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Tome 2, Chapitre 5 « Le retour – Première partie » Tome 2, Chapitre 5
« Aurean, il va falloir y aller, nous sommes attendus ! »
    
    Aurean se réveilla en sursaut, fixant avec stupeur l’étinmèche rouge qui flottait à son chevet. Elle s'évanouit presque aussitôt dans une gerbe d’étincelles.
    
    Il lui fallut un moment pour réaliser où il se trouvait : dans la chambre centrale de sa maison sur Lucid. Il regarda autour de lui avec confusion. Ne s’était-il donc pas endormi dans la demeure de Raya ? Un peu perplexe, il fit disparaître son berceau de fils et se mit sur ses pieds. Pouvait-il avoir rêvé tout cela ? Avec du recul, l’entrevue elle-même avait été bien étrange, comme si beaucoup de choses avaient été évoquées seulement à demi-mot. Sans compter cette impression bizarre d’avoir perçu la voix de Lucida…
    
    Certes, la reine vivait depuis infiniment plus longtemps que les Gardiens, elle leur avait donné naissance, d’une certaine manière… Elle pouvait revendiquer le droit de les appeler ses « enfants ». Mais il ne l’avait jamais entendue employer ce terme pour personne d’autre. Pourtant, Aurean n’avait rien d’un enfant ! Il était une entité séculaire, même millénaire… Son existence s’était perpétuée à travers des dizaines de cycles, qui portaient des apparences diverses et des caractères sensiblement différents. Certes, il avait perdu la mémoire, mais cela ne faisait certainement pas de lui un enfant !
    
    Aurean décida qu’il tirerait cela au clair plus tard ; Rufus l’attendait. Il s’étira soigneusement, une autre habitude qu’il avait prise sur Erastria. Même si son enveloppe de lumière n’en avait pas besoin, cet exercice lui offrait toujours un sentiment de bien-être. Il devait admettre qu’il ne s’était pas senti aussi bien depuis longtemps.
    
    Affamé, il regarda autour de lui, à la recherche d’une collation. Quelques orbes flottaient au-dessus d’une coupelle de brinsfinement entrelacée. Il les saisit et les poussa contre sa poitrine, où elles disparurent en faisant un instant rayonner intensément tout son corps. Un délicieux frisson le parcourut, comme les « saveurs » se répandaient dans tout son être. Malgré tout, il ne pouvait s’empêcher de regretter la consistance et les infinies nuances de la nourriture érastrienne. Son enveloppe solide avait mis du temps à s'y habituer, mais une fois ce pénible épisode passé, il avait éprouvé un réel plaisir à s’alimenter.
    
    Quand enfin, il s’extirpa de la jonquille qui lui servait de demeure, il trouva sans grande surprise Azura et Rufus qui l’attendait, mais aussi Virdis. Face à son étonnement, la Gardienne Verte lui adressa un sourire doux et timide :
    
    « Après avoir discuté avec Rufus, j’ai pensé que je pourrais venir avec vous pour examiner votre ami. Même si mon attache se trouve au centre de la ville, si je ne reste que brièvement, cela ne devrait pas créer de soucis.
    
    – Mais Renate sait que tu te rends à l’Académie ?
    
    – J’en ai longuement parlé avec elle, ne vous inquiétez pas. Elle aurait bien aimé m’accompagner, mais il vaut mieux qu’elle ne paraisse pas, au cas où quelqu’un pourrait la reconnaître... »
    
    La Gardienne Verte hésita légèrement avant de poursuivre :
    
    « Je m’inquiète souvent pour elle, je l’avoue… elle n’est plus très jeune, et elle me semble de plus en plus fatiguée. Je n’ai pas envie de la perdre, surtout après tout ce que nous avons traversé ensemble... »
    
    Aurean comprenait sa crainte. Même s’il ne conservait aucun souvenir des nombreuses attaches qu’il avait pu avoir par le passé, la perte de Bastien demeurait très vive dans son cœur. Même quand leur compagnon humain disparaissait de sa belle mort, la tristesse du survivant était l’un des fardeaux que devaient porter les Gardiens, depuis qu’ils avaient accepté de se lier avec les Erastriens. Il posa une main rassurante sur l’épaule de sa « sœur » :
    
    « Il faut y aller », lui glissa-t-il d’une voix douce.
    
    Pour Azura, Rufus et lui-même, traverser la frontière entre les mondes s’avérait simple : il leur suffisait de suivre le fil éthéré qui les connectait à leur attache, et qui restait tendu entre les dimensions de leurs univers respectifs. Avec un peu d’expérience, les Gardiens parvenaient à visualiser leur site d’entrée afin d’éviter de faire irruption de façon trop voyante ou maladroite sur Erastria. Même si l'attache ne se trouvait pas à son point de chute, Virdis pouvait les accompagner pour se matérialiser près d’eux. Sans cette aide indispensable, le processus aurait été malgré tout possible, mais bien plus compliqué.
    
    Aurean avait laissé Rufus, celui d’entre eux qui connaissait le mieux leur lieu de rendez-vous, décider de l'endroit précis où ils surgiraient : un vestiaire peu utilisé au fin fond d’un couloir, où personne ne pourrait les surprendre. Le passage d’un univers à un autre entraînait toujours une sorte de désorientation qui rendait les Lucidiens vulnérables pendant plusieurs minutes après leur apparition sur Erastria. Le Gardien d’Or se sentit avalé par un chaos de lumière dans lequel il tournoya comme une feuille dans le vent ; quand, enfin, ses pieds touchèrent le sol, il fut pris de vertiges. Il dut attendre que son malaise se calme pour examiner les lieux : une pièce de taille moyenne, longée de bancs vides et chichement éclairée par des lucarnes en haut du mur. Il y régnait une odeur de poussière et de renfermé.
    
    Même si les Lucidiens possédaient des habits classiques dans leurs demeures d’Erastria, ils ne pouvaient les emporter avec eux à Lucid. À leur retour dans le monde matériel, ils apparaissaient revêtus des tenues qui leur étaient habituelles : pour Rufus, une tunique de cuir bordeaux qui mettait en valeur ses larges épaules et sa silhouette athlétique ; pour Azura, une longue robe d’un bleu profond et un foulard clair dissimulait la couleur insolite de sa chevelure ; pour Virdis enfin, un manteau à capuchon qui servait le même but. Quant à lui, il portait son uniforme d’élève de l’École Jaune de la Transmutation. Encore une fois, il s’émerveilla de la transformation qui affectait chacun d’entre eux en devenant « solides » : ils gardaient pour l’essentiel les traits qu’ils arboraient à Lucida, mais leur stature et leur allure s’adaptaient à la personne qu’ils étaient censés être… Aurean avait repris son apparence de garçon de seize ans ; même s’il avait un peu « grandi » depuis l’année passée, il devait encore lever la tête pour regarder Rufus et Azura dans les yeux.
    
    Après avoir parcouru le corridor qui desservait les autres vestiaires, ils parvinrent devant la grande porte à doubles battants qui donnait dans la salle d’armes. La vaste pièce se situait dans l’aile Rouge de l’Académie. Même si le maniement de l'épée représentait une activité populaire parmi les Hautes Lignées de Rayliss, aussi bien pour les filles que pour les garçons, la discipline n’était obligatoire que pour les élèves de l’École Rouge du Combat. Durant les années passées, Aurean n’avait jamais eu l’occasion de s’y rendre. Il fut d’autant plus impressionné par ses proportions : les murs se dressaient sur une hauteur équivalente à deux étages ordinaires. De vastes fenêtres aux carreaux de verre grisé permettaient à la lumière d’y déferler sans jamais devenir aveuglante. D’immenses chandeliers, que l'on pouvait monter ou descendre grâce à un système de poulies, pendaient au plafond. Des râteliers couvraient toutes les parois ou presque, portant une infinie variété d’armes : des épées classiques, de différente forme et de longueurs diverses, certaines probablement vieilles de plusieurs siècles, mais aussi des dagues, des lances et des pics, de masses, des bâtons ferrés… Il se demanda si les élèves de l’École Rouge apprenaient réellement à manier tout cela. Il ressentit un nouveau respect pour ses membres.
    
    Plusieurs groupes travaillaient avec les maîtres d’armes de l’École Rouge, revêtus de la tenue préconisée par l’Académie pour les exercices physiques. Ils avaient remplacé leurs vestes par des gilets qui leur offraient une meilleure liberté de mouvement. Mais tandis que les garçons portaient des pantalons un peu plus larges et sobres fourrés dans de hautes bottes, les filles avaient troqué leur jupe contre une culotte bouffante qui leur arrivait un peu au-dessus du genou, des bas de la couleur de leur École et des bottines à talon plat.
    
    Bertlam, qui supervisait les entraînements, les attendait en compagnie de leurs amis, à qui l’on avait fourni le même type de vêtements en prévision de leur initiation aux armes.
    
    « Je crois que je vais vite m’habituer à cette tenue ! » s'enthousiasma Kaeli, baissant le nez pour s’admirer.
    
    Estrella grimaça légèrement ; visiblement, elle ne partageait pas cet avis. Ce style de tenue avantageait la petite blonde bien plus que ses camarades. Même pour Segara, habituellement si élégante, l’uniforme n'offrait rien de flatteur – et il en allait de même pour Kina, ou plutôt, Verana, assise un peu à part du groupe. L’Ombre ne se sentait pas encore à l’aise en public, malgré la présence de ses amis. Aurean était toujours surpris de la voir porter le visage de Segara ; seuls ses iris, si noirs qu’on ne pouvait les distinguer de la pupille, la différenciaient de son attache. Il se demandait parfois si leur association se déroulait bien. Celle qu’il partageait avec Estrella avait longtemps été chaotique, avant qu’ils parviennent enfin à trouver une façon de fonctionner ensemble.
    
    La jeune fille brune accrocha son regard et lui offrit un sourire :
    
    « Ton retour au pays s’est bien passé ?
    
    – Disons que cela a été… dépaysant, répondit-il évasivement. Il va me falloir un peu de temps pour me réhabituer à un pays aussi… différent.
    
    – Je comprends... »
    
    Elle pivota vers Azura et Rufus, scrutant leur expression, sans doute dans l'espoir d'y trouver les détails qu’il ne voulait pas lui livrer. Mais les deux Gardiens affichaient un visage parfaitement neutre. Un peu agacée, elle se tourna de nouveau vers le garçon blond, avec la résolution visible de le faire parler dès qu’ils seraient seuls.
    
    « Eh, Aurean ! »
    
    Eymery s’avança vers lui, avec son enthousiasme habituel. En apparence, le garçon n’avait pas changé. Il fallait bien le connaître pour saisir la tristesse permanente au fond de son regard. Le Gardien était toujours plus impressionné par son courage. Il n’était pas sûr qu'à sa place, il aurait pu supporter cette épreuve avec autant de constance.
    
    « Je suis heureux de te voir ! Je me demandais si tu serais rentré à temps. Après tout, là-bas, tu es vraiment chez toi... »
    
    Aurean baissa la tête, un peu troublé ; il n’osait avouer que c’était ici, à Erastria, qu’il était chez lui ; que Lucid lui avait fait l'effet d'un monde étranger où il se sentait perdu. Le garçon roux fronça légèrement les sourcils ; il était bien plus perceptif que son tempérament énergique et extraverti le faisait supposer. Avait-il compris sa gêne ?
    
    Il n’eut pas le temps de méditer la question ; derrière le mage de l’École Rouge, s’avançaient déjà Yllias et Fontain. Le mage Vert de la Vie semblait légèrement nerveux, sans doute parce que l'endroit s’opposait fondamentalement à sa propre vocation. Le mage Orange de la Création, quant à lui, portait un large sourire sur son visage rond. Aurean s’étonna une fois encore de la maturité que le garçon replet avait gagnée depuis leur combat contre les d’Arral et le Prétorien.
    
    « Nous avons quelque chose de très encourageant à vous montrer ! déclara le responsable de la sécurité avec un large sourire. Rufus, peux-tu prendre une arme ? »
    
    Le Gardien Rouge s’exécuta, choisissant une épée large à une main. Il se tourna vers le Compagnon, avec un regard interrogateur.
    
    « Fontain, est-ce qu’elle est prête ?
    
    – Oui, maître Bertlam », répondit le garçon avec fierté.
    
    Il s’éloigna pour aller chercher une autre lame, d’apparence parfaitement ordinaire, qui reposait sur un portant spécial derrière eux. Aurean l'observa avec perplexité : l’épée, l’un des modèles standard employés pour l’exercice, n’avait clairement rien d’exceptionnel. Il la tendit à Eymeri qui s’en saisit avec respect, avant de se placer devant Rufus, à une distance raisonnable de l'assistance.
    
    Les deux adversaires se mirent en garde ; Aurean ne se sentait pas vraiment rassuré pour son ami. Même sous sa forme humaine, le Gardien Rouge était un combattant hors pair, et l'épée constituait son arme de prédilection, comme le bâton pour lui-même. Comment un jeune garçon parviendrait-il à lui tenir tête, surtout sans ses pouvoirs ?
    
    Les premiers échanges furent classiques, des frappes de tailles et les parades appropriées… Puis, avec l'alliance de force et de vivacité qui le caractérisait, Rufus feinta pour mieux passer les défenses de son adversaire ; Eymeri perçut son action et répliqua avec une telle puissance que le Gardien lui-même se retrouva projeté vers l'arrière. Aurean en resta bouche bée de stupéfaction ; il réalisa qu'il n'avait jamais vu le roux combattre… mais il était un escrimeur né, avec ce qu'il fallait de vigueur, de précision et d'audace. Mais cela n'expliquait pas la force de son attaque !
    
    Le mage de l'École Rouge recula légèrement ; son épée apparut clairement aux yeux de tous. La lame se trouvait nimbée d'une lueur couleur de rubis qui déclina lentement, pour finalement disparaître.
    
    « Mais… comment est-ce que tu as fait ça ? » demanda le Gardien d'Or avec enthousiasme. Tu as récupéré une partie de tes pouvoirs ?
    
    – Pas vraiment, répondit son ami avec un sourire un peu triste. Mais je ne suis pas aussi impuissant qu'on pouvait le penser. Fontain va tout t'expliquer. »
    
    Le mage Orange de la Création s'avança, fier et un peu intimidé :
    
    « D'après les observations de sire Stefen de Glaz, le précepteur de l'école Rouge du Combat, il semble qu'Eymeri ne possède plus sa Lumière originelle… mais il dispose toujours de la volonté, de l’étincelle qui lui permet de la manier. J'ai juste employé la magie Orange de la Création pour infuser de la lumière à l'intérieur même de cette épée. Le plus difficile était de faire en sorte qu’Aymeri pourrait l’employer, alors que nous n’avons pas la même Couleur majeure.
    
    – Alors, il a eu une idée formidable, s'exclama Kaeli.
    
    – J'ai juste demandé à sire Stefen de nous offrir de la Lumière Rouge, afin d’être sûr qu’Eymeri pourrait l’employer. La magie Orange s’allie très bien avec toutes les autres couleurs. Nous ne faisons que créer un terrain favorable pour infuser cette magie partout où c’est nécessaire. Elle peut être en quelque sorte façonnée, comme pour servir d’outil !
    
    – Fontain, nous savons tout cela, soupira Yllias.
    
    – Désolé, répondit l’intéressé d’un ton confus.
    
    – Mais c’est réellement génial ! déclara Eymeri d’un ton enthousiaste. Grâce à toi, je ne me sens plus si inutile !
    
    – Tu es loin d’être inutile, intervint maître Bertlam en souriant. Tes progrès au combat sont époustouflants.
    
    – Puisque je ne peux plus employer la magie, il fallait bien que je sois bon à quelque chose… répliqua le garçon avec une désinvolture forcée, visiblement gênée par les compliments du Compagnon.
    
    – Ne te sous-estime pas. Tu as toujours eu des dispositions, mais je ne pensais pas que tu pouvais atteindre un tel niveau ! Au point de faire reculer Rufus...
    
    – Il ne faut pas exagérer ! protesta le Gardien Rouge. J’ai été trahi par l’effet de surprise ! »
    
    Aurean éclata de rire ; il aimait beaucoup Rufus, sa droiture, sa franchise et son courage, mais il pouvait parfois se montrer un peu… orgueilleux. Même les Gardiens de Lucid n’étaient pas à l’abri d’un certain nombre de défauts – heureusement mineurs.
    
    « Rufus, ne te cherche pas d’excuses, rétorqua Bertlam, amusé. Eymeri, et si tu nous montrais un peu plus de tes talents ? »
    
    En voyant, pour la première fois depuis longtemps, un sourire sincère illuminer le visage de son ami, Aurean eut la sensation qu’une partie de son fardeau avait été allégé… mais une partie seulement. Il se promit de faire tout son possible pour aider Eymeri à retrouver tout ce qu’il avait perdu, pas seulement une fraction !
    
    
    
    

Texte publié par Beatrix, 28 juin 2018 à 00h00
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