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Tome 1, Chapitre 42 « Le complot des Ombres – Deuxième partie » Tome 1, Chapitre 42
Rufus regarda tour à tour le Gardien et l’Ombre, les sourcils froncés :
    
    « Vous souhaitez rejoindre Estrella dans ce lieu ? Sans savoir ce que vous allez y rencontrer ?
    
    — Je suis certain qu’elle est en danger, insista Aurean d’un ton inquiet ; nous ne pouvons pas perdre une minute !
    
    — Tu sais bien que tu n’es pas encore en état de faire face à une menace sérieuse ! remarqua gravement le Gardien Rouge en croisant les bras. Quant à Kina, Lizbet est probablement toujours capable d’exercer une part de contrôle sur elle…
    
    — S’il vous plaît, Gardien, murmura l’intéressée, ne parlez pas de moi comme si je n’étais pas là…
    
    — Je suis navré », marmonna l’assistant de maître Bertlam.
    
    Les sourcils froncés, toujours vêtu de sa tenue d’entraînement, le Gardien Rouge semblait hors de son élément dans le petit salon vert amande décoré de délicates dorures.
    
    « Messire d’Outremont est-il au courant ?
    
    — Il a dû retourner à son travail ce soir, pour cause d’urgence », répondit Aurean avec déception.
    
    Rufus baissa les yeux, visiblement inquiet :
    
    « D’accord… Vous avez gagné. Je vais prévenir Bertlam par l’intermédiaire de notre lien, ainsi qu’Azura qui pourra faire appel à dame Ledelian. Nous pouvons même informer maître Alleman si d’autres renforts sont nécessaires. Mais il serait plus sage de les attendre avant d’agir !
    
    — Nous ne risquons pas grand-chose en partant en avant, plaida Aurean. Nous pouvons déjà vérifier si le danger est réel et reconnaître si besoin la situation…
    
    — Je comprends, Aurean. Mais tant que tu n’auras pas retrouvé l’intégralité de tes pouvoirs, tu demeureras trop vulnérable face aux Ombres. Aucun d’entre nous ne peut communiquer avec toi. S’il vous arrive quelque chose de fâcheux, comment le saurons-nous ?
    
    — Nous n’avons pas le choix… Je ne peux pas laisser Lizbet faire du mal à Estrella », murmura Kina.
    
    En soupirant, le Gardien Rouge rendit les armes :
    
    « Je suppose que nous n’avons pas le choix. Essayez de ne pas prendre trop de risque… »
    
    Les deux êtres d’Ombre et Lumière hochèrent la tête avant de s’éclipser, tandis que Rufus invoquait son lien avec maître Bertlam.
    

    ƸӜƷ

    
    L’attente était devenue longue pour les jeunes gens enfermés dans la chambre ; Kaeli et Segara avaient repris quelques forces, mais elles demeuraient un peu éteintes et silencieuses. Yllias faisait les cent pas dans la pièce. Il s’arrêta brusquement pour se tourner vers ses amis
    
    « Ils devraient être remontés depuis longtemps, non ? »
    
    Fontain plongea la main dans sa veste pour en tirer une montre à gousset, au centre de laquelle palpitait un cœur de lumière orangée :
    
    « Cela fait une demi-heure… Je ne savais pas que cela leur prendrait aussi longtemps…
    
    — Peut-être que nous devrions descendre pour voir ? »
    
    — Et laisser les filles seules ? »
    
    Segara se redressa légèrement du fauteuil dans lequel elle s’était affalée :
    
    « Je pense que nous pouvons vous accompagner sans trop de difficulté à présent.
    
    — Je n’en suis pas si sûre, intervint la blonde d’une voix mal assurée, mais tout vaut mieux que de rester seule dans cette chambre moisie ! »
    
    Avec un effort manifeste, elle se leva du lit où elle s’était pelotonnée et suivit ses camarades dans le couloir, puis dans l’escalier qui menait au jardin. Yllias ouvrait la marche, d’un pas rapide où toute son inquiétude se concentrait.
    
    « C’est moi qui aurais dû accompagner Estrella, marmonna-t-il en accélérant encore l’allure. Ce mage Rouge n’a aucune mesure… il fonce tête baissée ! À tous les coups, ils se sont mis en danger !
    
    — Tu sais très bien que c’est faux, Yllias, remarqua calmement Fontain. Quand la situation est sérieuse, Eymeri est tout à fait capable de contrôler son impulsivité. »
    
    Le mage de l’École Verte serra les poings :
    
    « Je le sais très bien, Fontain… et cela rend les choses encore plus inquiétantes. »
    
    Il se retourna pour consulter du regard ses compagnons ; il lut dans leur expression une résolution similaire à la sienne. Sans plus attendre, les jeunes gens se précipitèrent en avalant les marches quatre à quatre vers le rez-de-chaussée, puis s’élancèrent vers le jardin pour gagner le cimetière. La lune s’était levée au-dessus du fouillis végétal, donnant un aspect fantastique à cet enchevêtrement chaotique dans lequel l’allée peinait à conserver son tracé. Le mur qui entourait les tombes était visible parmi broussailles, mais les quatre amis s’arrêtèrent net en voyant que d’étranges ramifications noirâtres y couraient, comme les tiges d’une monstrueuse vigne rampante, hérissée d’épines d’ombre.
    
    « Qu’est-ce que c’est que cette… chose ? marmonna Kaeli en frissonnant.
    
    — Je ne sais pas, mais je suis certain qu’Estrella et Eymeri sont en danger ! » rétorqua Yllias.
    
    Segara le retint par le bras et secoua légèrement la tête :
    
    « Fais attention. Tu ne sais pas ce que tu vas trouver derrière ! »
    
    Les ramifications continuaient de s’étendre, lentement et sûrement, remontant du sol vers le sommet du mur, absorbant le peu de lumière que la lune faisait couler sur le parc.
    
    « Ils sont à l’intérieur, gémit Kaeli d’une voix tremblante. Qu’est-ce que cette… chose a bien pu leur faire ?
    
    — Je ne sais pas, répondit sombrement Yllias. Et je ne suis pas sûr de le vouloir… en fait.
    
    — Mais on ne peut pas les laisser là ? » ajouta Fontain, visiblement inquiet.
    
    Les jeunes gens s’étaient regroupés en un petit troupeau tremblant. Kaeli agrippait le bras de Fontain, qui n’en menait pas large lui-même. Ylias fit un pas en avant ; il déglutit péniblement avant de déclarer :
    
    « Il faut aller les chercher… »
    
    Segara l’approuva de la tête :
    
    « Tu as raison ! Nous n’avons pas le choix ! »
    
    Ils demeurent un moment silencieux avant d’échanger un dernier regard ; puis, d’un commun accord, ils se dirigèrent vers la porte du cimetière.
    
    
ƸӜƷ

    
    Estrella ouvrit les paupières pour ne voir que de la Lumière ; elle ne lui blessait pas les yeux, mais l’enveloppait comme d’un cocon protecteur. Elle semblait pulser tout autour d’elle, resplendissant de toutes les couleurs de l’Arc-en-ciel. La jeune fille aurait pu rester pour l’éternité dans cette douce et bienveillante quiétude, mais quelque chose la perturbait : elle devait transmettre un message à quelqu’un… Mais qui ? Et pour lui dire quoi ? Elle revoyait le visage du garçon aux longs cheveux blonds. Il avait quelque chose d’intensément familier, mais comment cela était-il possible ? Comment le connaissait-elle ?
    
    Un nom s’imposa à son esprit : Aurean. Le Gardien d’Or. Son Gardien, dont elle était l’Attache. Elle contempla son poignet et le bracelet lumineux qui l’encerclait : subitement, tout lui revint en mémoire. La demeure des Trente, sa rencontre avec Aurean, le retour de sa Lumière, l’Académie, ses amis, Lizbet, Kina, le Prétorien…
    
    La jeune fille entendit quelque chose se briser ; elle vit tomber autour d’elle des fragments violets et noirs, comme une pluie délétère qui disparaissait aussitôt dans la lumière, comme brûlés et purifiés. La terrible illusion s’était dissipée, la laissant de nouveau lucide et l’esprit clair, même si les aspects effrayants de sa situation lui revenaient en mémoire : les d’Arral, le Prétorien… Eymeri… Et ses amis toujours dans la maison, inconscients de ce qui se déroulait dans le cimetière. Elle espéra qu’ils continueraient à attendre, sans se jeter la gueule du loup pour connaître un sort peut-être pire que celui d’Eymeri… si c’était possible.
    
    Elle aurait voulu bondir sur ses pieds, venger son ami comme elle-même de ce que ces monstres leur avait fait subir… Mais elle ne devait surtout pas leur révéler que le sortilège avait perdu son emprise sur elle. Elle s’obligea à rester immobile, essayant d’ouvrir au maximum toutes ses perceptions au monde qui les entourait.
    
    Elle se trouvait allongée dans les herbes hautes, qui ne formaient pas un matelas trop inconfortable. Elle entendait la respiration de Mikhail d’Arral et de Lizbet ; elle ressentait la présence ténébreuse du Prétorien…
    
    « Tu es sûr qu’il viendra ? demanda le mage Violet d’un ton dubitatif.
    
    — Bien sûr que oui ! répliqua Lizbet, dont l’assurance semblait forcée. J’en suis certaine… Il sentira sa détresse. Il suivra le Lien : il ne faut pas en sous-estimer la puissance. Et je suis prête à parier que cette sotte de Kina se trouve avec lui.
    
    — Qu’est-ce que tu comptes faire d’elle ? Elle nous est utile, n’oublie pas ! Si tu l’avais mieux traitée, elle ne nous aurait pas trahis de la sorte !
    
    — Je vous trouve parfois trop sensible, répliqua la jeune fille avec désinvolture.
    
    — N’oublie pas à qui tu parles », rétorqua son père avec dureté.
    
    Seul un silence renfrogné lui répondit. Au bout d’un moment, une autre voix, qui rappela à Estrella le grincement des branches dénudées dans un vent d’hiver, s’éleva :
    
    « Ses amis approchent. Je sens leur Lumière…
    
    — Nous ne pouvons diviser notre attention, déclara Mikhail d’Arral. Les Gardiens demeurent nos cibles principales, et tout particulièrement le Gardien d’Or. Vous ne devez pas l’oublier… Ce n’est pas comme si une poignée de gamins pouvait nous inquiéter !
    
    — Mais ils peuvent donner l’alerte, objecta sa fille. Le mieux serait de les retenir en attendant l’arrivée d’Aurean.
    
    — En invoquant contre eux des Ombres mineures ?
    
    — Il serait plus simple de les éradiquer, reprit le Prétorien. Aucun d’entre eux n’est une menace. À moins… que vous n'ayez pitié d’eux ? »
    
    Il y avait une pointe de dérision dans l’horrible bruissement de sa voix.
    
    « Bien sûr que non, rétorqua d’Arral d’un ton glacé. Mais comme je l’ai dit, nous ne pouvons nous laisser distraire. Nous risquons de perdre notre maîtrise sur le sort en cours. Des ombres mineures devraient suffisamment les occuper… Il n’y a aucune couleur offensive parmi eux. Nous pourrons transplaner le Gardien en toute tranquillité ! »
    
    Transplaner ?
    
    Estrella sentait son cœur battre à tout rompre. Ses amis étaient en danger… Et Eymeri… Était-il seulement encore en vie ? Avait-elle un moyen ou un autre de lui porter secours ? Elle n'y parviendrait certainement pas sous les yeux du Prétorien. Elle devait rester immobile et continuer à donner le change, jusqu’au moment où ils seraient trop plongés dans leurs machinations pour remarquer qu’elle était de nouveau lucide. Même si c’était sans doute l’une des choses les plus difficiles qu’elle avait été conduite à faire…
    
    Pour une fois dans sa vie, si elle devait réfléchir avant d’agir, c’était bien celle-ci ! Surtout à présent que Bastian lui avait fait ses adieux, et que plus personne désormais ne serait là pour la guider…
    
    
ƸӜƷ

    
    « Tu es sûr que ça marchera ? demanda Kina avec une nervosité mêlée de scepticisme.
    
    — Si Lizbet et Estrella se trouvent bien au même endroit, cela devrait aller, répondit Aurean avec conviction. Ma Lumière et tes Ombres peuvent s’occulter respectivement, et nous passerons alors inaperçus… »
    
    Il esquissa une légère grimace :
    
    « Par contre, ajouta-t-il avec un sourire d’excuse, je ne te cache pas que cela risque d’être un peu désagréable. »
    
    Kina hocha la tête ; ils se tenaient devant le portail de la propriété des d'Outremont. Fort heureusement, à cette heure de la nuit, personne ne circulait dans la rue. L’hésitation se marquait encore sur leurs traits.
    
    « Est-ce que tu ressens toujours un malaise en ma présence ? demanda l’Ombre timidement.
    
    — Oui, mais c’est léger, répondit Aurean avec un sourire rassurant. Je suppose que c’est la même chose pour toi ? »
    
    Kina acquiesça
    
    « Mais comme tu l’as dit, c’est très supportable… Je veux bien essayer. »
    
    Elle tendit le bras où se trouvait son bracelet d’ombre, et Aurean celui où palpitait le cercle de lumière : leurs mains s’effleurèrent avec hésitation… s’écartèrent comme si elles s’étaient brûlées. Ils se regardèrent avec confusion, serrèrent les dents et entrelacèrent leurs doigts… appelant, de toute la force qui résidait en eux, leur don personnel. Déterminés à supporter le contact de leur nature opposée, le garçon aux cheveux d’or et la fille aux mèches d’argent envoyèrent leur lien à la recherche de leur attache respective. Le fil de lumière dorée s’éleva au même temps que le fil de pénombre, tous deux entortillés en une étrange spirale en clair-obscur qui s’atténuait progressivement, jusqu’à s’effacer totalement.
    
    Le corps des deux jeunes gens tremblait sous l’effort considérable qu’ils devaient fournir pour garder la connexion. Au bout d’un moment qui prenait des allures d’éternité, leurs mains se séparèrent ; quand les fils disparurent, ils retombèrent chacun de leur côté. Aurean contempla sur sa peau la trace sombre qui y palpitait, tandis que Kina fixait la tache lumineuse qui marquait la sienne. Progressivement, les blessures se résorbèrent et s’effacèrent. Ils levèrent l’un sur l’autre un regard soulagé :
    
    « Je sais où elles se trouvent, déclara Kina avec une ombre de sourire. Je connais cet endroit.
    
    — Nous ne devons pas attendre, alors ! Est-ce que ça ira ? »
    
    L’ombre hocha affirmativement la tête et se releva sur des jambes flageolantes. Machinalement, Aurean lui tendit la main pour l’aider, mais la ramena aussitôt :
    
    « Je suis désolé, bafouilla-t-il. Il faut mieux que nous évitions de nous toucher si ce n’est pas vraiment indispensable.
    
    — Je le crois aussi, l’approuva Kina avec une légère grimace. Nous ne devons pas perdre de temps. J’ignore ce qu’il se passe, mais je pense que Lizbet est en train de participer au lancement d'un sort particulier… Le même qui vous a emprisonnés, Bastian et toi… »
    
    Les yeux dorés s’élargirent :
    
    « De quoi s’agit-il exactement, Kina ? »
    
    L’Ombre se mordit la lèvre :
    
    « Il consiste à transférer une partie de ce monde vers l’endroit d’où nous venons, les d’Arral et moi… Notre Erastria.
    
    — Votre Estratria ? »
    
    Kina acquiesça :
    
    « Aurean, l’Erastria où nous nous trouvons n’a rien à voir avec celle dont je viens. Bien que les Gardiens comme toi en soient en théorie bannis, Lucid demeure son allié et c’est la Lumière qui y fait loi. Mon Erastria est un monde de l’Obscurité… dangereux et complexe. Et en conjuguant leur pouvoir, les d’Arral et le Prétorien peuvent transporter une partie de votre réalité dans la leur, de sorte qu’elle se trouve d'une certaine manière… dans les deux endroits à la fois. Mais nous en parlerons plus tard ! Pour le moment, il faut que nous allions aider Estrella au plus vite, avant qu’elle ne se retrouve piégée à jamais ! »
    
    Aurean hocha résolument la tête. Il se dirigea vers le portail, le déverrouilla pour livrer passage à Kina et, sans même prendre la même de le refermer derrière lui, se précipita à la suite de la jeune fille dans les rues obscures de Reylissane.
    
    

Texte publié par Beatrix, 9 décembre 2016 à 23h04
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