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Tome 1, Chapitre 22 « L'Ombre d'un Doute - Deuxième partie » Tome 1, Chapitre 22
Estrella demeurait muette, figée par l'énormité de cette requête. Ainsi, elle devait laisser dame Ledelian plonger dans son esprit, mettre à nu ses pensées, ses interrogations, ses insécurités et ses craintes les plus profondes, tous les sentiments ambivalents qu'elle avait pu nourrir envers Aurean, son père et même le reste de sa famille ?
    
    D'un autre côté, si cette manipulation pouvait prouver qu'elle n’était pas devenue subitement folle, que sa terreur soudaine face au Gardien avait été provoquée par quelqu’un d’autre, elle serait débarrassée de l'angoisse latente et de l'intense culpabilité qui la taraudaient depuis qu'elle avait repris ses esprits.
    
    Elle s’était enfuie loin d'Aurean, affaiblissant leur lien. Elle s'était jetée dans la gueule du loup, l'obligeant à combattre les Ombres. Il avait été blessé par sa faute... Que se serait-il passé si la mince chaîne de lumière s'était brisée ? Le gardien aurait sans doute perdu toute chance de comprendre ce qui avait provoqué la mort de Bastian et son propre calvaire.
    
    « Eh bien, Estrella ? »
    
    Le regard de son père demeurait posé sur elle, avec une intensité qui la rendait mal à l'aise. Elle avala péniblement sa salive.
    
    « Estrella, déclara dame Ledelian d'une voix douce, vous n'avez pas à vous inquiéter : je ne fouillerai pas vos pensées. Je regarderai votre esprit comme on observe un paysage du haut d'une montagne. »
    
    L'indécision pesait toujours aussi fortement dans le cœur de la jeune fille. Elle savait cependant qu'elle ne pouvait différer sa réponse, ou ses chances de connaître la vérité finiraient par disparaître.
    
    Elle baissa la tête, résignée, bon gré mal gré, à se laisser faire. Elle ne pouvait s'empêcher de se rappeler la façon dont le professeur de l’École Bleue de l'Esprit avait manipulé madame Maysie. Elle ne pourrait l'empêcher de faire de même avec elle. Pas plus qu'elle n'avait pu empêcher ce mage inconnu de déformer sa perception de la réalité au point de lui faire perdre toute raison.
    
    D'un autre côté, dame Ledelian s'était présentée depuis le début comme son alliée... Une alliée qui avait cautionné la présence sur Erastria de créatures puissantes, déclarées hors-la-loi par la Haute Chambre de la Magie... mais une alliée tout de même. Tout comme son père, en dépit de ses secrets et de ses agissements sombres et nébuleux.
    
    Elle crispa les poings, décidée à poser ses conditions :
    
    « C'est d'accord, mais vous devez me faire une promesse ! »
    
    Elle les regarda avec défiance, notant l'expression de chacun des humains présents : choquée pour son père, curieuse pour Bertlam, amusée pour dame Ledelian. Les trois gardiens, quant à eux, demeuraient graves, attendant sa déclaration. Soudain intimidée, Estrella baissa les yeux et dut prendre sur elle pour déclarer enfin :
    
    « Eh bien... Je ne veux... surtout pas que vous me cachiez quoi que ce soit. Je veux savoir qui m'a fait cela et pourquoi, si vous pouvez le découvrir. »
    
    Elle releva le menton avec détermination :
    
    «Me le promettez-vous ? »
    
    Elle ne s'arrêta que brièvement sur les iris gris de dame Ledelian avant de plonger son regard dans celui de de son père.
    
    « Est-ce que vous me le promettez ? répéta-t-elle, sur un ton presque suppliant cette fois.
    
    — Elle a besoin de savoir, déclara Aurean. Nous avons besoin de savoir... Pour pouvoir nous protéger comme il se doit. »
    Elle se tourna vers le Gardien, étrangement touché de son soutien : il n'y était pas obligé, après tout. Compte tenu de sa nature, personne ne devait rien lui cacher. Mais peut-être connaissait-il ce sentiment, d'une certaine manière : avec cet étrange trouble de sa mémoire, c'était un peu comme si le monde entier était devenu pour lui un endroit étrange et mystérieux.
    
    Dame Ledelian hocha la tête avec compréhension :
    
    « Je suis tout à fait d'accord avec cela, Gardien Aurean. Francis ? »
    
    Le père d'Estrella marqua une pause, avant de déclarer à son tour :
    
    « C'est bon pour moi.
    
    — Très bien, alors. Estrella, installez vous confortablement et ne cherchez pas à résister. Songez à des choses agréables. A vos nouveaux amis, par exemple... »
    
    Le regard vert d'Yllias de Clare et son sourire charmeur lui vinrent aussitôt à l'esprit. Elle se sentit rougir et espéra que personne n'avait rien remarqué. Mais après tout, dame Ledelian n'avait-elle pas dit qu'elle ne toucherait pas à ses pensées intimes ?
    
    Elle esquissa un léger sourire en songeant au moment où elle se retrouverait de nouveau à côté du mage de l'Ecole Verte, et laissa ses rêveries l'emporter.
    
    
ƸӜƷ

    
    La petite fille regardait par-dessus la barrière, les deux mains refermées sur le barreau du haut. Elle ne devait pas avoir plus de huit ou neuf ans ; elle portait un corsage blanc orné de dentelle, mais avec une culotte courte, comme un jeune garçon. Ses longs cheveux sombres tombaient librement dans son dos.
    
    Estrella s'approcha d'elle et tourna son regard dans la même direction : un vaste paysage s'étendait devant leurs yeux, en contrebas de leur point d’observation. Elle pouvait distinguer des bois, des prés et des rivières qui brillaient comme des serpentins d'argent sous un soleil doré d’après-midi. Au loin, se dressaient quelques villes blanches, vers lesquelles filaient des routes pavées de dalles claires.
    
    Elle étudia le profil aux lignes pures de la fillette, notant son expression concentrée. Le fin visage se tourna vers elle ; elle rencontre un regard gris empreint de gravité.
    
    « Où sommes-nous ? » demanda-t-elle pour lancer la conversation.
    
    L'enfant esquissa un léger sourire :
    
    « Regarde, il y a un monde entier ici... Il peut varier et changer selon tes désirs et tes envies. Tu ne veux pas essayer ? »
    
    Estrella fronça les sourcils : si ce monde lui appartenait, ne devrait-elle pas le reconnaître ? Pourquoi n'y trouvait-elle pas l'hôtel particulier de ses parents à Raylissane, et leur demeure à la campagne ? Voire même l'Académie des Sept Couleurs ?
    
    A peine cette idée avait-elle effleuré son esprit, que les bâtiments auxquels elle avait songé apparurent au milieu du paysage, comme des blocs de construction qu'un enfant aurait posés au hasard. Elle ne put retenir un léger rire, avant de se reprendre : cela n'allait pas du tout !
    
    Elle décida de placer aux alentours les beaux quartiers de Reylissane, avec leurs bâtiments clairs et riants et leurs larges rues plantées d'arbres. Le résultat était un peu étrange et n'avait pas grand-chose à voir avec la ville telle qu'elle la connaissait. Déjà, elle était vide de tout habitant : ne devrait-elle pas y voir des passants, des calèches, une voie de chemin de fer, avec un petit train aux couleurs vives ?
    
    Tandis qu'elle regardait sa réalisation prendre forme, une tranchée sombre fendit subitement la capitale rêvée. Une ruelle étroite et obscure, bordée de vieux immeubles gris aux balcons rouillés, aux façades penchées et menaçantes.
    
    L'endroit où avait eu lieu l'attaque des Ombres.
    
    Elle recula violemment, étouffant un léger hoquet de surprise et de crainte. Ses poings se crispèrent ; d'une pensée rageuse, elle envoya une vague de lumière qui engloutit la ruelle de sa clarté purificatrice, consumant jusqu'à ses dernières traces.
    La fillette éclata de rire :
    
    « Voilà une solution radicale ! Mais es-tu sûre qu'il n'y a pas dans ce monde d'autres choses... qui n'ont pas à s'y trouver ? »
    Estrella se tourna vers elle, avec un mélange de suspicion et de curiosité :
    
    « Pourquoi parles-tu de … choses étrangères ? »
    
    L'enfant ne répondit pas tout de suite : elle avait reprit sa place, accrochée à la barrière, et ses yeux gris scrutaient attentivement le paysage. Estrella soupira et en fit de même. Soudain, elle poussa un léger cri : des fumerolles de brume violette s'élevaient du sol ; dans leur sillage, les images mettaient à vaciller comme la flamme d'une bougie.
    
    « Qu'est-ce que c'est ? souffla-t-elle. Un... rêve ?
    
    — Non, répondit la fillette, les yeux braqués sur l'étrange phénomène. En fait, il s'agirait plutôt... de la trace d'une intervention extérieure. Mais elle n'est pas très puissante... Regarde, elle disparaissent déjà. »
    
    Elle disait vrai. Les volutes de fumée s'évanouissaient doucement, comme si le soleil les dissipaient comme une simple brume matinale. Estrella fronça les sourcils : l'apparition lui faisait songer à quelque chose... mais quoi ? Elle observa les passants dont les rues s'étaient peuplées et remarqua parmi les petites silhouettes indistinctes un garçon en vert, aux cheveux châtain, qui lui lança un sourire avant de passer son chemin. Alors qu'elle le regardait disparaître, son attention fut attirée par une autre figure, vêtue de jaune dorée et qui semblait doucement briller de sa propre lueur.
    
    Estrella se recula brusquement : fallait-il donc qu'il la suivre jusqu'ici ? Elle considéra l'image avec irritation : cette intrusion ne pouvait être le fait de sa propre volonté ! Elle devrait tirer l'affaire au clair. Toute à sa contrarié, failli louper une nouvelle présence, celle d'une jeune fille de son âge, aux longs cheveux argent, qui lui lança un regard empli d'hostilité avant de perdre de la substance.
    
    Lizbet...
    
    Elle fixa avec déplaisir l’endroit où Lizbet s’était évanouie : de quel droit la mage de l’École Violette avait-elle osé s’inviter dans son univers ? La fillette à ses côtés lui glissa un regard amusé :
    
    « A mon avis, cette personne n'a aucune notion de ce qui est décent ou non. Fort heureusement, son empreinte n'est que superficielle, mais il est possible qu'elle ne soit pas la seule à avoir opéré une intrusion... »
    
    La jeune fille contempla de nouveau la scène radieuse ; soudain, elle réalisa que tout était... en quelque sorte, trop beau. Trop parfait. Ce pays illusoire était-il figé dans une éternelle après-midi d'été ? Tout y étincelait littéralement, comme dans une illustration parfaite de roman pour enfant. Il devait bien y avoir des nuages, des averses...
    
    Comme pour lui donner raison, un nuage assombrit légèrement le soleil : juste une nuée d’un gris argenté, pas réellement menaçante, mais qui suscita en elle une étrange mélancolie. Au loin, un bois se dressait, plus net à présent que la lumière d'or ne nimbait plus la scène. Ou plutôt, une forêt : de grands arbres à l'écorce sombre, au feuillage si épais que la lumière du jour ne semblait pas pouvoir le traverser.
    
    Elle fixa son attention sur cette forêt, qui semblait soudain terriblement proche, mais au même temps, étrangement irréelle, comme ces lieux que l'on ne visitait qu'en rêve mais qui laissaient au réveil un souvenir puissant et durable. Elle se demanda ce qu'elle abritait, au-delà de ses branches étroitement entrelacés et de ses buissons d'épineux. De légères écharpes de brumes, légèrement teintées de lilas, tournoyaient paresseusement dans le sous-bois.
    
    Estrella serra les mains sur le bois rêche de la rambarde, tentant d'apercevoir les profondeurs cachées. Il y avait comme un bruit de sanglots qui lui parvenait d'au-delà des murs de ronces. Qui pouvait bien pleurer ainsi ?
    
    Comme en songe, elle eut la sensation particulière d'être tout à la fois spectatrice éloignée de la scène mais, au même temps, de s'avancer entre les frondaisons, pour découvrir ce qu'elles dissimulaient. Il lui était difficile de se frayer un chemin, même en esprit : elle ressentait la morsure des épines qui s'accrochaient à ses vêtements et à sa peau ; elle buttait sur le sol inégal, où racines et tiges rampantes s'entrelaçaient sous le tapis d'humus. Plus elle avançait, plus la lumière se faisait pauvre, plus la forêt perdait de sa substance pour laisser place à des ombres solides.
    
    Les sanglots devenaient de plus en plus audibles, de plus en plus déchirants. Estrella ne discernait toujours pas leur origine : elle avait à présent la sensation d’avoir plongé dans un univers de nuit, où les choses n’étaient discernables que par leur différent degré d’obscurité.
    
    En fin, elle la vit – si ce mot pouvait être utilisé : une forme vaguement humaine, fragile et gracile, mais encore plus sombre que tout ce qui l’entourait, comme de la forêt qui l'encerclait émanait de sa seule présence. La créature possédait les mêmes ailes réduites à leurs seules nervures que les Ombres ordinaires, mais elles ressemblaient plus à une délicate dentelle qu’à des horreurs effilochées. Des particules d’obscurité s’échappaient de ses yeux – ou plutôt, des deux puits de néant absolu qui ouvraient dans sa face indistincte - pour se dissiper autour d’elle. Estrella ne put s’empêcher de songer aux larmes de lumière d’Aurean…  Une créature de Penumbra ? Et qui pleurait ?
    
    Soudain, elle remarqua un détail terrible et effrayant : l'Ombre portait des fers aux pieds et aux poignets, des entraves totalement matérielles où elle pouvait apercevoir de traces de rouille. Qui pouvait bien la retenir contre son gré ? Estrella s’avançait pour lui porter secours quand la captive releva brusquement la tête :
    
    « Non ! » s’écria-t-elle d'une voix horrifiée, comme un puissant murmure mêlé des accents gémissant du vent.
    
    Un tremblement parcourut le corps d’obscurité ; il se redressa, comme s’il n’avait été qu’une marionnette et que son manipulateur avait subitement tiré sur ses fils. Les bras, libérés, se tendirent dans sa direction. Les mains fines explosèrent en une masse de tentacules qui se précipitèrent vers elle, avec une avidité horrifiante.
    
    « Estrella, attention ! »
    
    Une petite main se glissa dans la sienne, la tirant brusquement en arrière. Elle se retrouva de nouveau debout devant la rambarde, consciente de n'avoir jamais vraiment quitté cet endroit. Lentement, la forêt s’effaça, ne laissant à sa place que des champs colorés, comme une grande courtepointe assemblée de carreaux verts, bruns et or.
    
    L’enfant serrait toujours ses doigts, ses grands yeux, couleur de ciel de pluie, emplis d’inquiétude. Puis, lentement, Estrella sentit sa main lâcher celle de la fillette comme elle chutait dans un gouffre sans fond...

Texte publié par Beatrix, 18 avril 2014 à 14h29
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