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Tome 1, Chapitre 12 « Révélations – Quatrième partie » Tome 1, Chapitre 12
La journée se déroulait de façon étonnement calme : en début d’après-midi, Estrella s’était réfugiée à la bibliothèque, que ses parents avaient abondement fournie en lecture d’agrément quand elle avait été exilée aux confins de Gallantide. Malgré tout, quelques ouvrages plus anciens avaient échappé à la censure – sans doute partie d'un bon sentiment – que les d'Outremont avaient opérée sur les ouvrages concernant la magie. L'un d'eux, tout particulièrement, portait sur les origines du royaume de Reyliss.
    
    Elle se cala dans l'un des profonds fauteuils capitonnés de velours et commença à dévorer le texte : l'histoire qu'il relatait semblait plus sérieuse – et plus sombre – que dans les légendes les plus répandues. Les débuts d'Erastria se perdaient dans les ombres du passé, mais le monde avait longtemps été ravagé par la guerre que menaient sur ce terrain neutre les Lucidiens et les Umbriens, les habitants du monde de Penumbra – aussi connus sous le nom d'Ombres. Comme la nature de ces deux peuples les empêchait de vivre durablement sur Erastria, il se servaient des différentes factions humaines, auprès desquelles ils se faisaient passer pour des divinités, pour qu'ils poursuivent cette lutte éternelle à leur place.
    
    Au fil du temps, les choses avaient heureusement évolué : en particulier lorsque Lucid avait changé de souverain... même si les termes employés laissaient entendre que ce n’était pas une entité différente mais un nouveau « cycle ». Estrella renonça à comprendre cette subtilité, tout cela était déjà bien assez incroyable !
    
    Ce « cycle » avait décidé que les humains ne devaient plus être le jouet des Lucidiens : elle avait proposé une entrevue au souverain Umbrien, mais ce dernier avait refusé. Elle avait alors envoyé ses sept Gardiens, l'élite de Lucid, offrir leur Lumière aux humains : en retour, ces derniers accepteraient de se « lier » avec eux afin qu'ils puissent rester plus durablement sur Erastria et veiller à ce que les Ombres ne puisse plus perturber le monde. Humains et Lucidiens, en unissant leurs forces, avaient réussi à sceller la porte qui reliait Penumbra à Erastria.
    
    Au cours des siècles suivants, les Gardiens avait été révérés comme de dieux mineurs ; il possédaient même leurs propres temples. La plus célèbre des prêtresses de Sept Gardiens avait été une jeune femme d'un talent presque irréel, qui avait vécu cinq cents ans plus plus tôt : Valeria, une mage des Sept Couleurs, qui n'était autre que la jeune sœur du roi-tyran Morregan.
    
    A partir de là, tout devenait assez flou : durant le règne de Morregan, la porte entre Lucid et Erastria avait été scellée à son tour, sans que l'on en connaisse exactement la raison. Selon l'idée la plus communément admise, par l'intermédiaire de Valeria, Morregan s'était servi des Gardiens pour asseoir son pouvoir. Mais le roi-tyran avait disparu dans d'étranges circonstances, et son ancien Empire s'était fragmenté en quatre royaumes, dont le plus grand et le plus central était Reyliss.
    
    Estrella referma le livre en fronçant les sourcils : le récit lui paraissait toujours aussi difficile à saisir... et aussi peu vraisemblable. Elle peinait à croire qu'Aurean avait pu traverser tout cela et être parfaitement à l'aise avec l'idée de vivre dans le corps d'un adolescent humain. Et surtout... de se conduire comme s'il en était réellement un...
    
    Peut-être qu'à force de vivre sous la forme d'un jeune garçon, il finissait tout simplement par en avoir la mentalité ?
    
    Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre : le soleil brillait, légèrement voilé par de longues écharpes nuageuses ; le bruissement des branches agitées par un vent léger et les chants d'oiseaux, mêlés en une douce rumeur, lui parvenaient du dehors. Elle eut soudain une irrépressible envie de sortir et de profiter de ce beau temps ; dans le jardin qui s'étendait devant la maison, se dressait un petit kiosque ajouré qui abritait des bancs confortables ; elle décida de s'y installer avec une lecture plus légère que ces pesants récits mythologiques.
    
    Elle se demanda brièvement si par courtoisie, elle devait convier Aurean à l'accompagner, mais le Gardien passait l'essentiel de son temps avec Ledelian et Azura. Et si elle pouvait se permettre de passer quelques moments sans une présence qu'elle aurait peut-être à supporter tout le reste de sa vie, sans doute devait-elle en profiter au maximum.
    
    Elle choisit un roman d'aventure qui portait sur un courageux jeune rebelle luttant contre un gouvernement tyrannique, clairement inspiré du légendaire « prince Dorian », qui s'était élevé contre Morregan. Attrapant l'étole drapée sur le dossier du fauteuil, elle se dirigea vers le jardin.
    
    

    ƸӜƷ

    
    
    Quand Estrella s'avança vers l'allée, elle remarqua deux personnes en grande conversation : elle eut la surprise de reconnaître la silhouette mince et sèche d'Eveas de Trente, qui faisait face à son père. Elle ne sentait pas encore prête à côtoyer Francis d'Outremont autrement qu'autour d'une table de déjeuner ou au milieu d'autres personnes, et elle n’avait aucune envie de de revoir Trente. Cependant, elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver une certaine curiosité.
    
    Discrètement, elle passa derrière une haute haie de buis, courbant la tête pour demeurer cachée, et progressa à pas de loup. Fort heureusement, l'herbe épaisse étouffait le bruit de ses pas : elle devait juste s'efforcer de ne pas marcher sur une brindille ou un cailloux. Peu à peu, le brouhaha inintelligible de leurs paroles se précisa ; elle commença à distinguer la teneur de leurs propos. Elle s’accroupit, tendant l'oreille :
    
    « … Et tu as changé d'avis si soudainement ? fit sèchement son père.
    
    — Je me suis laissé emporter par la douleur... Ces deux dernière années, à redouter le pire, a totalement modifié ma perception des choses. Toutes mes paroles... et même mes actes, ne sont que le fruit de ma peine, Francis. Je t'assure que je ne voulais pas faire de mal à ce garçon... »
    
    Malgré les efforts de Trente pour sembler contrit, il était loin d'y parvenir, du point de vue de la jeune fille du moins.
    
    « Et pourtant, tu l'as frappé au point de le blesser. S'il n'avait pas été un Gardien, il souffrirait encore du coup que tu lui as porté. Mais même s'il a pu en effacer les marques physiques, tes paroles l'ont profondément blessé !
    
    — J'en suis navré... mais je dois avouer que de le voir là, comme si rien ne s'était passé... Alors que mon fils était mort... c'était insupportable. Je ne parvenais pas à croire qu'il avait éprouvé une telle souffrance et qu'il avait bien failli mourir, lui aussi. Les explications de dame Ledelian m'ont fait comprendre à quel point je me trompais... »
    
    Un silence pesant s’ensuivit ; Estrella s'efforçait de respirer le moins possible, ce qui était d'autant plus difficile qu'elle sentait l'indignation monter progressivement en elle, au point de la faire littéralement bouillir.
    
    « Après tout, reprit Trente, nous l'avons accueilli une année entière dans notre maisonnée, comme s'il était notre fils...
    
    — Vraiment ? Tu n'as pas manifesté le moindre soulagement de le savoir en vie, alors n'essaie pas de me faire croire que vous teniez à lui d'une façon ou d'une autre !
    
    — Je sais que mes actes... et mes paroles ont pu faire penser le contraire... Mais même si je connais la vérité sur sa nature, il avait l'apparence d'un enfant de douze ou treize ans quand il a rejoint ma famille. Comment ne pas s'attacher à un enfant aussi charmant ? Encore une fois, Francis, je regrette profondément ce que j'ai pu dire, et je voulais t’assurer que je n'avais aucune intention de le dénoncer à la Haute Chambre de la Magie... »
    
    Estrella n'y tint plus. Se relevant brusquement, elle bondit hors de sa cachette et fit face à Eveas de Trente, les poings serrés :
    
    « Qu'est-ce que vous voulez nous faire croire ? Vous l'insultez, vous le frappez et ensuite, en l'espace de quelques heures, vous changez totalement d'avis et vous prétendez récupérer Aurean ? Qu'est-ce que ce que vous voulez nous faire croire ? »
    
    Trente tourna vers elle un regard surpris. Son regard se fit offensé, puis franchement menaçant. Mais elle était bien décidée à ne pas reculer ni à retirer ses mots.
    
    « Aurean ne retournera pas chez vous ! Qu'est-ce qui nous dit que vous ne chercherez pas à vous venger de lui ? Il ne mérite pas cela !
    
    — Estrella ! »
    
    Elle entendit l'interjection de son père, mais ne lui accorda pas un regard, tant son attention était focalisée sur le visage ulcérée de Trente:
    
    « Espèce de sale petite... »
    
    Elle n'entendit pas le reste du qualificatif qu'il lui réservait : tout ce qu'elle voyait, c'était la pulsation de lumière rouge qui jouait sous la peau de l'homme... La couleur de la magie Rouge du Combat, qui annonçait forcément une agression violente susceptible de blesser ou de tuer... ou tout au moins de rudoyer, s'il retenait suffisamment ses effets... Mais elle avait vu sa violence à l’œuvre, même sans magie, et elle doutait de sa capacité à la modération. Elle aurait voulu reculer, mais elle se sentait comme paralysée.
    
    Derrière l'épaule de Trente, elle apercevait son père, invoquant sa propre magie Rouge, mais avec une certaine indécision ; elle compris qu'il craignait de la blesser s'il attaquait Trente, surtout à si faible portée. Il n'y avait aucun moyen qu'elle échappe à une rétribution douloureuse...
    
    Elle baissa les yeux vers le gravier de l'allée. L'image de l'eau vaporisée qui avait arrosé Aurean lui vint brusquement à l'esprit... Elle sentit une vague de chaleur, comme un léger picotement parcourir son corps. Les cailloux sous ses pieds se transformèrent en une poussière fine qui enveloppèrent Trente d'un linceul grisâtre, pénétrant dans ses yeux, sa bouche, son nez... Il essaya d'y échapper, mais l'instabilité soudaine du sol lui fit perdre pied ; il s'étala sur le chemin avant d'avoir pu relâcher sa magie.
    
    Estrella se sentit prise de vertiges et faillit s'effondrer à son tour, mais elle sentit deux bras vigoureux la retenir et l'entraîner plus loin, sur la pelouse, tandis que Trente toussait et haletait comme un poisson échoué. La serrant toujours contre lui, son père se tourna vers l'autre homme, ses yeux gris étincelant de rage :
    
    « Quitte immédiatement les lieux, Eveas... »
    
    Trente avait réussi à se relever ; dans son visage couvert d'un masque de poussière, le regard qu'il fixait sur la jeune fille était stupéfait et incrédule :
    
    « C'est vraiment elle qui a fait cela... Mais alors... 
    
    — Tu as bien compris, rétorqua fièrement Francis. Ma fille n'est pas incolore. Et ne l'a jamais été. Mais incolore ou non, c'est une enfant loyale et courageuse, et si elle avait eu à souffrir de tes actes, tu n'aurais même pas l'honneur de partir sur tes deux jambes. »
    
    Il se rapprocha et fixa Trente droit dans les yeux :
    
    « Je ne sais pas ce qui a motivé ta démarche, mais Aurean fait à présent partie de ma maisonnée et je le considère sous ma protection : tiens-le toi pour dit. Si tu désires tant que cela savoir ce qui s'est passé, je m’assurerai que ce soit fait, mais à ma manière. A présent, va rejoindre Karila. Elle a besoin de ta présence. Et fais le nécessaire pour... Bastian. »
    
    Sans mot dire, Eveas de Trente lui jeta un dernier coup d’œil empli de colère, mais aussi d'une certaine résignation. Il pivota sur ses talons et s'éloigna, laissant seuls le père et la fille. Francis lâcha sa fille, s’assurant qu'elle était assez remise pour supporter son propre poids.
    
    Pendant un long moment, ils demeurèrent silencieux : ni l'un ni l'autre ne semblait prêt à combler le gouffre qui s'était creusé entre eux. Une rupture dont chacun d'entre eux connaissait la cause, mais ne se sentait pas en état d'aborder.
    
    Francis baissa les yeux vers la dépression qui était apparue dans l'allée de gravier.
    
    « Il va falloir que je fasse réparer cela », fit-il d'un ton amusé.
    
    Estrella ne put s'empêcher de rire ; un léger sourire apparut sur les lèvres de son père ; le premier qu'elle y ait vu, réalisa-t-elle, depuis bien longtemps.
    
    « Père... » commença-t-elle, mais il l'arrêta d'un geste.
    
    « Estrella, soupira-t-il. Je comprends ton sentiment de colère... de confusion. Je ne te ferai pas l'affront de te dire que tout cela était pour ton bien, même si c'est la vérité. Il est encore trop tôt pour les réponses... Mais tu les auras, je te le promets ! »
    
    Elle hocha la tête : les mots se bousculaient dans son esprit ; elle avait envie de lui sortir tout ce qui lui pesait sur le cœur. Le sentiment de trahison qu'elle avait ressenti quand elle avait été exilée à la campagne. Quand elle avait réalisé qu'il avait toujours su qu'elle serait considérée comme incolore et exclue de la communauté des mages. Quand elle avait compris qu'il était responsable de sa condition.
    
    Son père avait été son modèle, son idole, la présence la plus solide et la plus stable dans sa vie. Quand elle avait perdu ce repère essentiel, elle avait eu le sentiment que tout s'effondrait autour d'elle... Elle ignorait si, un jour, elle pourrait de nouveau lui faire confiance.
    
    Mais elle se tut, car elle savait que le moindre désaccord ferait écrouler le pont fragile que se recréait entre eux. Elle se contenta de hocher la tête :
    
    « Je sais », fit-elle d'une voix sereine, avec une ombre de sourire.
    
    Sans attendre la réaction de Francis d'Outremont, elle tourna les talons et rentra dans la maison.
    
    

Texte publié par Beatrix, 2 novembre 2013 à 18h21
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