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Tome 1, Chapitre 14 « L'Académie – Deuxième partie » Tome 1, Chapitre 14
La voiture qui les attendait devant l'hôtel particulier des Outremont était une calèche légère, attelée de deux jolis chevaux noirs. Estrella ne put résister à la tentation d'aller caresser leurs naseaux veloutés, avant de laisser le cocher l'aider à monter et s'installer sur la confortable banquette de cuir. Les deux animaux lancèrent un regard suspicieux en direction d'Aurean, comme s'ils savaient instinctivement qu'il n'était pas humain.
    
    Le garçon n'essaya pas pour autant de gagner leur confiance : il se contenta de monter à son tour et d'attendre patiemment le départ, en serrant sa besace contre lui. Il donnait une si parfaite image de l'étudiant modèle qu'Estrella ne put s’empêcher de ressentir un certain agacement : combien de temps maintiendrait-il cette supercherie ?
    
    « Ça ne te manque pas de pouvoir te conduire en vrai Gardien ? » demanda-t-elle d'un ton abrupt.
    
    Auréan baissa la tête, regardant pensivement le bout de ses souliers vernis :
    
    « En fait, murmura-t-il, je ne sais pas trop... 
    
    — Tu ne sais pas trop... quoi ?
    
    — Comment est sensé se conduire un vrai Gardien. »
    
    Elle le fixa en silence, oubliant de regarder le paysage qui défilait de chaque côté de la calèche. Au bout d'un moment, elle prononça d'une voix incrédule :
    
    « Tu te moques de moi ? »
    
    Il secoua la tête, sans oser la regarder en face :
    
    « Non, je n'irais pas plaisanter à ce sujet. Mais il serait plus juste de dire que... je ne m'en souviens pas . »
    
    Face à son expression interloquée, il expliqua :
    
    « Il faut que tu saches que la mémoire des Gardiens... de tous les Lucidiens même, est conservée dans la mémoire globale du monde... On l'appelle la Mémoire de la Lumière. De cette façon, quand un Gardien ou un autre Lucidien entre dans un nouveau cycle, il a accès aux souvenirs de ses cycles antérieurs. »
    
    Elle plissa pensivement les yeux :
    
    « Leurs cycles... ? J'ai cru voir ce terme dans l'histoire d'Erastria... Mais je n'ai pas vraiment compris de quoi il s'agissait. »
    
    Il réfléchit, sans doute à la manière de le lui expliquer le plus simplement possible, avant de déclarer :
    « Comme les Lucidiens sont immortels, il y a très peu de véritables naissances dans notre monde. Quand un Lucidien estime avoir assez vécu, il se fond dans la lumière pour renaître en un nouveau cycle. C'est à dire avec une autre apparence mais aussi une personnalité sensiblement différente... »
    
    Elle porta un doigt à ses lèvres, les sourcils légèrement froncés :
    
    « Je vois. Et quel rapport avec toi ? Tu es un nouveau cycle ? C'est pour cela que tu te prends pour un véritable adolescent ?
    
    — Justement, non, révéla-t-il gravement. Je suis l'un des rares Lucidiens à n'avoir jamais connu de nouveaux cycles, d'aussi loin que ma mémoire remonte. Ou devrait remonter. En tout cas, pas depuis le pacte avec Erastria... Mais le soucis, c'est que tous mes souvenirs semblent être issus de la Mémoire de la Lumière, comme si ce n'était pas moi qui avait vécu tout cela. Mes véritables souvenirs ne sont pas plus anciens que mon lien avec maître Alleman, juste avant que Bastian ne devienne mon attache. »
    
    Elle le regarda en silence : elle ne savait pas ce qui la surprenait le plus, d'apprendre à quel point Aurean était ancien, de savoir qu'il avait été lié au professeur de l'école de Transfiguration ou la révélation de son étrange amnésie.
    
    « Mais cela remonte à quand, alors ?
    
    — Cinq... six ans... »
    
    Il poussa un soupir en passant les doigts dans ses mèches blondes :
    
    « A compter de cette époque, tout est parfaitement clair... sauf, bien sûr, ces deux dernières années et les circonstances de notre... disparition. »
    
    Un lourd silence s'installa entre eux ; le claquement des sabots des chevaux, le bruit des roues sur les pavés et la rumeur lointaine de la ville étaient les seuls sons à s'élever autour d'eux, jusqu'à ce qu'Estrella lui demande enfin :
    
    « En as-tu parlé à quelqu'un d'autre qu'à moi ? »
    
    Auréan se frotta la nuque d'un air gêné :
    
    « Eh bien... Je ne voudrais pas qu'on s'inquiète trop pour moi. Tant que j'ai la Mémoire de la Lumière, je n'ai pas à m'inquiéter, n'est-ce pas ? Quand je saurai ce qui est arrivé à Bastian et que je pourrai revenir à Lucid, je tâcherai d'en trouver la raison. »
    
    Il tentait de garder un ton assuré, mais Estrella voyait le doute et l’inquiétude jouer dans son regard. Elle comprenait mieux à présent ce côté jeune, vulnérable qu'elle avait eu du mal à accepter, connaissant sa nature.
    
    « Aurean, murmura-t-elle, un peu embarrassée, je... »
    
    Les mots moururent sur ses lèvres : la calèche venait de s'arrêter devant un grand portail blanc, qu'elle n'eut aucune peine à reconnaître comme celui de l'Académie des Sept Couleurs.
    
    
    
ƸӜƷ

    
    
    Un véritable ballet de voitures, portant les armes des plus grandes familles de Rayliss, se déroulait devant le portail. En descendaient des nuées de jeunes gens portant des uniformes semblables à ceux d'Estrella et d'Aurean, blancs pour les Première année, de la couleur de leur école pour les autres. Les jaunes étaient relativement peu nombreux, tout comme les indigos et les verts. Les rouges, les bleus et les oranges, quant à eux, foisonnaient, tandis que le nombre de violets oscillait entre les deux. Cependant, Estrella avait appris qu'il était rare qu'un mage ne dispose que d'une seule Couleur de magie ; généralement, il entrait dans la maison qui correspondant à son don le plus puissant.
    
    Elle tendit le cou, essayant de discerner parmi la foule un visage connu, mais en vain. Sans doute y avait-il bien trop de monde pour qu'elle puisse repérer une de ses anciennes amies, ou quelqu’un qu'elle avait pu croiser... avant.
    
    « Mademoiselle ? »
    
    Elle s’aperçut que le cocher avait quitté son perchoir, lui avait ouvert la portière et déplié le marchepied ; il attendait à présent qu'elle se décide à descendre. Avec un peu d'appréhension, serrant sa sacoche contre elle, elle mit pied à terre. Il y avait plus de trois ans qu'elle ne s'était pas trouvée face à une telle foule. Elle se sentait soudain perdue, un peu terrifiée même : les autres allaient-ils l'accepter ? Lui parler ? La traiter comme l'une des leurs ? Et si elle revoyait Kristi et Lexa, voudraient-elles encore d'elle pour amie ?
    
    Déjà, les jeunes gens commençaient à se rassembler en groupes chamarrés, heureux de se revoir après les mois d'été. Estrella espérait que les enseignements de dame Ledelian et de maître Alleman lui permettraient de suivre convenablement en cours. En dépit de leurs assurances, elle n'était pas à l'abri d'une erreur... Et si les autres se moquaient d'elle ? Elle n'avait pas la science innée d'Aurean.
    
    Aurean... Elle avait presque oublié sa présence. Il la suivait à quelques pas, l'air aussi intimidé qu'elle. Ou plutôt, attristé... Elle se rappela qu'il fréquentait l'académie avec Bastian : sans doute se rappelait-il nombre de souvenirs, les bons moments passés avec son frère adoptif, avant que ce dernier ne commence à s'éloigner de lui. Elle s'immobilisa, attendant qu'il arrive à sa hauteur.
    
    Il se redressa et lui adressa un petit sourire, visiblement touché par cette attention. Soudain, une sorte de tornade rouge bondit dans leur direction. Avec un léger cri, Estrella s’écarta du chemin, mais Aurean n'eut pas cette chance. Il se trouva à deux doigts d'être renversé par une vigoureuse accolade.
    
    « Aurean, c'est bien toi ! fit le garçon en le relâchant enfin.
    
    — Ey... Eymeri ? balbutia le Gardien. Eymeri de Vaste ?
    
    — Je me disais bien que tu ne pouvais pas avoir oublié ton meilleur ami ! »
    
    Son meilleur ami... ?
    
    Elle détailla le garçon avec attention : un élève de l’École de Combat, à son uniforme juste un ton plus rouge que sa chevelure. Ses traits avenants, éclairés par le regard franc de grands yeux bruns, le rendaient immédiatement sympathique – même si sa personnalité semblait un peu trop enthousiaste de l'avis d'Estrella.
    
    Eymeri prit une expression grave :
    
    « Je tenais à te dire que... je suis vraiment désolé pour Bastian. Je... je n'étais pas d'accord avec la façon dont il te traitait... mais je sais que tu le considérais quand même comme ton frère. Je ne sais pas ce que tu as subi, et... »
    
    Il se mordilla pensivement la lèvre avant d'ajouter :
    
    « … je ne te le demanderai pas. Mais si tu as besoin un jour d'en parler, je suis prêt à t'écouter. »
    
    Estrella sentit son cœur se serrer : autant en raison de la gentillesse profonde d'Eymeri et de l'expression surprise et touchée d'Aurean, que de son propre sentiment de solitude. Si seulement elle avait pu avoir un ami tel que lui, aussi fidèle... Elle baissa la tête, restant volontairement en retrait pour ne pas troubler les retrouvailles des deux garçons.
    
    Plongée dans ses réflexions, elle avait perdu le fil de leur conversation, quand elle sentit une main se poser sur son épaule :
    
    « Eymeri, je te présente Estrella d'Outremont. C'est chez ses parents que je vis à présent... »
    
    Le garçon lui adressa un large sourire :
    
    « Soit la bienvenue parmi nous, Estrella ! C'est vraiment formidable, que tu puisses te joindre enfin à nous, maintenant que tu es guérie ! »
    
    Estrella ravala un soupir : elle comprenait qu'il fallait bien une explication à son intégration tardive, mais elle n'avait aucune idée de ce qu'était sensé être cette mystérieuse maladie... Lorsqu'elle s'était préparée pour l'académie, son alibi était le dernier de ses soucis.
    
    « … Mais je comprends que tu n'aies pas trop envie d'en parler, toi non plus. Je suis sûr que tu vas beaucoup te plaire ici ! Et si Aurean ou toi avez besoin de quelque chose, je serai toujours là pour vous aider... »
    
    La jeune fille ne put s'empêcher de sourire : la bonne humeur d'Eymeri était communicative et il y avait une moins une personne dans l'académie qui ne répugnerait pas à lui parler – même si c'était plus par amitié pour Aurean que pour réel intérêt pour elle. Elle ne put s'empêcher de ressentir un petit pincement de jalousie à cette idée.
    
    Soudain, la rumeur qui régnait autour d'eux se calma : tous les regards se tournèrent vers les hautes portes de l'Académie, qui commençaient lentement à s'ouvrir. Comme guidés par une habitude bien ancrée, tous les élèves commencèrent à se réunir par école, en huit files distinctes. La plus nombreuses, celle des Première année en uniforme blanc, fut la première à pénétrer dans l'enceinte. Les autres se placèrent dans l'ordre de l'arc-en-ciel : l’École Rouge du Combat, l’École Orange de la Création, l’École Jaune de la Transmutation, l’École Verte de la Vie, l’École Bleue de l’Esprit, l’École Indigo du Temps, l’École Violette du Rêve...
    
    Aurean et Eymeri se séparèrent pour gagner chacun leur file ; Estrella suivit le Gardien, consciente des regards qui pesaient sur eux ; elle réalisa que c'était surtout Aurean qui attirait l'attention. Sur leur passage, elle pouvait entendre des chuchotement s'élever, où elle percevait les mots « Bastian », « Trente »... Elle rencontra particulièrement le regard d'une fille en violet, dont la longue chevelure tirait sur l'argent. Son regard gris étrangement froid fixait Aurean avec une insistance inquiétante, sans que le Gardien ne paraisse s'en apercevoir.
    
    Elle décida de ne rien lui en dire ; déjà les files s'ébranlaient vers l'intérieur de l'Académie, au-delà des murs blancs qu'elle n'avait franchis qu'une seule fois, trop brièvement. Elle eut le sentiment d'entrer dans un flot de lumière, comme si l'espace entier se trouvait plongé dans une luminescence intense. Elle cligna instinctivement des yeux, avant de réaliser que ses pupilles n'étaient pas agressées par cette clarté.
    
    Tout le long des murs, s'étageaient de vastes galeries aux ouvertures en arcade, qui joignait les montants du portail à l'immense tour couronnée et pavoisée de blanc. Par derrière, on apercevait les sept tours des différentes Ecoles, avec leurs toitures colorées. Le lieu semblait palpiter de magie...
    
    « Élèves de l'Académie des Sept Couleurs de Raylissane ! »
    
    Estrella et Aurean levèrent les yeux : Madame de Vries, la directrice de l'Académie, venait d'apparaître sur le balcon qui surplombait la cour. Sa voix, qui aurait dû leur paraître lointaine, voire inaudible, résonnait clairement à leurs oreilles :
    
    « Par Erastria, le Papillon du Crépuscule, posé entre l'Ombre et la Lumière, par la Lumière au cœur de nos êtres, par le Couleur au sein de la Lumière, par Reyliss, le Quart-Royaume, je déclare ouverte une nouvelle année d’étude au sein de l'Académie des Sept Couleurs de Reylissane ! »
    
    Le jeune fille sentit son cœur s'enfler d'émotion. Après les chocs répétés de toutes ces pénibles, voire terribles révélations, la réalité la rattrapait de nouveau, mais de façon autrement plus favorable. Elle se tourna vers Aurean, pour le bonheur tout simple d'échanger un sourire avec lui et de partager la joie qui lui gonflait la poitrine.
    

Texte publié par Beatrix, 6 décembre 2013 à 00h10
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