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Tome 1, Chapitre 23 « L'Ombre d'un Doute - Troisième partie » Tome 1, Chapitre 23
Elle entendit la brusque inspiration de son père, l’exclamation étouffée des Gardiens.
    
    « Une Ombre… » murmura-t-elle.
    
    Elle secoua doucement la tête, tentant de se débarrasser du sentiment de confusion qu’elle éprouvait encore à la suite de cette étrange expérience.
    
    « Elle était prisonnière…
    
    — Prisonnière ? »
    
    Aurean s’était légèrement redressé, les yeux élargis :
    
    « Mais qui tiendrait… une Ombre prisonnière? »
    
    Un long silence lui répondit, mais la réponse s'imposait à tous : les personnes qui avaient capturé un Gardien pouvaient probablement en faire de même pour un habitant de Penumbra.
    
    Francis tenait son poing appuyé contre ses lèvres ; il semblait en proie à une intense réflexion. En observant son père, la jeune fille se demanda quelles pensées secrètes jouaient dans son esprit et s’il comptait les partager avec les membres de l'Académie et les Lucidiens. Tiendrait-il sa part de marché en les lui révélant, à elle aussi ? Quand il réalisa que le regard de sa fille était fixé sur lui, il se contenta de laisser retomber sa main en soupirant.
    
    « Dis-nous tout, Estrella », demanda-t-il gravement.
    
    Elle décrivit avec précision le contenu de sa vision : la forêt, l'obscurité, la créature enchaînée... Tout le monde écoutait attentivement son récit. Quand elle eut terminé, un lourd silence planait dans la pièce. Elle même éprouvait un profond malaise en songeant à la détresse de la captive.
    
    « Estrella, murmura enfin dame Ledelian, ce que vous avez vu était une transcription symbolique. Mais les faits, eux, sont bien réels : celui ou celle qui a manipulé votre esprit est une Ombre, retenue contre son gré par un mage qui, je le pense, est bien de ce monde. »
    
    — Mais comment fait-il... ? demanda la jeune fille en fronçant les sourcils. Est-ce que les humains peuvent établir des liens avec les Ombres... comme avec les Gardiens de Lucid ? »
    
    Le visage d'Azura se ferma :
    
    « Pas à notre connaissance, déclara la Gardienne Bleue.
    
    — Pourtant, objecta Estrella, quelqu'un a réussi à invoquer des Ombres dans la ruelle, non ?
    
    — Oui, répondit sombrement Rufus, c'est déjà bien inquiétant. A priori, elles n'étaient pas physiquement présentes... Leur corps n'avait rien de matériel. Mais pour celle que vous avez vue... c'est peut-être différent.
    
    — Vous pensez qu'elle peut transformer sa pénombre en un corps solide, comme vous le faites avec la lumière ?
    
    — Dans l'absolu, c'est possible, admit Azura, mais seulement s'il existe quelque chose pour la retenir dans ce monde. Une attache. Cela ne s'est jamais vu. Mais je dois avouer que nous n'en avons aucun souvenir direct, puisque les Gardiens Bleu et Rouge de l'époque des guerres entre Lucid et Penumbra étaient nos cycles précédents. Seul Aurean pourrait nous éclairer sur ce point.
    
    Sauf qu'Aurean, bien sûr, ne pouvait se rappeler ces lointains faits du passé, qu'il ne connaissait plus qu'à travers la mémoire de la Lumière. Estrella lui lança un regard inquiet : le Gardien d'Or demeurait silencieux, le visage baissé. Il redoutait visiblement qu'Azura, Rufus ou même l'un des humains ne l'interroge à ce sujet. Il fallait qu'elle change sans tarder le sujet de la conversation.
    
    « Mais comment peut-il y avoir des portes entre les univers ? demanda-t-elle avec une curiosité forcée. J'imagine que ce n'est pas comme les portes de nos villes ou de nos maisons. En bois sculpté avec un heurtoir. »
    
    Dame Ledelian ne put s'empêcher de sourire à cette remarque :
    
    « Il s'agit en fait d'ouvertures entre les dimensions. Les mages peuvent communiquer avec les habitants de Lucid, sous certaines conditions, mais aucun humain ne peut les ouvrir - seuls les Gardiens ont cette possibilité, ainsi que leur souveraine. Cependant, il y a des lieux où, dit-on, peuvent perdurer d’anciens passages entre nos mondes.
    
    — Mais vers Lucid, pas vers Penumbra ?
    
    — A la fin de la guerre entre les mondes, les ouvertures vers le royaume de Penumbra ont été scellées, pour qu'aucune Ombre ne puisse se matérialiser sur Erastria.
    
    — Pourtant, ce sont bien des Ombres que j'ai vues dans la ruelle...
    
    — C'est sans doute explicable. Si un mage parvient à les appeler, les Lucidiens peuvent se projeter sur Erastria sans avoir à franchir les portes. Cette projection est immatérielle, mais elle peut tout de même interagir avec la réalité d'Erastria, grâce à sa Lumière.
    
    — C'est ce qu'on appelle une invocation ?
    
    — Tout à fait, Estrella. Mais elle ne dure jamais très longtemps, car elle est liée à l'énergie du mage qui en est l'origine. Elle est très rarement employée de nos jours, uniquement par les mages qui bravent l'interdit de la Haute Chambre de Magie et sollicitent un Lien avec un des gardiens de Lucid.
    
    — Il faut donc en déduire que certains mages ont été investis par l'Ombre, comme nous le sommes par la Lumière », intervint soudain Francis.
    
    Stupéfait et outré, le Gardien Rouge bondit sur ses pieds :
    
    « Comment pouvez-vous supposer une chose pareille ? Aucune Ombre n'est assez puissante pour apparaître à Erastria et investir les humains comme nous l'avons fait de notre Lumière !
    
    — Sauf si une porte est ouverte, déclara gravement Azura. Messire d'Outremont a raison. C'est la seule solution. Un mage adepte de la Magie de l'Ombre se trouve actuellement sur Esrastria. Et c'est lui qui retient la créature que vous avez vue et qui se sert de ses pouvoirs, contre son gré. »
    
    Contre son gré...
    
    L'image de l'Ombre et de ses pleurs silencieux était gravée dans la mémoire d'Estrella. Elle ne pouvait se faire à l'idée qu'un être, quelle que soit sa nature, se trouve soumis à une telle souffrance.
    
    « Elle représente est un danger pour nous, déclara-t-elle, mais parce que quelqu'un l'utilise. Je sais que les Ombres sont vos ennemies... Mais est-ce pour autant tolérable de la laisser dans cette situation ? Elle n'a sans doute aucun désir d'être là ! Peut-être n'a-t-elle même pas envie de nous faire du mal, d'autant moins qu'on l'y force. De plus, elle pourrait nous dire qui a rouvert la porte vers Penumbra. Elle le sait forcément. »
    
    Consciente des regard désapprobateurs que cette remarque lui avait valu, elle ferma les yeux et se renfonça dans le fauteuil, attendant les protestations qui ne tarderaient pas à venir. Mais ce fut le silence qui l'accueillit dans un premier temps. Jusqu'à ce qu'une nouvelle voix intervienne de façon inattendue :
    
    « Estrella a raison. Si cette Ombre est retenue contre son gré, il faut que nous lui venions en aide. Qui sait si elle ne sera pas un allié bienvenu pour nous ? »
    
    Dans un silence de plomb, Aurean poursuivit bravement :
    
    « Je sais que Lucid et Penumbra se sont fait la guerre pendant des siècles, mais qui nous dit que le royaume des Ombres nous est encore hostile ? Peut-être que ses habitants veulent juste vivre en paix eux aussi. Tous comme les humains et nous-même... »
    
    Azura et Rufus le fixaient avec surprise et consternation, comme s'ils ne parvenaient pas à accepter son attitude. Dame Ledelian et Bertlam peinaient tout autant à comprendre sa réaction. Estrella réalisa que seul son père montrait une attitude différente : il observait le garçon avec un mélange d'expectative et d'appréciation. Elle baissa la tête vers ses mains jointes, en se demandant si l'avis du Gardien était lié à son amnésie, à ses épreuves récentes ou tout simplement à un caractère qui le portait naturellement à la compassion. Elle ne connaissait pas assez Azura et Rufus pour savoir si leur vision était à ce point différente de celle de leur « frère »...
    
    Au bout d'un moment, le Gardien Rouge reprit la parole :
    
    « Aurean... Je comprends ce que tu veux dire. La guerre remonte à des temps très lointains. Mais ce sont des Ombres qui ont attaqué Estrella et qui t'ont blessé. Et tu voudrais perdre du temps et risquer ta vie pour cette créature, alors que nous ne savons même pas où elle se trouve ni à quoi elle ressemble en ce monde ? Après tout ce que tu as déjà subi ? »
    
    Le Gardien d'Or secoua la tête :
    
    « Comme Estrella l'a très justement dit, elle est sans doute plus dangereuse entre les mains de celui qui se sert d'elle que si elle était libre de revenir à Penumbra. Nous allons devoir retrouver ce mystérieux mage des Ombres mais aussi... »
    
    Il ferma à demi les yeux et prit une grande inspiration, comme si cette perspective suscitait en lui une profonde frayeur, maîtrisée à grand-peine :
    
    « …mais aussi la porte qui leur a livré passage ! »
    
    
ƸӜƷ

    
    Après cette discussion, Dame Ledelian, Bertlam, Rufus et Azura regagnèrent leur logement de fonction à l'Académie, pendant que Francis et Estrella escortaient Aurean vers ses appartements. C'était une ancienne chambre d'ami, qui avait été rafraîchie et réaménagée à l'usage du Lucidien. Toutes les couleurs étaient claire et vives, dans des nuances de crème et de d'or. Estrella était toujours aussi surprise de la bonne grâce que son père montrait envers le Gardien, depuis le tout début.
    Avait-il tant souhaité avoir un fils ? Tentait-il de compenser l'horrible traitement que les Trente avaient fait subir à Aurean ? Le respectait-il pour ce qu'il était ? Ce n'était pas qu'elle était jalouse, mais elle avait parfois le sentiment que son père en faisait un peu trop. Certes, elle était inquiète elle aussi de voir le garçon aussi épuisé, au point de tenir à peine sur ses jambes, mais Francis avait-il besoin de le soutenir en personne ? Un domestique aurait aussi bien pu s'en charger.
    
    Elle comprenait cependant que l'agression devait être tenue secrète. Son père trouverait probablement un prétexte pour expliquer les événements de la journée et l'absence éventuelle d'Aurean le lendemain. Après tout, la reprise des cours avait sans doute été épuisante pour lui. Ainsi que passablement gênante, vu qu'une bonne partie des élèves avaient été témoins de son altercation avec Lizbet.
    
    Une fois qu'il fut assis dans le fauteuil à côté de la fenêtre, fatigué même de ce court trajet dans les couloirs de la demeure, Francis d'Outremont lui adressa un regard soucieux :
    
    « Tu es sûr que nous ne pouvons rien faire de plus pour toi ? »
    
    Le garçon blond lui adressa un sourire empreint de lassitude :
    
    « Tout va bien, merci. J'ai juste besoin de repos. Je ne sens presque plus ma blessure, je suis certain que la trace a déjà presque disparu. »
    
    Le Mage de l’École Rouge hocha la tête, manifestement peu convaincu :
    
    « Bien. Estrella, peux-tu rester un peu avec lui ? »
    
    A son regard appuyé, il devait penser qu'ils avaient pas mal de choses à se dire. Ce qui n'était pas vraiment exact. Tandis que son père refermait la porte derrière lui, Estrella le regarda partir avec un certain ressentiment. Elle chercha un endroit où s’asseoir, se disant que ce serait mal venu de s'installer sur le lit d'un garçon, fut-il en quelque sorte son frère adoptif. Heureusement, Aurean était trop épuisé pour sortir l'une des remarques embarrassantes dont il avait le secret.
    
    Elle réalisa qu'elle avait envie d'être n'importe où... sauf là. Avec un soupir, elle s'adossa au mur, regardant le bout de ses bottines. Elle n'était pas disposée à ressasser les péripéties de la journée. En grande partie parce qu'elle ne se sentait pas très fière d'elle.
    
    « Tu n'as rien à te reprocher », déclara Aurean avec gentillesse.
    
    Elle releva les yeux, rencontrant le regard franc et clair de ses yeux dorés.
    
    « Je n'ai pas été très à mon avantage non plus, avoua-t-il avec une légère grimace. Je ne sais pas ce qu'il m'a prit, de fuir ainsi devant Lizbet . C'est juste que... »
    
    Il hésita avant de poursuivre :
    
    « C'est comme une impression de déjà-vu. Un sentiment extrêmement désagréable. Je voudrais pouvoir surmonter tout cela, mais... Elle est liée à Bastian... Et pas aux meilleurs souvenirs le concernant ».
    
    Estrella repensa à la fille aux cheveux argentés, puis à son père et à la façon dont il lui était très opportunément venu en aide. L'homme avait été serviable mais pour autant, elle ne pouvait s'empêcher de le trouver un peu inquiétant.
    «  Que penses-tu de Mikhaïl d'Arral ? »
    
    Aurean se laissa aller contre le dossier du fauteuil en secouant légèrement la tête :
    
    « En fait... Pas grand chose, pour être franc. Je le connais mal... voire pas du tout. Je ne l'ai croisé que deux ou trois fois, mais il m'a toujours fait une impression étrange. Tout comme Kina, d'ailleurs. Elle a toujours été aimable envers moi, contrairement à sa sœur, mais je ne me souviens pas d'avoir jamais échangé une seule vraie conversation avec elle. Peut-être parce que... »
    
    Il fronça les sourcils :
    
    « Je me suis toujours senti mal à l'aise en sa présence.
    
    — Mal à l'aise... de quelle façon ? » le pressa Estrella.
    
    Il secoua la tête :
    
    « Difficile à dire. Je dirais... que c'est une sensation presque physique. Quant à son père, je le trouve juste... inquiétant. »
    La jeune fille se détacha légèrement du mur et porta la main à son menton, pensive :
    
    « Je ne sais pas s'il est passé délibérément dans cette ruelle, mais ce que je sais, c'est que des Ombres nous y attendaient en embuscade. Mon père ne lui fait pas confiance. Et moi-même, je ne sais pas quoi en penser... »
    
    Elle se tourna vers Aurean, quémandant son avis, mais elle vit qu'il s'était assoupi contre le dossier, la tête légèrement tournée sur le côté, le visage à demi dissimulée par des mèches éparses. Elle ne put s'empêcher de sourire légèrement. Elle s'avança vers le lit et prit le jeté qui s'y trouvait pour couvrir la forme assoupie. Elle préviendrait un domestique pour l'aider à se coucher, mais en attendant, mieux valait qu'elle le laisse à son repos. Tant de choses devaient lui peser, entre la mort de Bastian, son amnésie et les menaces sur leurs deux vies... S'il pouvait trouver un peu de paix, c'était déjà cela de pris.
    
    Elle sortit discrètement pour regagner le grand salon, poussant un soupir résigné en entendant les échos excités de deux voix qu'elle connaissait trop bien : celles de sa mère et de sa sœur.

Texte publié par Beatrix, 28 mai 2014 à 11h46
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Tome 1, Chapitre 23 « L'Ombre d'un Doute - Troisième partie » Tome 1, Chapitre 23
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