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Tome 1, Chapitre 27 « Le Bal - Troisième partie » Tome 1, Chapitre 27
La musique s'élevait, légère, harmonieuse. Elle se mêlait aux couleurs chatoyantes des habits des mages, au parfum entêtant des fleurs disposées à chaque coin de la pièce et aux voix qui résonnaient sous le haut plafond de la salle. Des serviteurs, sous l’œil vigilant de Madame Maysie, servaient sur des plateaux d'argent des verres de vin doux et de mélanges fruités, ainsi que des petits fours aussi délicats que délicieux.
    
    La salle de réception des Outremont n'était ouverte que pour les grandes occasions ; ses murs disparaissaient sous des fresques représentant des allées bucoliques en trompe-l’œil ; loin au-dessus des invités, le plafond azur s'ornait de nuages et d'oiseaux en plein vol. Des vastes miroirs agrandissaient l'espace ; leurs reflets se répondaient à l'infini de part et d'autre de la pièce.
    
    Estrella se sentait étourdie, comme si elle évoluait dans un étrange rêve éveillé. Elle avait passé à son poignet le petit bouquet qu' Yllias lui avait offert. Le garçon aux yeux verts ne la quittait pas une seconde, devançant son moindre désir. La jeune fille ne savait pas vraiment comment répondre à ses attentions ; chaque fois que leur regard se croisait, elle ne pouvait s'empêcher de rougir. Elle était consciente des yeux tournés vers eux, des sourires en coin, des murmures excités sur leur passage.
    
    Elle avait finalement aperçu Lexa et Kristi, qui l'avaient saluée timidement. Les anciennes amies avaient échangé quelques banalités, avant que d'autres invités n'accaparent l'héroïne de la fête. Estrella était incapable de se souvenir de toutes les personnes qu'on lui avait présentées : les noms et les visages avaient fini par se mélanger désespérément. Mais cela lui importait peu : celles à qui elle tenait étaient toutes présentes, n'était-ce pas ce qui comptait ?
    
    La jeune fille en en oubliait presque la présence inquiétante des Trente et de Lizbet, que Rufus et Azura surveillaient avec une vigilance permanente. La gardienne Bleue avait dissimulé sa chevelure révélatrice sous une écharpe argentée de même couleur que sa robe. Elle devait repousser les nombreuses attentions suscitées par sa délicate beauté, contrairement à son compagnon dont l'air rébarbatif décourageait toute tentative de conversation.
    
    Au bout d'un moment, Yllias se pencha vers Estrella et lui murmura à l'oreille :
    
    « Ça te dirait d'aller au jardin ? Nous y serons plus au calme.
    
    — C'est une excellente idée ! » répondit-elle avec un sourire reconnaissant.
    
    Après avoir récupéré son étole dans l'entrée, elle le laissa la guider vers l'arrière de la demeure, où s'ouvrait le parc avec ses buissons sagement taillés et sa pelouse douce et fraîche. Une brise délicate agitait les ramures des arbres en un léger murmure. Yllias la fit asseoir sur la margelle de la fontaine et s'installa à côté d'elle. Le chant de l'eau vive se mêlait à celui des oiseaux nocturnes. Les lampions bleus et verts accrochés aux branches baignaient le jardin d'une clarté mystérieuse.
    
    « Je peux aller te chercher quelque chose si tu veux, proposa son ami. Un verre ? De quoi manger ? »
    
    Elle secoua la tête, un peu gênée par sa prévenance. Ils restèrent un long moment côte à côte, silencieux, écoutant les rumeurs de la fête qui leur parvenaient depuis la salle. Estrella sentait son esprit s'éclaircir sous l'effet de l'air frais et du calme ambiant. Soudain, des voix étouffées s'élevèrent de l'autre côté du parc. Ils échangèrent un regard avant de se tourner vers un petit banc où deux jeunes gens étaient assis. Malgré l'éloignement et le manque de clarté, Estrella reconnut avec étonnement la mince jeune fille et le garçon qui lui tenait la main.
    
    « Segara... et Richer de Trente ? » murmura-t-elle d'une voix incrédule.
    

    Yllias éclata de rire :
    
    « Si son père le savait, il en avalerait de travers. »
    
    Elle le rejoignit dans son hilarité. Détendue par ce moment de légèreté, elle en oublia soudain sa gêne ; elle laissa son regard se perdre dans les prunelles vertes de son ami. Elle n'avait jamais remarqué les paillettes dorés qui dansaient dans leur profondeur. Elle découvrit également que de discrètes fossettes se creusaient dans ses joues quand il souriait. Était-ce vraiment important ? Peut-être...
    
    Elle sentit sa main se poser sur son épaule et l'attirer doucement vers lui...
    
    
ƸӜƷ

    
    Assis sur une chaise, le regard un peu morne, Aurean écoutait distraitement Eymeri discuter avec Kaeli et Fontain. La blonde essayait parfois de le ramener dans la conversation, mais le Gardien ne répondait que par monosyllabes. Au bout d'un moment, le garçon roux vint se planter devant lui :
    
    « Je peux te parler seul à seul ? »
    
    Aurean fronça légèrement les sourcils, comme s'il avait du mal à saisir ses paroles, mais finit par hocher la tête. Sous les regards un peu surpris de leurs amis, Eymeri l'entraîna dans le hall déserté par les invités.
    
    « Maintenant, fit le mage de l’École rouge en le regardant droit dans les yeux, il faut que tu m'expliques ce qui ne va pas chez toi. Depuis quelques temps, tu es comme l'ombre de toi-même ! »
    
    Aurean le fixa sans mot dire.
    
    « Bon sang, s'écria Eymeri, nous sommes amis ou non ? Si quelque chose ne va pas, il faut que tu m'en parles ! C'est à cause... de ce qui t'est arrivé ? »
    
    Le Gardien baissa la tête et prit une longue inspiration, avant de murmurer avec hésitation :
    
    « Oui... et non. »
    
    Le Mage de l’École Rouge posa ses deux mains sur les épaules de son ami, l'obligeant à relever les yeux vers lui :
    
    « Je peux concevoir que ça a été dur, Aurean, fit-il gentiment. Ce qui est arrivé à Bastian. Ces deux ans qui te manquent... Mais.. Tu avais l'air d'aller bien quand nous nous sommes revus. A moins que ce soit.... »
    
    Il plissa légèrement les yeux :
    
    « C'est à cause d'Estrella, c'est cela ? C'est depuis qu'elle s'est rapprochée d'Yllias que tu es tout chose... »
    
    Il laissa retomber ses mains et toisa Aurean avec un petit sourire :
    
    « Je m'en doutais ! »
    
    Le Gardien écarquilla largement les yeux :
    
    « Je... Tu te trompes. Estrella est... un peu ma sœur d'adoption. Je lui dois la vie. J'essaie juste de ne pas être une gêne pour elle ! Il est totalement impossible qu'il y ait quoi que ce soit entre nous !
    
    — Et pourquoi ça ? C'est à cause de tes origines, c'est ça ? »
    
    Aurean recula comme s'il avait été frappé.
    
    « C'est vrai, personne ne sait au final qui sont tes parents, ni pourquoi tu n'as jamais rien dit à leur sujet, mais ce n'est pas important. Tu es un mage de l’École Jaune très doué, tu n'as pas à avoir honte de quoi que ce soit. Et honnêtement, je ne suis pas sûr qu'Estrella y accorde tant d'importance non plus. Après tout, tu as du succès avec les filles... pourquoi tu ne tentes pas tout simplement ta chance ? »
    
    Le garçon blond serra les poings :
    
    « Ce n'est pas cela ! Je ne suis pas amoureux d'Estrella, si c'est ce que tu veux savoir. Je suis une gêne pour elle. Je ne peux même pas prétendre devenir vraiment son ami. J'ai essayé, mais... je crois qu'elle ne m'aime pas beaucoup. Elle a pitié de moi, c'est tout. »
    Eymeri lui lança un regard d'incompréhension, puis secoua la tête avec une expression peinée :
    
    « Tu ne peux pas en rester là. Tu as parlé avec elle ?
    
    — C'est trop compliqué.
    
    — Tu ne peux pas dire cela ! »
    
    Le mage Jaune haussa les épaules, exaspéré ; il pivota sur ses talons et s'éloigna, sous le regard interloqué d'Eymeri.
    
    
ƸӜƷ

    
    Le toit de l'hôtel particulier des Outremont était constitué, pour sa plus grande partie, d'une vaste terrasse, entourée d'une rambarde de pierre ouvragée et agrémentée d'arbustes plantés dans de larges vasques décorées. Il y régnait une quasi pénombre : seule la lumière de la lune y posait une vague clarté. La forme mince se fraya un passage entre les rameaux et s'avança vers l'endroit où le garçon était assis, à même le sol de la terrasse, les bras autour de ses genoux repliés. L'astre de la nuit caressait les mèches blondes du Gardien, auréolant sa forme prostrée d'un liseré d'or blanc.
    
    La silhouette s'avança lentement ; les mèches artistiquement coiffées de sa chevelure semblèrent se transmuter en argent pur sous les rayons lunaire. Ses traits pâles et inexpressifs la faisait ressembler à une poupée de porcelaine à taille humaine.
    
    Elle contempla pendant un long moment le garçon immobile avant de reprendre sa marche, légèrement hésitante. Elle s'arrêta devant lui et demanda doucement :
    
    « Aurean... Qu'est -ce que tu fais là, tout seul ? »
    
    Il releva les yeux vers le visage délicat ; ses prunelles dorées brasillèrent brièvement dans la pénombre :
    
    « Lizbet ? fit-il d'un ton incrédule. Je pensais que tu n'avais pas le droit de circuler à ton gré. Qu'est-ce que tu viens faire là ? »
    
    Quant il examina plus attentivement la jeune fille, ses yeux se plissèrent pensivement :
    
    « Tu n'es pas Lizbet, n'est-ce pas ?
    
    — Non, répondit-elle d'un souffle de voix. Je... je suis Kina. »
    
    Elle ferma brièvement les paupières et prit une longue inspiration avant d'ajouter :
    
    « Tu n'auras pas dû venir là, Aurean... Je... je suis désolée... »
    
    Elle étendit les bras ; de part et d'autre de la jeune fille, apparurent deux silhouettes d'ombre aux ailes déchiquetées. Une troisième se matérialisa devant elle, comme tirée de l'obscurité même ; son envergure immense évoquait une gigantesque phalène couleur de nuit absolue.
    
    Le jeune homme sauta sur ses pieds et recula instinctivement, jusqu'à heurter la rambarde. Les trois Ombres s'approchèrent de lui ; crépitant entre leurs mains, leur obscurité était déjà prête à frapper. Il invoqua sa Lumière, dans un effort désespéré pour se défendre.
    Légèrement en retrait, Kina regardait la scène avec tristesse. Elle détourna la tête et ferma les yeux. Lentement, une perle ténébreuse vint rouler sur sa joue avant de se dissiper dans les airs.
    
    
ƸӜƷ

    
    Estrella se releva d'un bond, repoussant brutalement Yllias qui faillit tomber dans la fontaine. Le garçon se rattrapa tant bien que mal.
    « Eh, ça ne va pas ? Il suffisait de dire que tu n'avais pas envie qu'on s'embrasse ! » protesta-t-il.
    
    La jeune fille porta la main à son poignet où ses gants dissimulait le bracelet de lumière ; elle ressentait comme une légère brûlure. Elle regarda autour d'elle, puis s'élança vers la maison, pour tomber nez à nez avec Eymeri :
    
    « Estrella, s'exclama l'élève de l’École Rouge d'un ton paniqué, tu n'as pas vu Aurean ?
    
    — Non. Pourquoi, je devrais ? »
    
    Il la regarda d'un air gêné :
    
    « Nous avons eu une discussion un peu… animée et... il s'est fâché. Il est parti et depuis, il est introuvable.
    
    — Et c'est pour cela que tu nous a dérangés ? intervint Yllias d'un ton revêche. Il est coutumier du fait, après tout ! Dès qu'il rencontre un problème, il prend la fuite comme un lapin ! Il faudrait quand même qu'il grandisse un peu s'il veut s'intégrer au milieu de gens plus âgés que lui ! »
    
    Il haussa les épaules :
    
    « Je parie qu'il est juste parti bouder quelque part. Tu ne lui rends pas service en lui servant de nounou. Même Estrella n'en est pas là... »
    
    Eymeri fronça les sourcils et esquissa un pas menaçant en direction d'Yllias :
    
    « C'est mon ami et je lui sers de nounou si j'estime cela nécessaire. Il a traversé des choses affreuses ! Tu crois qu'il va s'en remettre aussi facilement ? Tu sais ce que je pense, Yllias ? »
    
    Les mains sur les hanches, le mage Vert toisa son camarade d'un air de défi :
    
    « Eh bien dis-le moi, si c'est si important. Arrête de tourner autour du pot !
    
    — La seule chose qui t’intéresse, c'est qu'il ne soit pas dans tes pattes pendant que courtises Estrella ! A moins que tu ne sois jaloux de lui ? »
    
    Ces paroles plongèrent Yllias dans un silence choqué. Au bout d'un instant, il finit par bafouiller :
    
    « Moi ? Jaloux de ce... gamin ? »
    
    Estrella n'y tint plus ; elle sentait le lien l'appeler, avec de plus en plus d'intensité ; une sourde appréhension la tenaillait. Elle se tourna vers les deux garçons qui se querellaient toujours :
    
    « Taisez-vous ! ordonna-t-elle d'un ton sans réplique. Je pense qu'Aurean est en danger. »
    
    Les deux regards, le brun comme le vert, se tournèrent vers elle avec surprise.
    
     « Suivez-moi ! »
    
    Relevant ses jupes à pleines mains, la jeune fille se précipita vers la salle de réception, pour vérifier que les personnes susceptibles de présenter une menace pour Aurean s'y trouvaient toujours. Les Trente étaient tous deux engagés dans une discussion avec un couple vieillissant ; Richer était sans doute resté en compagnie de Segara dans le jardin.
    
    Elle chercha frénétiquement Lizbet, pour repérer la jeune fille à la chevelure argentée près du buffet, en train de parler à un jeune homme à l'allure gauche, sous le regard vigilant d'Azura. Apercevant Estrella, elle lui lança un regard luisant d'amusement et de malveillance :
    
    « Tu souhaitais me voir, peut-être ? lui demanda-t-elle d'une voix doucereuse. Eh bien, je suis là... Tu ne pourras pas m'accuser de méfaits que je n'ai pas pu commettre. Tout le monde peut en témoigner ! »
    
    La jeune brune prit une inspiration tremblante. Lizbet n’était pas innocente : elle en était certaine. Mais qui pouvait agir à sa place ? Son père ? Il n'était pas sur les lieux et si Aurean s'était vraiment éloigné, elle l’aurait senti. Alors qui ?
    
    La réponse lui apparut soudainement, profondément effrayante. Elle se tourna vers la gardienne Bleue :
    
    « Azura... Où est Kina? »
    
    Les harmonies de la musique étaient devenues soudain étrangement grinçantes et dissonantes aux oreilles d'Estrella. Malgré tout, les couples qui dansaient continuaient à tourner dans l'insouciance totale, sans savoir qu'un drame se préparait non loin d'eux. Azura fixa les trois amis, son beau visage figé dans une expression d'incompréhension totale :
    
    « Kina... ? J'avoue que je l'ai... totalement oubliée. »
    
    Elle secoua la tête avec une expression confuse :
    
    « J'ignore commente cela est possible, murmura-t-elle doucement. Et pourtant, j'aurais dû me souvenir qu'elle était là aussi. Je ressens un effet tellement particulier quand elle se trouve proche de moi... »
    
    Un effet particulier...
    
    Les paroles d'Aurean lui revinrent en mémoire. Lui aussi éprouvait une sensation étrange quand il se trouvait près de Kina. Est-ce que cela voulait dire que...
    
    Elle écarquilla les yeux : c'était impossible !
    
    « Que se passe-t-il, Estrella ? demanda Eymeri avec appréhension. Tu crois que c'est Kina qui veut s'en prendre à Aurean ?
    
    — Non, rétorqua Estrella, les yeux toujours fixé sur Lizbet. Kina n'est pas responsable. Lizbet la tient sous sa volonté. »
    
    
ƸӜƷ

    
    L'Ombre Majeure s'avança d'un pas, ses larges ailes palpitant doucement dans son dos ; en lieu et place de ses yeux, se trouvaient deux puits d'ombre absolue fixés sur Aurean :
    
    « Tu vas avoir du mal à trouver assez de lumière pour te défendre, Gardien de Lucid, lança-t-il d'une voix qui ressemblait à un murmure d'outre-tombe. Tu as choisi le bon endroit pour ta défaite. »
    
    Le garçon ne pouvait plus reculer ; derrière son dos, se trouvait la rambarde et, au-delà, le vide. En désespoir de cause, il leva les yeux vers l'astre lunaire et les chapelets d'étoiles qui décoraient un ciel sans nuage. Il tendit le bras : les rayons de lumière pâle convergèrent vers lui, pour matérialiser entre ses mains son bâton de lumière.
    
    « C'est tout ce que peut faire le tout puissant Gardien d'Or ? » remarqua l'Ombre Majeure d'un ton moqueur.
    
    D'un geste de la main, il fit signe aux Ombres Mineures de se lancer sur Aurean. Elles décolèrent en un mouvement fluide et plongèrent sur leur adversaire ; d'un mouvement rapide, le Gardien fit tournoyer son arme étincelante, mais les créatures restèrent hors de porté, le harcelant et détournant son attention.
    
    Entre les mains de l'être aux ailes de phalène, une boule d'obscurité absolue grandissait, vibrante de sombre puissance...
    

Texte publié par Beatrix, 8 octobre 2014 à 23h39
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