis jaune et mauve. »
    
    La jeune fille se surprit à esquisser un sourire, en songeant à Yllias et Eymeri dans la même chambre ; elle était presque étonnée de ne pas entendre leurs chamailleries. Peut-être l'influence de Fontain contribuait-elle à les calmer. Plus vraisemblablement, ils étaient conscients que l’heure n'était pas aux disputes.
    
    La porte s’ouvrit, livrant passage à Bertlam et Rufus, suivis des deux silhouettes féminines. La première était celle d'une vieille femme revêtue d'habits qui devaient déjà être passés de mode du temps de l'arrière-grand mère d'Estrella : une chemise avec un grand col carré, un corselet lacé et une ample jupe sous laquelle se devinaient de multiples jupons. Un chignon de tresses emprisonnait ses cheveux argentés. La seconde personne était drapée dans une grande cape verte à capuche. Malgré tout, Estrella avait une idée de la nature probable de celle qui se dissimulait ainsi.
    
    Dame Ledelian poussa un léger cri de soulagement en les apercevant ; le professeur de l'École Bleue semblait épuisée, mais le soulagement lui donna un regain d'énergie pour se porter vers les nouvelles venues :
    
    « Renate ! Virdis ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point nous sommes heureux de vous voir.
    
    — Mon enfant, j'aurais aimé que ce soit en d'autres circonstances. Nous n’avons pas une seconde à perdre... »
    
    La dénommée Virdis ôta sa cape, révélant un visage arrondi, d'une douceur presque enfantine, éclairé par de grands yeux d'un vert pâle et lumineux. Sa chevelure, coupée à hauteur de la mâchoire, reflétait la couleur des feuilles de menthe. Elle portait une robe très simple de la même couleur que son manteau.
    
    En apercevant le Gardien allongé sur le lit, elle porta une main à sa bouche, le regard horrifié. Elle se reprit rapidement, s'avança vers la forme inerte d'Aurean et s'assit sur le bord du lit pour pour examiner l'affreuse blessure qui marquait son dos. Quand elle posa les mains sur les épaules du garçon, une douce clarté verte commença à émaner de tout son corps, tandis qu'elle murmurait d'une voix douce et musicale des mots apaisants.
    
    Estrella la regarda un moment, fascinée, avant de se tourner vers Renate :
    
    « Virdis et vous êtes liées, n'est-ce pas ? demanda-t-elle, même si elle subodorait déjà la réponse.
    
    — Oui, jeune fille, acquiesça sereinement Renate. Je suis l'attache de la Gardienne Verte de Lucid, depuis près de soixante ans. »
    

Texte publié par Beatrix, 31 décembre 2014 à 15h42
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