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Tome 2, Chapitre 11 « L'agression - Troisième partie » Tome 2, Chapitre 11
Comme Bertlam ne pouvait se libérer de ses obligations, il chargea Rufus de ramener Aurean à l’hôtel particulier des d’Outremont. Comme la plupart de ses semblables, il rendait les chevaux trop nerveux pour pouvoir conduire une des voitures attelées de l’Académie. En outre, il valait mieux que son protégé ne soit pas trop secoué.
    
    Le Gardien Rouge du Combat s’était donc vu confier un des rares engins propulsés par la Magie Orange de la Création, une sorte de petit fiacre capable d’avancer par lui-même. Assis à côté de lui, Aurean somnola tout le temps du bref trajet. Quand le véhicule s’arrêta, il ouvrit les paupières avec effort et se tourna vers l’autre Gardien :
    
    « Je suis navré…
    
    — Navré de quoi ?
    
    — Je n’ai pas réussi à éviter ce qui m’est arrivé… ni trouvé l’opportunité de me guérir moi-même en toute discrétion. Et puis, tout le monde est furieux en raison de ce qui s’est passé. Maître Bertlam, toi, Estrella… J’ose à peine penser à la façon dont monsieur Francis et Eymeri réagiront quand ils apprendront cela ! »
    
    Le Gardien Rouge soupira :
    
    « Oui, nous sommes furieux de ce qui s’est passé. Mais pas contre toi. Andres et ses camarades ont brisé l’une des règles les plus importantes en matière de magie Rouge du Combat. Ce don ne doit être employé que pour se défendre ou attaquer un ennemi… pas contre ses camarades, ni aucun autre innocent. Ils ont déshonoré l’École Rouge par leurs actes, et tous ses membres ont de bonnes raisons d’en être révoltés. Surtout ceux qui respectent scrupuleusement les règles morales qui accompagnent un tel don, comme Eymeri ou Francis d’Outremont.
    
    — Le garçon qui m’a aidé… Torie… Il a réussi à me protéger des agresseurs sans les blesser, en employant sa Lumière d’une manière non offensive...
    
    — Tu parles de Torie Valach ? C’est un élève extrêmement brillant, mais aussi très solitaire. Sa condition le place à part des Héritiers, mais il ne se mêle pas plus aux autres Compagnons…
    
    — Pourtant, remarqua Aurean, il n’a à rougir ni de sa maîtrise de la magie ni de sa noblesse d’âme. J’espère qu’il n’aura pas d’ennui à cause de moi, ajouta-t-il d’un ton malheureux.
    
    — Il n’y a aucune raison pour cela ! Il a parfaitement agi, sans recourir à la moindre violence directe. Tu devrais arrêter de t’en faire pour tout et n’importe quoi ! »
    
    Aurean acquiesça, les yeux soudain brûlants :
    
    « Je me suis senti… si ridicule, si impuissant ! Il m’aurait été si facile de tous les envoyer au tapis, ou de me guérir dans la minute au lieu d’être traité comme un invalide !
    
    — Mais dans ce cas, tu aurais trahi ce que tu es, et tu le sais parfaitement. Quant à te guérir… Cela t’aurait coûté tout autant d’énergie, sinon plus que le traitement de maîtresse Ylliria.
    
    — Même en me transportant à Lucid ?
    
    — Aurean, soupira Rufus, où as-tu la tête ? Tu sais bien que le corps que nous adoptons ici reflète celui que nous possédons à Lucid. Même en rentrant à Lucid, tu serais resté blessé, pas tout à fait de la même manière, mais te soigner t’aurait valu un effort considérable. Tu n’as rien à regretter, crois-moi ! »
    
    Aurean baissa la tête… Le fait d’avoir pu aussi facilement faire disparaître les ecchymoses provoquées par le coup d’Eveas de Trente lui avait laissé penser qu’il en serait de même pour sa cheville cassée. Mais, bien entendu, la gravité n’était pas la même…
    
    Les deux Gardiens continuèrent le trajet en silence pendant un moment ; finalement, Rufus prit de nouveau la parole, tandis qu’il négociait les encombrements de la ville sous le regard surpris et curieux des passants :
    
    « Dis-moi, Aurean… D’après ce que j’ai cru comprendre, la douleur que tu as ressentie était considérable... »
    
    Aurean piqua du nez, un peu gêné :
    
    « Je suppose que oui…
    
    — Cela m’étonne. La blessure que t’avait infligée le Prétorien te faisait beaucoup souffrir, mais cela n’avait rien de surprenant étant donné sa nature. Mais sous notre forme physique erastrienne, nous ne sommes pas aussi sensibles que les humains à la douleur des atteintes physiques. Ce n’est pas comme si nous ne les ressentions pas, mais la sensation est en quelque sorte… émoussée. Alors que tu sembles l’éprouver avant autant d’intensité que les Erastriens… »
    
    Aurean détourna les yeux en soupirant :
    
    « Peut-être que je suis juste moins courageux que vous… » murmura-t-il tristement.
    
    Entre temps, le véhicule était arrivé en face de l’hôtel particulier des d’Outremont. Rufus prit la peine de l’arrêter avant de se tourner de nouveau vers le Gardien d’Or :
    
    « Aurean, tu sais très bien que c’est faux ! C’est juste que tu ressens les choses d’une façon différente de nous ! Mais c’est… étrange. Sais-tu s’il en a toujours été ainsi ? »
    
    Le garçon blond resta silencieux, cherchant désespérément une réponse qui ne le trahirait pas…
    
    « Je ne sais pas trop, murmura-t-il finalement. Je ne me souviens pas avoir déjà subi une blessure physique aussi sérieuse… »
    
    Rufus le fixa d’un regard pensif, avant de hausser les épaules :
    
    « Peu importe. Je vais sonner à la porte, puis je reviendrai te chercher !
    
    — Merci, Rufus. Je vais avoir besoin de ton aide pour me déplacer, mais s’il te plaît… évite de me porter, d’accord ? »
    À son ton gêné, le Gardien Rouge éclata de rire.
    
    
***

    
    Le retour impromptu d’Aurean, ses blessures et les circonstances dans lesquelles il les avait reçues sema un vent de révolution. De façon prévisible, une madame Maysie affolée et catastrophée s’agita en tout sens, tandis qu’Amée, qui avait quitté son travail quand elle avait appris la nouvelle, tentait de ramener un peu de raison dans la maisonnée. Elle parvint à persuader la gouvernante que la seule chose dont leur protégé avait besoin pour l’instant était le repos et la tranquillité.
    
    Une fois dans son lit, Aurean ne tarda pas à s’endormir profondément, éreinté par le processus de guérison. Il s’éveilla à peine pour prendre un repas léger avant de replonger dans un sommeil moins profond, dont il sortait périodiquement pour y retomber aussitôt. Il sentait sa cheville et ses côtes pulser légèrement au rythme des battements de son cœur, mais il ne ressentait pas de douleur, juste un peu de gêne. Suivant scrupuleusement les consignes qu’on lui avait données, il évita de trop bouger – de toute façon, le bandage de sa jambe en limitait les mouvements. Aucune idée claire n’émergeait de son esprit où les événements de la journée se mêlaient à d’autres souvenirs et à des fragments de rêves qui ne faisaient ni queue ni tête. Il finit malgré tout par se rendormir pour de bon, aspiré très loin d’Andres et de ses complices, de Tories, de ses amis de l’académie…
    
    
    « Tenez-le bien », ordonna une voix de femme.
    
    Il sentit des bras robustes se refermer autour de lui.
    
    « Ça va aller, lui chuchota une voix jeune et masculine. Tu sais que nous ne pouvons pas faire autrement. Même les dons de Flor ne peuvent t’aider. Dis-toi que c’est juste un mauvais moment à passer… »
    
    Il serra les dents ; elles s’enfoncèrent dans un matériau souple et robuste, au goût amer et musqué… un bout de cuir qu’on avait glissé dans sa bouche. Sa cheville le faisait souffrir, mais tant qu’il ne bougeait pas, il parvenait à l’endurer. Il voulut supplier de ne surtout pas y toucher, de ne pas rendre les choses pires qu’elles l’étaient déjà…
    
    Des mains douces, mais fermes se refermèrent autour de son pied et tirèrent dessus d’un coup sec. Une douleur intense fusa dans toute sa jambe. Le hurlement qui monta dans sa gorge y mourut, étouffé par sa mâchoire crispée sur le morceau de ceinture. Il sentit des larmes couler sur ses joues ; ses ongles avaient sombré dans ses paumes au point d’en percer la peau…
    
    « C’est fini, reprit la femme. L’articulation a été remise en place. Je vais bander votre cheville avec un emplâtre que vous garderez jusqu’à demain. Vous avez eu de la chance : c’est une simple luxation. Une dizaine de jours de repos, et il n’y paraîtra plus. »
    
    Déjà, la douleur s’atténuait, pour devenir plus supportable. Les bras le lâchèrent. Il se redressa sur ses coudes ; autour de lui, il pouvait voir des murs de torchis envahis d’étagères, couverts de pots de terres et de bouquets de plantes séchées. Une odeur d’herbes aromatiques et de fumée flottait dans l’air. Il se laissa retomber en soupirant, espérant que les ennemis ne viendraient pas les débusquer dans le logis de la guérisseuse. Cela faisait des semaines à présent qu’ils tentaient d’éviter les troupes lancées à leurs trousses ; l’épuisement affectait un peu plus chaque jour son corps déjà fragile…

    
    
    Aurean s’éveilla en sursaut… Encore un de ces rêves étranges ! Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Il enfonça sa tête dans l’oreiller. Il sentait toujours la pulsation lancinante dans sa cheville. Avait-elle pu entraîner ce songe ? Trop fatigué pour chercher une réponse, il referma les yeux et fit le vide dans son esprit. Il aurait bien le temps d’y penser durant les jours à venir, puisqu’il serait bloqué entre quatre murs. Il se laissa sombrer dans le calme et sombre océan d’un sommeil profond.
    
    
***

    
    Aurean émergea vers le milieu de l’après-midi, la tête un peu lourde, mais bien plus reposé. Amée vint lui tenir compagnie ; elle s’installa au bureau qui se trouvait dans sa chambre pour remplir diverses tâches administratives en rapport avec la gestion des biens familiaux, en parlant avec lui de choses et d’autres. Le Lucidien était soulagé de ce répit, car il savait que l’agression dont il avait été victime entraînerait de remous à l’Académie des Sept Couleurs et peut-être même au-delà…
    
    Le garçon blond avait un peu honte de son état léthargique. Après tout, il était un Gardien de Lucid, chargé de veiller sur Erastria, pas de paresser en pyjama dans son lit durant la journée !
    
    « Je vais devoir m’absenter, déclara Amée en rassemblant ses affaires. Est-ce que tu veux que je te fasse apporter des livres de la bibliothèque ? »
    
    Aurean accueillit la proposition avec un sourire ravi :
    
    « Très volontiers !
    
    — Que souhaiterais-tu lire ? »
    
    Il réfléchit brièvement avant de déclarer :
    
    « S’ils ne sont pas déjà tous dans la chambre d’Estrella… les ouvrages sur l’époque du roi-tyran Morregan ? »
    
    Amée éclata de rire :
    
    « Décidément, Estrella déteint sur toi !
    
    — Sans doute ! Mais je crois que je préfère les ouvrages d’histoire au récits romanesques qu’elle affectionne !
    
    — Estrella essaye de le cacher, mais elle est affreusement romantique, encore plus qu’Alicia, remarqua Amée. Le prince Dorian a toujours été son héros. »
    
    Aurean le savait déjà, mais il n’avait jamais eu l’occasion d’en parler avec une autre personne que l’intéressée.
    « Est-ce que vous savez pourquoi ? demanda-t-il avec curiosité.
    
    — Un garçon jeune et courageux qui a connu un destin tragique… Qui a mené quasiment seul la lutte contre son oncle ! Il n’en faut pas plus pour enflammer l’imagination d’une jeune fille. Et je suppose que lors de son… éloignement, elle s’est sentie encore plus proche que lui… »
    
    Aurean haussa un sourcil étonné :
    
    « Pourquoi ?
    
    — Parce que le prince Dorian ne possédait pas de pouvoir magique, même s’il était un membre de la famille royale de Reylissane. »
    
    Le garçon hocha la tête, comprenant mieux la proximité que son attache avait pu ressentir envers le jeune héros :
    
    « Il était incolore ?
    
    — Non, pas vraiment… On raconte qu’il possédait en lui une lumière particulièrement intense, tellement intense qu’elle affectait sa santé. Mais il ne parvenait pas à s’en servir. C’est pour cela qu’il s’est toujours servi de son intelligence et de son talent au combat pour mener la rébellion. »
    
    Il n’avait jamais entendu parler d’un cas semblable. Il s’agissait juste d’un des nombreux mystères qui entouraient Dorian : personne n’avait jamais su qui était son père, ni même comment il était mort, après sa capture par Morregan. Le roi avait disparu peu de temps après, dans des circonstances tout aussi étranges, laissant le pays à la dérive se reconstruire comme il le pouvait. Les mages de la cour avaient mis en place l’oligarchie qui constituait toujours le fondement du gouvernement de ce royaume sans souverain.
    
    « Je vois… », murmura-t-il d’un ton neutre.
    
    Quelques minutes plus tard, un des domestiques de la maison vint lui apporter une pile de livres reliés dans des cuirs de différentes couleurs, tous marqués de fers dorés aux armes des d’Outremont. Aurean s’y plongea avidement, espérant trouver quelques informations supplémentaires sur cette histoire confuse. Le premier, un épais tome bleu, lui parut austère au point d’en être rébarbatif. Il donnait une profusion de détails qui noyaient un propos qui aurait pu se révéler intéressant. Certes, l’auteur avait traqué la présence du prince rebelle dans le moindre petit village de Reyliss, mais il semblait incapable de nommer ses compagnons ou de formuler des hypothèses sur sa disparition. Malgré tout, un élément retint son attention : l’historien affirmait que le jeune résistant avait été élevé dans le village d’Ylparis. Mais cela sonnait étrangement faux… sans qu’il puisse dire pourquoi.
    
    Il avait espéré y trouver la mention d’un lien entre Dorian avec un Gardien de Lucid. Le Gardien d’Or de préférence. Si le garçon ne pouvait user de la magie, sa Lumière intérieure aurait sans doute pu suffire à établir cette relation. Mais il n’avait rien vu de tel, même en cherchant bien.
    
    Il devait se rendre à l’évidence : il ne s’agissait que d’une lubie stupide. Rien dans ces ouvrages ne résoudrait le mystère de son passé. L’obsession d’Estrella avait juste déteint sur lui.
    
    Agacé, Aurean referma le tome et décida de se plonger dans des lectures plus légères qu’il avait laissées sur sa table de chevet. Après tout, il était censé se reposer, pas tourner et retourner dans sa tête des questions auxquelles il ne trouverait pas aisément de réponses !
    
    

Texte publié par Beatrix, 18 mars 2019 à 21h04
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