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Tome 1, Chapitre 19 « Illusions - Troisième partie » Tome 1, Chapitre 19
Le carrosse de l'homme roulait à bon train ; contrairement à celle qui l'avait amenée à l'académie, c'était une voiture entièrement fermée, en bois laqué d'un violet sombre comme les habits de son propriétaire. Les frises et les décorations délicates en forme d’arabesques avaient été rehaussées d'argent.
    
    Estrella ressentait toujours une légère impression d'irréalité. Elle s'enfonça profondément dans les fauteuils de velours. C'était comme dans un conte de fée... et d'ailleurs, peut-être rêvait-elle : elle se sentait un peu euphorique, comme la fois où elle avait goutté le fond de verre abandonné par son père, quand elle avait six ans, et s'était retrouvée légèrement ivre. Elle espérait juste qu'elle n'aurait pas le même mal de crâne après coup.
    
    « Estrella... Ne lui fais confiance... »
    
    La voix résonnait tout au fond de sa conscience, mais elle l'en chassa comme une mouche importune.
    
    « Estrella... Le lien... »
    
    Instinctivement, elle porta la main à son poignet... Elle ne ressentait plus la cruelle brûlure qui l'avait affectée ; sous le bracelet d'argent, le lien palpitait doucement. Peut-être allait-il disparaître... Étrangement, cette pensée ne l'affectait en rien. Elle avait même hâte d'en être libérée. Libérée du Gardien d'Or attachée contre sa volonté à son existence.
    
    L'homme était assis en face d'elle, l'observant de ses yeux argentés ; son visage n'exprimait rien d'autre qu'un intérêt poli, mais son regard... Son regard semblait plonger au plus profond d'elle, comme pour sonder son esprit :
    
    « Je ne me suis pas présenté, fit-il subitement. Je me nomme Mikhaïl d'Arral... 
    
    — Arral ? »
    
    Ce nom était familier. Il y avait peu de coïncidences quand les Grandes Lignées étaient concernées.
    
    « Vous êtes... de la famille de Lizbet et Kina ? »
    
    Il hocha la tête lentement :
    
    « En effet. Lizbet et Kina sont mes filles. »
    
    Il émit un léger soupir :
    
    « Lizbet a été très affectée par la disparition de Bastian de Trente. Ils étaient très proches... Je crains que dans un accès de douleur, elle n'ait employé de façon irréfléchie ses pouvoirs envers vous et ce garçon. Quel est son nom déjà ?
    
    — Aurean, souffla-t-elle.
    
    — C'est cela. Aurean. Je ne sais rien de lui, en fait. Mais comment blâmer Lizbet d'éprouver quelques sentiments... un peu vif à ce sujet ? »
    
    Bien sûr. C'était naturel. La jeune fille ne pouvait décemment lui en vouloir.
    
    La voiture avançait toujours à vive allure ; Estrella jeta un regard indifférent par la vitre, regardant les bâtiments de la ville défiler devant ses yeux. Elle reconnut bientôt le quartier dans lequel se trouvait la demeure des Outremont. Elle avait hâte de se retrouver chez elle, dans la sécurité des murs de sa demeure. Loin de l'académie et de tous les gens qui l'obligeaient à côtoyer ce qu'elle n'avait aucune envie d'approcher. Pour la première fois depuis des semaines, elle se sentait légère... Comme soulagée...
    
    Autour de son poignet, elle sentit le lien frémir de plus belle.
    
    Comme s'il s'effilochait lentement, la libérant enfin...
    
    Elle ferma les yeux et se laissa aller sur le fauteuil moelleux, oubliant ses dernières préoccupations.
    
    
ƸӜƷ

    
    Aurean leva le bras à hauteur de ses yeux : le lien palpitait de plus en plus intensément. Rufus posa la main sur son épaule, avec une expression inquiète.
    
    « Vous vous éloignez l'un de l'autre... Je pense que c'est à dessein. Elle a dû être délibérément influencée pour te fuir... par un mage soit de l'Ecole Bleue, soit de l'Ecole Violette. 
    
    — Lizbet... souffla le Gardien d'une voix tendue.
    
    — Est-ce que tu peux déterminer dans quelle direction Estrella est en train de s'éloigner ? »
    
    Aurean marqua une pause silencieuse, avant de hocher la tête :
    
    « Oui. »
    
    Il avisa la voiture des Outremont : sur son siège, le cocher attendait toujours, avec une expression inquiète.
    
    Quand il vit le garçon blond s'approcher de lui, son visage s'éclaira :
    
    « Monsieur Aurean ! Est-ce que tout va bien ?
    
    — Nous devons rejoindre mademoiselle Estrella. Je crois savoir où elle est partie. Pensez-vous que vous pouvez m'aider, si je vous donne la bonne direction ?
    
    — Ça ne devrait pas poser de problèmes... »
    
    Rufus croisa les bras, le regard sombre:
    
    « Je regrette de ne pas pouvoir t'accompagner, il faut que je retrouve Bertlam et que je le ramène au plus vite. Tu es sûr que ça ira ? Tu n'as retrouvé qu'une portion de capacités...
    
    — Ne t'en fais pas. Préviens aussi Azura et Dame Ledelian. »
    
    Le jeune homme hocha la tête. Avec un regard déterminé, Aurean monta dans la la voiture et s'installa à côté du cocher. Ce dernier fouetta les chevaux, qui bondirent en avant, et s'efforça de se frayer un chemin à travers le trafic qui entourait l'académie.
    
    
ƸӜƷ

    
    La voiture s'arrêta subitement ; Estrella s'éveilla en sursaut. Elle pouvait entendre le cheval renâcler. Elle jeta un coup d'oeil par la fenêtre du carrosse, pour réaliser qu'elle se trouvait dans une rue qu'elle ne connaissait pas, sombre et étroite ; Mikhaïl d'Arral s'aperçut de son désarroi :
    
    « J'ai demandé au cocher d’emprunter un raccourci.... mais il semble que j'aie eu tort. Ne bougez pas, je vais voir ce qui se passe exactement... »
    
    Avec un sourire rassurant, l'homme aux cheveux argentés descendit de la voiture et se dirigea vers l'avant du carrosse. Elle l'entendit discuter avec le cocher, mais elle ne trouvait pas la volonté de quitter ce siège confortable. Elle se pencha légèrement vers la fenêtre, tentant de distinguer ce qui se passait à l'extérieur.
    La rue où le carrosse était arrêté lui parut étrangement obscure : les bâtiments tout autour d'eux semblaient couper la lumière du jour. Elle se souvint qu'il s'agissait d'une des parties les plus anciennes de Raylissane, qui remontait à l'époque du règne de Morregan, peut-être même avant. Les bâtiments massifs, élevés dans une pierre plus sombre que les autres immeubles de la ville, étaient tassés les uns contre les autres ; leurs étages supérieurs débordaient largement sur la rue et se raccordaient par des passage et des galeries.
    
    Malgré la proximité des beaux quartiers, cette zone désertée par les Hautes Lignées avait été investie par le peuple incolore depuis bien longtemps. Même si les traces de son ancienne splendeur étaient encore visibles, il s'en dégageait une impression d'abandon et de négligence. Cependant, dans son état second, la jeune fille ne put s'empêcher de trouver quelque chose de romantique aux sculptures érodées et aux balcons rouillés.
    
    La ruelle était vide de tout passant : c'était un peu étonnant dans une ville de la taille de Reylissane, qui grouillait d'activité jusque dans ses moindres recoins. La jeune fille avait presque le sentiment d'être tombé dans un autre monde... dans une étrange ville fantôme... Une ville d'ombre...
    Soudain, quelque chose bougea à l'angle de sa vision. Elle tourna la tête, tentant d'apercevoir à travers la vitre ce dont il s'agissait, en vain. Le carrosse demeurait désespérément immobile, et Mikhaïl d'Arral ne faisait pas signe de remonter. L'esprit un peu plus clair à présent, Estrella décida d'aller voir ce qui pouvait bien se passer. Elle se leva, ouvrit la porte du véhicule et mit pied à terre sur les pavés inégaux de la ruelle. Une odeur de terre et d'humidité s'élevait des vieilles pierres, comme si cet endroit ne voyait jamais le soleil.
    
    Le père de Lizbet et de Kina parlait toujours au cocher, qui ne parvenait pas à faire avancer ses chevaux. Les animaux semblaient en proie à une profonde terreur, tremblant de tous leurs membres, les oreilles plaquées contre le crâne ; leurs yeux agrandis par la peur laissaient apparaître le blanc autour de leur large pupille. Ils dansaient littéralement sur place, reculant entre les brancards de l'attelage pour ne pas avoir à avancer.
    
    « Mademoiselle, fit le mage sur un ton de reproche, vous n'auriez jamais dû descendre. Qui sait ce qui peut rôder dans cet endroit ? »
    
    Le cocher, un petit homme râblé serré dans un grand manteau de cuir noir, jetait des coups d’œil de tous les côtés, presque aussi nerveux que ses chevaux. Mikhaïl d'Arral, visiblement tendu, surveillait attentivement, quoique plus discrètement, la ruelle désolée. Estrella pouvait sentir une menace flotter autour d'eux, mais elle avait beau regarder, elle ne remarquait rien de particulier. Elle était sur le point à faire demi-tour pour regagner la voiture quand elle s'immobilisa : devant elle, dans les recoins d'ombre de part et d'autre de la rue, quelque chose bougeait... Elle en était certaine, cette fois !
    
    Et cependant, rien de tangible ne pouvait se terrer ainsi.
    
    Elle haussa les épaules et s’apprêtait à remonter dans le carrosse quand elle les aperçut enfin : ils semblaient se détacher du cœur même des ombres, des créatures tissées d'obscurité, comme si leur substance n'était constituée que de lambeaux éthérés. Des lambeaux qui se tournaient et se tordaient lentement pour évoquer la forme approximative d'un être humain, à travers laquelle on pouvait apercevoir les murs qui avaient couvert leur présence. Leur regard... en fait, ils n'avaient pas vraiment d'yeux, mais deux puits d'une noirceur plus intense encore que le reste de leur être, au cœur de leur visage indistinct. Dans leur dos, s'étendaient de grandes ailes, comme celles d'une phalène, mais effilochées au point de ne plus sembler en retenir que les nervures...
    
    Elles n'étaient pas laides, pas repoussantes en soi... Mais leur existence ici, à Erastria, au cœur de Reylissane était une terrible anomalie, un non-sens absolu. C'est du moins ce que ressentait Estrella en les voyant avancer vers elle, lentement mais sûrement. Elle pouvait en compter cinq, qui convergeaient toutes vers leur position.
    
    Elle aurait dû avoir peur, tenter de fuir. Elle en avait plus ou moins conscience. Mais la situation suscitait une impression d'irréalité si puissante qu'elle n'en ressentait pas la nécessité. Elle ferma les yeux... Si c'était un rêve, peut-être se réveillerait-elle loin de ce quartier abandonné et de ces bizarres créatures des ombres...
    
    
ƸӜƷ

    
    La voiture des Outremont cahotait à toute allure le long des rues, se frayant un passage entre des véhicules plus larges, empiétant parfois sur les trottoirs, dans un concert de protestations et d'insultes.
    
    « J'espère que monsieur d'Outremont n 'aura pas trop de soucis à cause de cela... Et que je ne me
    retrouverai pas renvoyé... bafouilla le cocher quand la route devint plus praticable.
    
    — Il s'agit de venir en aide à mademoiselle Estrella, rappela Aurean, le regard fixé sur le lien palpitant. Je suppose que les circonstances vous excusent d'elles-mêmes... »
    
    Il regarda autour de lui, avant de se tourner de nouveau vers son voisin :
    
    « Nous n'allons pas dans la bonne direction ! Il faut partir vers la gauche ! »
    
    Sa voix arrivait à peine à porter par-dessus le vacarme des roues sur le pavé, des sabots des chevaux et de la cohue engendrée par leur précipitation. Il ferma les yeux ; ses traits se crispèrent sous un effort invisible... une ligne de lumière, ténue et tremblotante, surgit de son poignet, filant à travers la ville en direction de leur cible.
    
    L'éclat attira l'attention du cocher, qui lui lança un coup d’œil surpris :
    
    « Qu'est-ce que c'est que cela ?
    
    — Un sortilège qui nous permettra de la retrouver... »
    
    L'homme hocha la tête, sans s'interroger davantage : le peuple connaissait mal les capacités réelles des Hautes Lignées, et avait appris à ne plus trop s'étonner de leurs actions bizarres. Il se concentra à nouveau sur sa conduite, guidant les chevaux lancés à pleine vitesse sur la gauche de la large avenue, vers un écheveau de rues secondaires.
    
    Un chaos plus violent que les autres manqua de les éjecter de leur siège. Aurean se raccrocha de justesse, les traits tendus par l'angoisse.
    
    « Le lien est plus solide que nous le pensions, murmura-t-il... Mais il ne servira à rien si nous n'arrivons pas à temps... »
    
    
ƸӜƷ

    
    Une main se posa sur l'épaule d'Estrella, la secouant légèrement ; la jeune fille revint brutalement à la réalité.
    
    « Tout va bien, mademoiselle ? » murmura la voix inquiète de Mikhaïl d'Arral.
    
    Elle hocha la tête, la gorge sèche. Les créatures se rapprochaient d'eux, impitoyablement, palpitant légèrement dans la lumière du jour, comme peinant à garder leur substance. Mais cela ne semblait pas entamer leur détermination.
    
    Estrella sentit quelque chose s'agiter au creux de son estomac, comme pour chercher à s'échapper.
    
    Sa propre peur...
    
    Soudain submergée par l'angoisse et la confusion, elle recula brutalement, se heurtant à Arral qui se tenait toujours derrière elle. Il passa un bras autour de ses épaules pour la ramener en arrière. Elle sentit confusément la lumière du mage se libérer ; l'air se brouilla autour d'eux, comme un rempart de verre dépoli. Les créatures hésitèrent, un moment, visiblement indécises...
    
    « Venez, mademoiselle », souffla Arral à l'oreille d'Estrella...
    
    Il l’entraînait lentement vers le carrosse, quand un cri strident attira leur attention : les chevaux paniqués se cabraient violemment ; terrorisé, le cocher reculait vers le mur le plus proche. Il n'était plus envisageable de regagner la voiture. Le mage regarda autour de lui, à la recherche d'une voie dégagée. Il ferma les yeux, le visage crispé par la concentration ; la paroi d'air miroitant se déforma, se courbant en un long tunnel qui filait vers l'extrémité de la ruelle. Tandis qu'Arral s'efforçait de l'y entraîner, la jeune fille se dégagea brusquement de son étreinte :
    
    « Le cocher... Vous... vous ne pouvez le laisser là !
    
    — Ce n'est pas à lui qu'ils en veulent », rétorqua l'homme aux cheveux argent.
    
    Il poursuivit d'une voix inquiète :
    
    « Je n'ai aucun pouvoir offensif contre ce type de créature, je peux juste tenter de les écarter en perturbant la réalité, mais je ne sais pas s'il seront dupes bien longtemps... »
    
    Estrella leva les yeux vers le visage pâle et élégant :
    
    « Que sont-ils exactement... ? »
    
    Il secoua la tête, les sourcils froncés :
    
    « Quelque chose qui ne devrait pas exister sur Esrastria... Des créatures invoquées...
    
    — Invoquées... Vous voulez dire... qu'elles ne sont pas de ce monde ? souffla la jeune fille .
    
    — En effet, répondit-il gravement. Si je ne fais pas erreur, elles viennent droit de Penumbra... Le royaume des Ombres... »
    
    
    
    
    

Texte publié par Beatrix, 24 février 2014 à 12h42
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