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Tome 1, Chapitre 17 « Illusions - Première partie » Tome 1, Chapitre 17
Estrella regarda autour d'elle : leurs pas les avaient menés dans un vaste couloir le long duquel des tapisseries avaient été suspendues, entre des râteliers supportant des armes d'aspect antique. Encadrées de motifs complexes, des scènes de batailles y étaient représentées : les troupes de Lucid et celles de Penumbra s'y affrontaient, sous un ciel déchiré qui vomissait des éclairs. Les nuées grises s'entrouvraient pour déverser des rayons de lumière sur des champs de mort, constellés de corps brisés. Elle frissonna et détourna les yeux.
    
    Son regard fut attiré par un tableau plus calme, tout au bout du couloir : de facture très ancienne, il représentait un jeune garçon de quatorze ou quinze ans, vêtu d'une ample chemise sous un justaucorps et coiffé d'un grand feutre à plume. L'âge avait depuis longtemps délavé les couleurs, mais les détails demeuraient parfaitement clairs. Son visage grave, aux yeux limpides et trop grands pour son visage aux traits délicats, exprimait tant de sérieux et de détermination qu'elle en ressentit un curieux trouble.
    « Le prince Dorian, fit une voix profonde derrière elle. Ou du moins, la représentation la plus exacte que nous avons de lui, juste avant son décès présumé aux mains du roi Morregan. »
    
    Elle sursauta et se retourna, pour se trouver face à l'homme le plus gigantesque qu'elle avait jamais vu : haut de taille et puissamment bâti, il portait un uniforme noir galonné de blanc qui se tendait sur ses muscles saillants. Cependant, son visage carré mais régulier était ouvert et souriant, et une lueur amusée brillait dans son regard noisette. Elle se retourna pour chercher les garçons, mais ils étaient partis sans réaliser qu'elle était restée en arrière.
    
    « Le seul à avoir résisté à Morregan, en dépit de sa jeunesse et de sa faiblesse physique, poursuivit l'homme. Mais dans les faits, nous ne savons presque rien de lui. De même que nous ne saurons sans doute jamais pourquoi Morregan semble s'être soudain... volatilisé. L'un des plus grands mystères de notre histoire... mais nous ne sommes pas là pour ça. En théorie, les étudiants n'ont rien à faire dans cette aile. Puis-je vous demander qui vous êtes et les raisons de votre présence ? »
    
    Elle baissa la tête, honteuse d'être ainsi prise en faute :
    
    « Je... je suis Estrella d'Outremont, bredouilla-t-elle. Je suis à la recherche d'un de mes camarades. Il était très perturbé... et il s'est enfui par là. »
    
    Elle décida de ne pas mentionner Eymeri et Yllias, afin de leur donner une chance d'échapper à la sanction dont elle ferait certainement l'objet.
    
    « Je comprends. Eh bien, étant donné que vous êtes une nouvelle venue, je vous laisserai le bénéfice du doute. Mais j'ai oublié de me présenter : je suis maître Bertlam Vey, responsable de la sécurité de l'Académie. Si vous le souhaitez, je peux vous aider à chercher votre ami. »
    
    Elle faillit lui répondre que ce n'était pas son ami, avant de réaliser que ce serait une remarque particulièrement mesquine.
    
    « Puis-je savoir son nom ? demanda-t-il.
    
    — Au... Aurean de Trente... »
    
    Les yeux de maître Bertlam se plissèrent :
    
    « Je m'en occupe. Allez chercher vos amis, les cours vont bientôt reprendre. »
    
    Il se redressa et appela d'une voix forte :
    
    « Rufus ! »
    
    Du coin du couloir, presque par enchantement, apparut un jeune homme de dix-huit ou vingt ans, grand et bien bâti, sans toutefois être aussi puissant que maître Bertlam. Il possédait des cheveux d'un rouge si ardent que même ceux d'Eymeri aurait semblé éteints en comparaison. Il portait un uniforme semblable à celui du responsable de la sécurité, mais écarlate au lieu de noir.
    
    Mais ce que remarqua surtout Estrella, c'était que sa main était posée sur l'épaule d'un Aurean qui n'en menait pas large. Il releva les yeux et lança un regard hésitant à la jeune fille. Au même moment, Eymeri et Yllias, qui s'étaient aperçus de l'absence de leur amie, apparurent eux aussi, mais stoppèrent net à la vue des deux hommes.
    
    « Je pense qu'il vaut mieux que vous retourniez en cours sans tarder, dit maître Bertlam. Rufus restera à vos côté pour s'assurer que rien de fâcheux ne vous arrive. »
    
    Il fixa tout particulièrement Estrella, qui ne put s'empêcher de frémir sous ce regard insistant.
    
     « Et essayez la prochaine fois ne laisser personne importuner un camarade au point de le faire fuir de cette manière. »
    
    Il pivota sur ses talons et s'éloigna, après avoir jeté un petit regard appuyé par dessus son épaule.
    
    
ƸӜƷ

    
    L’arrivée du quatuor en compagnie de Rufus attira l'attention de tout l’amphithéâtre. Fort heureusement, il s'agissait encore d'un cours magistral et chacun regagna sa place attribuée. L'assistant de maître Bertlam demeura debout dans l'allée, les mains derrière le dos. Au bout d'un moment, la curiosité mourut et les élèves de l'Académie commencèrent à préparer leur plume et leur livret de notes.
    
    Un léger brouhaha attira l'attention d'Estrella vers une place vide, dans les premiers rangs. Prise d'un doute soudain, elle parcourut du regard rangée après rangée, et aperçut enfin une chevelure d'argent. Mais à l'attitude timide de sa propriétaire, elle réalisa qu'il devait s'agir de Kina, et non de Lizbet. Elle rencontra brièvement les yeux d'argent de la jumelle la plus effacée, qui lui lança un regard d'excuses. Comment deux sœurs pouvaient-elles être aussi différentes ?
    
    Le cours de l'après-midi était donné par dame Ledelian. C'était la première fois depuis sa comparution devant les professeurs, trois ans plus tôt, qu'Estrella avait l’occasion de la voir dans son uniforme – le même que celui des professeurs masculins, avec un pantalon étroit et une longue redingote, qu'elle portait avec de hautes bottes plutôt que des chaussures basses. Son exposé concernait le contrôle de l'intensité de la Lumière, afin de pouvoir en moduler les effets.
    
    « Imaginez une source à votre disposition... Elle coule de façon continue, mais vous pouvez ouvrir une valve qui vous permet de prélever ce que vous voulez quand vous le voulez. Si vous ouvrez trop largement, quand ce n'est pas nécessaire, vous risquez de capter totalement le flux et il sera d'autant plus compliqué de fermer la valve... Finalement, la source se tarira. Il faudra donc attendre qu'elle se reconstitue, ce qui peut être long. »
    
    Un des élèves leva la main :
    
    « Cela veut dire que nous ne devons jamais employer notre pleine puissance ? demanda-t-il d'un ton déçu.
    
    — La plupart du temps, c'est préférable. Il existe cependant des cas où cela peut s'avérer indispensable. Il vaut mieux alors prendre certaines précautions pour éviter de perdre contrôle sur le flux de Lumière que vous engagez dans votre action. En d'autres termes, faire en sorte que les valves puissent se refermer une fois que l'effet voulu est obtenu.
    
    — Mais comment peut-on y arriver ? demanda une élève de l’École Indigo, perplexe.
    
    — Le contrôle... toujours et encore ! Si vous vous êtes habitués à contrôler très précisément votre flux même pour des utilisations modérées, il vous sera plus simple d'en contrôler les effets majeurs. C'est essentiellement ce que vous apprendrez cette année, maintenant que vous avez acquis l'essentiel sur le mécanisme d'utilisation de la Lumière.
    
    — Mais est-ce que tout le monde a la même quantité de lumière à sa disposition ? demanda une mage verte avec curiosité.
    
    — Eh bien... Je dirais que l'intensité qui peut être mobilisée diffère d'un mage à un autre. Certains mages seront plus puissants dans leurs effets, par disposition naturelle. Par contre, ajouta-t-elle, la puissance n'est pas forcément l'élément primordial quand on emploie sa Lumière : tout dépend à quelles fin on l'exerce. Même les mages d'une même couleur n'ont pas forcément les mêmes domaines de compétence. Par exemple, certains mages de la vie parviendront mieux à guérir les animaux que les hommes, ou montreront un don exceptionnel en ce qui concerne le monde végétal... »
    
    Estrella jeta un regard curieux en direction d'Yllias, en se demandant quelle était sa spécialité particulière. Pour sa part, elle ignorait encore dans quel domaine elle pourrait exceller. Elle n'avait même pas encore tenté d'employer les autres couleurs.
    
    « Sans oublier, poursuivit dame Ledelian, les couleurs secondaires que possèdent la plupart des mages. C'est le second point que vous étudierez cette année : comment tirer partie au mieux de vos dons annexes, à présent que vous maîtrisez tous votre don principal. Du moins, en principe... » ajouta-t-elle d'un ton taquin.
    Un rire un peu nerveux parcourut les rangs. Estrella baissa les yeux, de nouveau assaillie par le doute.
    « Existe-t-il des mages qui n'ont qu'une seule couleur ? Absolument aucune autre à part leur couleur principale ? demanda un garçon très brun, à deux rangs derrière Estrella.
    
    — Bien sûr, il en existe. C'est très rare, mais dans ce cas, le plus souvent, leur seule couleur est extrêmement puissante, et n'est pas spécialisée dans un domaine particulier. C'est d'autant plus intéressant que la couleur est versatile... Prenez par exemple la Transmutation. Un mage imaginatif, qui aura appris à en exploiter les effets, aura une telle marge d'action qu'il n'aura pas besoin de maîtriser, mettons, la magie rouge, orange ou verte pour obtenir des effets similaires. Il en est autrement, bien sûr des magies bleues, indigos et violettes, qui touchent à l'impalpable...
    
    — Les mages des Sept Couleurs... intervint un grand blond de l'autre côté de l'amphithéâtre, est-ce qu'ils sont des légendes, ou est-ce qu'ils ont vraiment existé ? Est-ce que qu'ils pouvaient réellement maîtriser toutes les Couleurs de Lumière à égale puissance ? »
    
    Estrella sentit ses joues devenir brûlante ; un frisson parcourut son dos. Elle avait l'impression que d'un instant à l'autre, tous les regards se focaliseraient sur elle... mais il n'en fut rien, bien sûr. Personne ne connaissait son secret. Elle se força à respirer régulièrement, pour éviter d'attirer l'attention.
    
    « Les mages des Sept Couleurs ne sont pas des légendes, bien qu'ils tirent leur origine du mythe fondateur du don de Lucid. Aux origines, tous les mages pouvaient utiliser les Sept Couleurs. Mais actuellement, il n'arrive qu'une fois ou deux par génération que naissent des individus possédant non seulement l'usage de ces Sept Couleurs, mais aussi la capacité de les utiliser à leur pleine force. La plus connue de ces mages était Valeria, la jeune sœur du Roi Morregan. Mais il y en a eu d'autres à travers l'histoire. Généralement, ils se montrent assez discrets...
    
    — Ça veut dire qu'il y en un ou deux actuellement à Erastria, peut-être même à Reyliss ? »
    
    Un brouhaha excité s'éleva dans la salle. Dame Ledelian sourit avec amusement :
    
    « Si c'est le cas, vous n'êtes pas destinés à le savoir. Seuls les professeurs de l'Académie et la Haute Chambre de la Magie en sont officiellement informés. »
    
    La Haute Chambre de Magie ?
    
    Estrella sentit la crainte s'emparer d'elle : étaient-ils au courant... pour elle ? Est-ce qu'ils risquaient de découvrir la réalité concernant Aurean ? Elle baissa la tête, se sentant soudain très exposée, même si elle savait pouvoir faire confiance à dame Ledelian sur ce point.
    
    Enfin, la cloche qui sonnait la fin du cours retentit, annonçant la pause entre le cours magistral et le cours suivant, que chaque élève passerait avec le professeur de son École. Yllias l'entraîna d’autorité afin de la présenter à son groupe d'amis ; Estrella se laissa faire, sans manquer cependant de remarquer du coin de l’œil que dame Ledelian s'était attardée à parler avec Aurean et Rufus. Le professeur de l’École Bleue semblait tendue, et l'adjoint de maître Bertlam manifestait une inquiétude tout aussi évidente.
    Elle se demanda si elle devait venir les trouver, mais se ravisa : elle ne ferait qu'attirer l'attention sur Aurean et sa situation particulière. Même Eymeri, après un bref regard en direction de son ami, choisit de suivre en silence Estrella et Yllias.
    
    Le petit groupe s'était rassemblé auprès de l'entrée de l'amphithéâtre : contrairement à d'autres, il réunissait des uniformes d'un peu toutes les écoles. Les trois jeunes gens les rejoignirent rapidement et Yllias en profita pour lui présenter le reste de ses amis : une petite blonde du nom de Kaeli, mage Bleue de l'Esprit, Fontain, un garçon placide et rondouillard de l’École Orange de la Création, et surtout une jeune femme qui attira immédiatement le regard d'Estrella. Elle portait l'uniforme de l'école Indigo du temps, mais taillé de façon sensiblement différente : une jupe plus étroite et une veste aux bords droits au lieu d'être arrondis. Grande, brune et le visage serein, elle semblait un peu plus âgée qu'eux.
    
    « Segara est une compagnonne, expliqua Yllias avec un grand sourire. Ses pouvoirs ont été découverts quand elle avait quinze ans, mais elle est rentrée en première année au même temps que nous. »
    
    L'intéressée lui offrit un sourire amical :
    
    « Je suis ravie de vous connaître, Estrella. Manifestement, Yllias vous apprécie beaucoup... »
    
    La jeune fille se sentit rougir à ces compliments. Elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une sympathie toute particulière envers la Compagnonne, mais Kaeli et Fontain avaient l'air tout aussi agréables. Elle remarqua avec amusement qu'il ne manquait au petit groupe qu'un mage Violet du Rêve pour unir les Sept Couleurs, mais ce don lui rappela désagréablement Lizbet...
    
    L'évocation de la fille aux cheveux argent lui fit réaliser qu'Aurean ne les avaient pas rejoints. Elle le chercha des yeux, mais ce furent deux autres visages qui attirèrent son attention : ceux de Kristi et Lexa, qui la regardaient de loin sans sembler vouloir l'aborder. Elle sourit de la tenue rouge de Lexa : elle avait toujours été tellement déterminée ! Kristi, quant à elle, portait l'uniforme violet de la magie des Rêves. Elle se demanda si elle devait les aborder, quand la cloche de l'académie sonna le début du cours suivant.
    
    Estrella les regarda s'éloigner en souriant doucement, pas mécontente de leur avoir laissé voir qu'elle n'était pas seule. Et elle avait encore deux années complètes pour recréer les liens rompus. Elle avait tout son temps devant elle....
    

Texte publié par Beatrix, 4 janvier 2014 à 23h54
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