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Tome 2, Chapitre 9 « L'agression - Première partie » Tome 2, Chapitre 9
« Aurean ! »
    
    Le garçon ouvrit un œil ensablé. Après son insomnie, il avait réussi à se rendormir, mais pas assez longtemps pour se réveiller frais et dispos. La voix féminine lui parvenait comme de très loin…
    
    « Aurean ! »
    
    Il fut tenté de se cacher sous ses couvertures, mais une main secoua son épaule avec insistance :
    
    « Nous allons être en retard à l’Académie ! Tu devrais déjà être prêt ! »
    
    Le garçon ouvrit les paupières d’un coup et se redressa, pour trouver face à lui une Estrella déjà revêtue de son uniforme.
    
    « Je vais aller déjeuner ! Tâche de te dépêcher ou je pars sans toi ! »
    
    Il attendit que la jeune fille soit partie pour s’extirper du lit et se rendre à la salle d’eau. Après s’être rafraîchi, il enfila son uniforme d’élève de l’École Jaune de la Transmutation. Pour une fois, il prit le temps de se regarder dans la glace, examinant le visage que lui renvoyait la surface réfléchissante. Ses traits fins et réguliers lui étaient si familiers qu’il ne leur trouvait aucune caractéristique précise, aucun relief particulier. Il observa son nez droit, son menton légèrement pointu, ses yeux un peu en amande… mais ils ne lui apportèrent aucune réponse.
    
    Peu désireux de se faire de nouveau tancer par Estrella, il se hâta de s’habiller et la rejoignit à la salle à manger.
    Il avala son petit déjeuner dans un état second, houspillé par la jeune fille qui craignait de louper le début des cours. C’était un peu ironique, finalement, de songer que lui, l’un de ceux qui avaient offert la magie aux humains d’Erastria, se trouvait réduit à la condition de simple élève. Ce qui ne l’empêchait pas d'apprécier l'enseignement de l'Académie. Les Gardiens, y compris celui qu’il avait été jadis, avaient-ils prévu l’utilisation riche et complexe que les Héritiers feraient de leur don, et les études approfondies qui en découleraient ? Il le saurait un jour, s’il retrouvait ses souvenirs…
    
    Ou plutôt, quand il les retrouverait ! Il ne devait surtout pas perdre espoir.
    
    « Arrête de rêvasser ! »
    
    Il releva la tête du thé qu’il sirotait à petites gorgées pour tomber sur le regard furibond de son attache. Francis, qui venait d’entrer dans la pièce, sourit gentiment :
    
    « Allons, Estrella, vous avez encore un peu de temps. Laisse Aurean souffler un peu. Il a l’air d’avoir passé une mauvaise nuit…
    
    — C’est vrai, Aurean ? »
    
    Le garçon acquiesça ; il n’aimait pas attirer l’attention sur ses problèmes, mais le père d’Estrella s’était toujours montré particulièrement perceptif.
    
    « Je suis désolée de t’avoir autant brusqué, s’excusa-t-elle, un peu gênée. C’est vrai que tu n’as pas l’habitude d’être aussi lambin ! »
    Le Gardien leva les yeux au ciel, néanmoins amusé : Estrella n’avait jamais brillé par son tact, mais elle ne manquait pas de cœur. Il s’était habitué à ces traits de caractère. Il comprenait aussi son désir presque obsessif de faire bonne figure à l’Académie des Sept Couleurs, après s’en être vu refuser l’entrée quand elle avait treize ans. La jeune fille était intelligente et n’avait eu aucun mal à rattraper le niveau de sa classe, mais elle conservait vis-à-vis de ses camarades un sentiment d’infériorité, qu’Aurean était l’un des seuls à percevoir. Et cela, quand bien même elle détenait la rare capacité de maîtriser les Sept Couleurs de Magie avec une égale puissance.
    
    À l’époque où les d’Arral menaçait les siens, Francis d’Outremont avait décidé d’amener tous les jours les jeunes gens à leur école, avant de se rendre à son travail. Même si aucun danger immédiat ne pesait plus sur eux, il avait gardé cette habitude.
    
    Les deux adolescents lui emboîtèrent le pas vers la voiture légère, dont la capote avait été remontée en prévision de l’automne. Bientôt, le petit cheval noir se mit en route, trottinant vers leur destination. Francis conduisait lui-même, un exercice qu’il trouvait visiblement plaisant, sauf quand il se retrouvait dans les encombrements matinaux de Reylissane.
    
    D’habitude, tous les trois discutaient de tout et de rien ; mais ce jour-là, constatant l’humeur pensive d’Aurean, Francis respecta son silence, tandis qu’Estrella contemplait par la fenêtre un trajet déjà effectué des centaines de fois.
    Enfin, les grands murs blancs aux tours couronnées des teintes de l’arc-en-ciel apparurent devant leurs yeux, dans un fouillis de voitures et d’étudiants en uniformes chamarrés, blancs pour les première année et couleur de leur École pour les autres. Même s’ils se trouvaient affectés en focntion de leur Couleur principale, les mages de Reyliss contrôlaient toujours, à moindre puissance, une ou deux couleurs secondaires. Aurean, qui ne pouvait en employer qu’une, représentait un cas aussi rare qu’Estrella. Cela n’avait finalement rien d’étonnant, pour l’incarnation de la Couleur Jaune de la Transmutation !
    
    En regardant les adolescents courir vers le portail, il ne put s’empêcher de songer aux différences de destinée les enfants des Héritiers et ceux des Ternes. Avant l’âge de treize ans, les jeunes Héritiers étaient éduqués par des précepteurs qui leur apprenaient à lire, écrire, compter, jouer de la musique, dessiner, ainsi que quelques notions de science et d’histoire. Dès qu’ils entraient à l’Académie, toute leur formation devenait centrée autour de la magie, sur le plan théorique comme sur le plan pratique, mais aussi sur l'aspect éthique. Particulièrement pour les dons qui permettaient de manipuler les pensées et les perceptions, comme la Couleur violette du Rêve ou la Couleur bleue de l’Esprit, ou ceux qui présentaient certains dangers particuliers comme la Couleur Indigo du Temps ou la Couleur rouge du Combat.
    
    Par Segara, leur amie Compagnonne, Aurean savait que les Ternes fréquentaient dès l’âge de sept ans des écoles où ils étudiaient en communs les matières élémentaires, avant d’être dirigés à l’âge de quatorze ans vers différents apprentissages en vue de leur futur métier. Mais il existait aussi des universités, où les plus brillants dans leur domaine pouvaient poursuivre une formation théorique plus avancée sur leur spécialité, comme l’administration, l’enseignement, l’architecture, la médecine ou l’histoire… C’était comme si les deux univers vivaient au contact l’une de l’autre sans réellement se croiser, sauf à travers les Compagnons.
    
    Ces mages nés de parents ternes occupaient une place à part dans la société de Reyliss. Ils demeuraient condamnés à des tâches subalternes et ne pouvaient pas pour autant se lier avec les familles des Héritiers, tandis que les Ternes les considéraient avec méfiance. Rares étaient ceux qui, comme Segara, fréquentaient les enfants de la caste dominante.
    
    Le premier cours de la journée était dispensé par dame Aeliss, responsable de l’École verte de la Vie et concernait la façon dont les mages devaient gérer leur Lumière en employant leur don. Comme à chaque début de dizaine, elle commença par faire l’appel des élèves. Quand elle atteignit celui d’Esclar, Aurean mit un temps à réaliser qu’il s’agissait désormais du sien.
    
    Aurean Esclar.
    
    Plus Aurean de Trente…

    
    Quand enfin, il répondit présent, un véritable brouhaha s’éleva dans l’amphithéâtre. Des dizaines d’yeux se tournèrent vers lui, certains curieux, certains surpris, certains courroucés… Le garçon eut envie de disparaître sous terre. Il chercha du regard ses amis, mais n'aperçut aucun d’entre eux. Les étudiants occupaient des places attribuées qui changeaient périodiquement, de telle sorte que les membres des différences Écoles se trouvaient mêlés les uns aux autres.
    
    Heureusement, ses voisins les plus proches, une fille de l’École bleue de l’Esprit et un garçon de l’École orange de la Création, reportèrent rapidement leur attention sur les paroles de dame Aeliss, une femme au doux visage rond qui n’était pas sans lui rappeler Virdiss… Il se demanda si les dispositions des individus pouvaient influer sur leurs pouvoirs… Pas toujours, manifestement, car Yllias n’avait rien en commun avec la préceptrice Aeliss, ce qui ne manqua pas de le faire discrètement sourire.
    
    « La quantité de Lumière que votre corps peut naturellement contenir est limitée sur un temps donné. Au-delà, il faudra lui laisser le temps de se reconstituer. En temps normal, cela n’est pas trop problématique, mais en situation de crise, vous pourrez vous retrouver à court de Lumière dans les moments les plus critiques. »
    
    Aurean esquissa une petite grimace : la plupart des jeunes gens qui se trouvaient dans la salle ne sauraient jamais à quoi pouvait ressembler une véritable situation de danger… contrairement à Estrella et à ses autres amis. Pouvaient-ils même imaginer qu’une menace pesait sur le monde où ils vivaient ? Aurean en doutait sérieusement…
    
    « Autant que possible, ne donnez pas tout de suite l’essentiel de votre puissance. Mais n’ayez pas peur, pour autant, de l’employer d’emblée de façon décisive ! L’équilibre est différent pour chacun et dépend de votre capacité à évaluer la tâche à accomplir… Dans un premier temps, il vous sera difficile de juger l’étendue de vos capacités, du moins tant que vous ne les aurez pas mobilisées… d’où la vertu de l’expérimentation et de l’entraînement... »
    
    Même s’il tâchait de rester attentif, Aurean ne put s’empêcher de bâiller discrètement. Autant parce qu’il se sentait épuisé par sa nuit trop courte que parce que tout cela lui était déjà familier, par la force des choses. Heureusement pour lui, l’exposé ne dura pas plus d’une heure. Les deux heures suivantes étaient dédiées aux enseignements spécifiques de chaque école. Au moins retrouverait-il Estrella, même si ce cours ne lui apprenait pas grand-chose de concret.
    
    Il ramassa rapidement ses affaires et fila dans l’allée la plus proche, attendant que le flot des élèves se tarisse pour se diriger à son tour vers l’une des deux portes. Il se glissa au-dehors, regagnant le couloir aux murs éclatants de blancheur et au dallage tout aussi immaculé. Il savait sans doute mieux que quiconque que le blanc représentait l’union de toutes les couleurs, mais il trouvait cette uniformité ennuyeuse. Au moins, la tour de l’École Jaune, par son pavoisement comme par les subtils décors de ses murs symbolisant l’art de la transmutation, rendait honneur à cette Couleur comme c’était le cas pour chaque École.
    
    Aurean avait beau chercher du regard Estrella, il ne parvenait pas à l'apercevoir ; pourtant, il la devinait proche, son lien pouvait en témoigner. Il aurait suffi qu’il le rende visible pour la retrouver, mais il ne pouvait prendre ce risque. Avec un soupir, il allongea le pas, serrant son sac comme si sa vie en dépendait. Comment se pouvait-il que lui, le Gardien de Lucid, qui avait affronté le Prétorien et tant d’autres Ombres, se sente aussi inquiet face à un couloir vide ? S’était-il trompé de chemin ?
    
    Il se dit que le reste des élèves devait profiter de la pause dans la cour, et qu’il s’était juste un peu trop pressé à se rendre en cours. Estrella avait sans doute retrouvé leurs amis avant que chacun parte vers la tour correspondant à sa Couleur ; peut-être attendaient-ils qu’il les rejoigne ?
    
    Il fut tenté de faire demi-tour, mais il craignait de se mettre en retard. S'il arrivait plus tôt, il aurait l'occasion de saluer maître Alleman voire de converser un peu avec lui. En passant devant les toilettes, il décida de s'asperger le visage d’eau froide, en espérant que cela le réveillerait un peu. Il poussa le battant, dévoilant la longue rangée de bassins taillés dans du marbre blanc. Ils n’étaient pas munis de pompes, mais de robinets argentés comme les salles de bains les plus luxueuses de Reylissane.
    
    Accrochant son sac à une patère, il s’approcha d’un des bassins et fit gicler l’eau vive et fraîche captée directement depuis une source. Alors qu’il s'éclaboussait abondamment la figure, il entendit les charnières grincer puis les pas de plusieurs personnes retentir derrière lui. Il se raidit légèrement ; il n’avait aucune raison d’éprouver de la crainte, plus depuis le départ de Lizbet d’Arral, du moins. Aurean savait que la plupart de ses camarades le considéraient comme une sorte d’énigme, mais ils se contentaient de lui lancer des regards soupçonneux et de chuchoter entre eux…
    Comme lors de l’appel.
    
    Aurean se frotta le visage pour en éliminer l’eau superflue et chercha des yeux une serviette.
    
    « C’est cela que tu veux ? »
    
    En se retournant, il aperçut un élève de même année que lui, qui arborait l’uniforme de l’École rouge du Combat. Il dépassait le Gardien blond d’une bonne demi-tête et son corps paraissait aussi athlétique que celui d’Eymeri. Par contre, son expression et sa façon de se comporter lui déplurent. Il semblait parader comme un coq, au milieu de trois camarades de son École.
    
    Le garçon tenait la serviette à bout de bras, comme pour la mettre hors de portée d’Aurean. Le Gardien se contenta de hausser les épaules :
    
    « Tu peux la garder… J’en trouverai bien une autre. »
    
    Il n’avait pas la moindre envie de se disputer avec des élèves de l’école, quand il devait faire face à des problèmes qui dépassaient totalement ces adolescents trop gâtés.
    
    « Vraiment ? Eh bien, je vais te la rendre ! »
    
    Alors qu’Aurean s’était détourné, usant de sa Lumière pour faire évaporer l’eau de son visage, il sentit quelque chose de mouillé lui frapper la nuque. L’élève de l’École rouge avait trempé la serviette avant de la jeter en travers de son cou. Cette fois, il se redressa pour considérer la petite bande avec ennui :
    
    « Très drôle. Mais je suis certain que vous avez mieux à faire que des farces dans les toilettes. »
    
    Le garçon s’approcha d’un pas, les bras croisés, et dévisagea Aurean avec mépris :
    
    « C’est toi, la farce… Esclar. »
    
    Aurean remarqua l’insistance sur son nouveau patronyme… Pourquoi cette bande de garçons, qu’il ne connaissait que de vue, s’en prenait-elle à lui de cette manière ? Cela ne rimait à rien ! Il se débarrassa de la serviette qui gouttait dans son cou et trempait ses cheveux, la tordit et la déposa sur le rebord d’un des bassins.
    
    « Excusez-moi, mais je dois partir en cours… et vous aussi, sans doute. »
    
    Il s’aperçut alors que les garçons lui bloquaient le passage. Leur meneur s’avança d’un pas, toisant Aurean avec morgue, avant de saisir les deux pans de son uniforme jaune.
    
    « Belle veste, Esclar… Mais il faudrait l’arranger un peu pour qu’elle convienne à ta condition… »
    
    D'un geste brusque, il déchira le revers.
    
    « Eh, ça ne va pas ! » protesta Aurean.
    
    Il poussa violemment son agresseur mais, déjà, des lueurs rouges miroitaient sous la peau du garçon. Avant d’avoir eu le temps de réagir, Aurean sentit comme un souffle brutal le projeter en arrière. Ses reins heurtèrent douloureusement le rebord du bassin. Les élèves de l’École du Combat s’avancèrent vers lui, menaçants. Leur chef posa sur lui un regard malveillant :
    
    « Ici, on n’aime pas les usurpateurs… Tu n’es pas… et tu n’as jamais été un Héritier ! Tu étais toléré parce que les Trente t’avaient adopté, mais ils t’ont visiblement renié. Maintenant que tu as repris un nom de terne, tu dois te conduire comme un simple compagnon… et t’habiller comme tel ! »
    
    Un rictus cruel étira les lèvres de son agresseur :
    
    « Je pourrais me limiter à cet avertissement, mais quelque chose me dit que ça ne suffirait pas… Alors nous allons t’ôter toute envie de te faire passer pour l’un des nôtres ! »
    
    Avant qu’il ait eu le temps de réagir, il vit les quatre garçons se rapprocher de lui, les mains palpitantes de Lumière rouge…
    
    

Texte publié par Beatrix, 14 février 2019 à 23h33
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