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Tome 1, Chapitre 41 « Le complot des Ombres – Première partie » Tome 1, Chapitre 41
Allongée sur son lit, Estrella ne se sentait pas l’énergie de se lever, ni même de bouger. À quoi bon, de toute façon ? Elle repoussa les cheveux qui avaient dégouliné sur son visage et se mit à compter les petites étoiles argentées qui couvraient l’intérieur bleu nuit du baldaquin.
    
    Une nouvelle fois, sa journée s’annonçait triste et banale : sa gouvernante n’allait pas tarder à l’appeler. Elle avait sans doute prévu pour la jeune fille différentes occupations : cours de musique et d’histoire, visite chez la couturière… Mais à quoi tout cela pouvait-il lui servir, quand la vie la condamnait à une terrible solitude, à un vide infini ? Elle était à jamais bannie de la bonne société de Raylissane. Elle n’avait plus le droit d’appartenir aux Hautes Lignées.
    
    Estrella était une disgrâce pour sa famille. Une monstrueuse erreur…
    
    Une Incolore.
    
    Elle roula sur le ventre et redressa le buste, le menton appuyé sur ses mains, en se demandant si elle n’était pas en train de vivre un cauchemar dont elle finirait par s’éveiller : il n’y avait pas de raison pour que cela lui arrive, à elle… Elle n’avait jamais rien fait pour mériter un tel sort. Pour être aussi désespérément seule… Depuis qu’elle avait été enfermée dans la grande maison blanche de Gallantide, ses parents et sa sœur ne lui avaient écrit qu’une poignée de lettres hâtives, mais jamais ils n’avaient même fait le voyage pour lui rendre visite. Sans doute, son existence devait faire figure d’insulte à tout ce qu’ils étaient… Quant à ses amies, elles l’avaient tout simplement oubliée…
    
    Parfois, elle se demandait s’il n’aurait pas mieux valu pour elle de mourir avait de découvrir sa disgrâce. Elle devait faire appel au peu de résolution qui lui restait pour continuer à mener cette vie qui n’avait plus aucun sens.
    
    Et rien en ce monde ne pourrait jamais changer sa condition. Jamais la Lumière qui donnait leurs fabuleux pouvoirs aux mages des Sept Couleurs ne scintillerait en elle. Parfois, Estrella se demandait si elle pouvait fuir sa prison dorée, son exil de luxe, et rejoindre les gens ordinaires. Ceux qui ne possédaient aucune magie et cependant vivaient, travaillaient, riaient, élevaient une famille… Peut-être parviendrait-elle à trouver un apprentissage quelque part : elle ne se débrouillait pas si mauvaise avec une aiguille.
    
    Mais il existait une immense différence entre elle et les membres du peuple. Ils n’étaient pas censés être investis de la Lumière de Lucid. Cette situation semblait normale pour eux… alors qu’elle n’était qu’une infirme au regard des siens.
    
    Au prix d’un terrible effort, la jeune fille se leva enfin, pour s’installer face à sa coiffeuse. Elle étudia son visage avec attention : le néant qui l’habitait depuis qu’elle avait appris sa condition n’était nulle part visible, sauf dans son regard. Ses yeux jadis d’un bleu si brillant étaient devenus vides et froid comme des billes de verre. Ses longs cheveux noirs pendaient mollement sur ses épaules ; elle avait enfilé les vêtements les plus simples qu’elle avait pu trouver : un corsage blanc informe et une jupe grise. Madame Maysie s’en offusquerait ; la gouvernante insisterait pour qu’elle se change et enverrait l’une des deux petites bonnes pour l’aider à se coiffer, mais cela lui était égal. Elle n’avait personne à qui plaire désormais.
    
    Elle enfouit son visage entre ses mains.
    
    Trois ans déjà… Encore une année, et que resterait-il d’elle ? Elle n’avait plus l’énergie de lutter…
    
    
ƸӜƷ

    
    Quelques coups retentirent à la porte. La jeune fille devant le miroir cligna des yeux : les globes entièrement noirs reprirent une apparence « normale », avec des pupilles d’un gris argent.
    
    « Entrez », prononça-t-elle juste assez fort pour être entendue.
    
    Le battant pivota, livrant passage à un garçon aux longs cheveux blonds. Il resta dans l’embrasure, hésitant à entrer :
    
    « J’espère que tu ne m’en veux pas, Kina, de faire ainsi irruption… Je tenais à te dire que je ne t’en voulais pas le moins du monde. Nous avons tous les deux le droit d’exister et nous pouvons le faire sans nous opposer… »
    
    L’Ombre se détourna, posant ses deux mains pâles sur la tablette de la coiffeuse. Elle tremblait légèrement sous le regard doré du Gardien :
    
    « Je… J’ai peur qu’elle m’utilise à nouveau… Pour vous faire du mal… souffla-t-elle. Vous m’avez aidé… et je ne peux rien faire pour vous en retour. »
    
    Aurean s’avança de quelques pas :
    
    « C’est nous qui voudrions pouvoir t’aider, répondit-il avec douceur. Que souhaiterais-tu faire, si tu en avais la possibilité ?
    
    — Je préférerais retourner à Penumbra, même si ce qui m’y attend n’a rien d’agréable, plutôt que d’être la chose des d’Arral et de me soumettre aux Prétoriens.
    
    — Je te crois, Kina. Je suis certain que nous parviendrons à trouver une solution. »
    
    L’Ombre baissa le regard d’un geste découragé. Aurean poussa un soupir :
    
    « Kina… Je pense réellement tout ce que je t’ai dit. J’espère que tu apprendras à me faire confiance. »
    
    Elle se tourna subitement vers lui, les yeux écarquillés :
    
    « Mais je te fais confiance ! C’est juste…
    
    — À toi-même que tu ne fais pas confiance ? Je connais ce sentiment », avoua-t-il avec un sourire chancelant.
    
    Kina opina gravement. Ils restèrent un moment perdus dans leurs pensées respectives. Ce fut Aurean qui brisa le premier le silence :
    
    « Il y a une chose dont je dois te parler. Estrella est rapidement passée me voir en rentrant de l’Académie. Elle a dit qu’elle était fatiguée et qu’elle voulait se retirer dans sa chambre. Je me suis endormi, mais quelque chose m’a réveillé… J’ai senti le lien se distendre. Je crois qu’elle est sortie sans rien dire à personne…
    
    — Pourquoi aurait-elle fait une chose pareille ? »
    
    Il secoua la tête avec tristesse :
    
    « Je n’en sais rien… Pourquoi ne m’en a-t-elle pas parlé ?
    
    — Parce qu’elle souhaitait que tu demeures en sécurité… Tu es encore convalescent… »
    
    Soudain, l’Ombre fronça les sourcils et leva son poignet, observant la ligne obscure qui l’encerclait :
    
    « Lizbet, souffla-t-elle. Elle ne peut pas faire appel à mes pouvoirs, mais je sens qu’elle vient de se servir de sa Magie Violette… »
    
    Le Gardien d’Or, visiblement inquiet, releva sa propre manche : la marque du lien palpitait dangereusement.
    
    « Kina, dit-il d’un ton pressant, ça ne peut pas être un hasard… Je crains qu’elle ne soit vraiment en danger ! »
    
    — Nous devons y aller, murmura l’Ombre.
    
    — Je vais y aller, rectifia Aurean. Tu dois trouver Rufus ! Contrairement à moi, il contrôle l’intégralité de ses dons, et il aura la possibilité de prévenir Azura et dame Ledelian ! Il s’occupera de réunir les autres, pendant que je partirai en avant pour aider Estrella…
    
    — Tu veux t’y rendre seul ?
    
    — Je n’ai pas le choix, Kina. Le lien me guidera…
    
    — Je ne vous abandonnerai pas ! répliqua-t-elle avec une résolution nouvelle. Ni toi ni Estrella. Pas après ce qu’elle a fait pour moi. Pas après le pardon que tu m’as si généreusement accordé. Je veux vous aider ! »
    
    Elle se leva, attrapa son manteau sur la patère et se dirigea vers la porte :
    
    « Nous irons prévenir Rufus ensemble, puis nous retrouverons Estrella ! Dépêchons-nous ! Connaissant les d’Arral… Tout est à craindre ! »
    
    
ƸӜƷ

    
    « Estrella… »
    
    La jeune fille écarta les mains et contempla son image dans sa glace : derrière elle se dressait la silhouette imprécise d’un adolescent blond. Elle se retourna d’un bloc, mais ne vit personne : juste un papillon argenté, qui semblait constitué de lumière pure, flottant à hauteur de son visage.
    
    Estrella se frotta les yeux, mais l’étrange vision ne disparut pas pour autant. Elle se leva et tendit la main vers le papillon : ses doigts le traversèrent comme s’il n’était qu’une illusion, mais qu’une légère phosphorescence perdura quelques instants sur sa peau.
    
    Elle observa de nouveau l’image dans le miroir : le garçon lui paraissait vaguement familier. Ses cheveux blonds, ses prunelles claires, ses traits doux… Elle lui donnait dans les quatorze ans, tout au plus. Qui pouvait-il bien être ?
    
    « Estrella, c’est un rêve. Tu n’es pas incolore. Tu ne te souviens pas ? Aurean a descellé ta lumière !
    
    — Ma Lumière ? Aurean ? Mais… qui est Aurean ? Et toi, qui es-tu ? Pourquoi ne puis-je voir que ton image ? »
    
    Le garçon la regarda avec tristesse :
    
    « Ils-t-ont renvoyée dans ton propre passé, en te privant du courage que tu savais montrer face à ta situation, pour te plonger dans le pire désespoir. Tu dois te souvenir, Estrella… Je t’en supplie… ! »
    
    Estrella sentit la colère s’emparer d’elle ; qui était-il pour juger de son courage ?
    
    « Ça suffit ! cria-t-elle en frappant des deux mains la tablette de la coiffeuse. Cesse de te moquer de moi ! Ne fais pas comme si tu me connaissais, comme si tu savais ce que j’endure ! »
    
    Elle sentit ses joues s’enflammer ; ses yeux s’inondèrent de larmes brûlantes qui se déversèrent sans qu’elle puisse les retenir.
    
    « Comme si… comme si tout cela n’était pas vrai… Comme si c’était un cauchemar dont je pouvais me réveiller… » bafouilla-t-elle.
    
    Dans le miroir, le garçon inconnu la fixait toujours avec tristesse et compassion, sans s’émouvoir de ses sautes d’humeur. Elle essuya machinalement ses larmes :
    
    « Je… je ne sais pas comment faire, murmura-t-elle d’une voix brisée.
    
    — Estrella… J’ai tenté de te guider dans le monde réel, mais au cœur de ce rêve, il m’est possible de t’aider plus facilement. Je peux te montrer…
    
    — Me montrer ? Me montrer quoi ? »
    
    Il ne répondit pas, mais l’image de la pièce derrière elle commença à se brouiller ; dans la glace, elle vit apparaître un lieu étrange, aux murs couverts de sculptures ; elle le reconnaissait vaguement, sans parvenir à se rappeler d’où. Au milieu, face à face, se tenaient deux garçons. Le plus jeune, qui ne devait pas avoir plus de treize ans, semblait à la fois surpris et attristé. Devant lui se dressait l’inconnu du miroir, mais l’expression cruelle et hautaine qu’il affichait faisait de lui une tout autre personne.
    
    Il s’avança de façon menaçante vers l’enfant aux longs cheveux blonds et le frappa durement au visage. Estrella sentit son cœur se serrer à cette vision. La victime leva une main vers sa joue, sa peine et son incompréhension clairement visibles sur ses traits fins et réguliers.
    
    Soudain, le mur se brouilla derrière lui : une forme sombre se dégagea lentement de la paroi, bientôt rejointe par trois nouvelles silhouettes : celles d’un homme vêtu de violet, aux cheveux argentés, accompagné de deux adolescentes. Leurs visages délicats étaient en tout point semblables, mais portaient des expressions très différentes : autant l’une semblait arrogante et sûre d’elle, autant l’autre apparaissait comme triste et réservée.
    
    Les deux garçons se tournèrent vers les nouveaux venus : autour du plus jeune, une aura de lumière dorée commença à briller, mais l’être enveloppé d’un grand manteau noir tendit les mains, projetant vers lui de longs tentacules d’ombres qui se tortillaient comme d’abjectes formes de vie… Le plus âgé s’écarta, lançant un coup d’œil surpris vers la fille au regard arrogant ; il tenta de s’approcher d’elle, mais elle le repoussa violemment.
    
    La lumière qui émanait du garçon aux cheveux longs calcina les tentacules, qui se rétractèrent aussitôt ; sa silhouette embrasée devenait de plus en plus haute, de plus en plus étincelante… De son dos commençaient à s’étendre de larges ailes d’or… Mais alors que cette étrange transformation s’opérait, les quatre intrus ouvrirent les mains, relâchant des nuées d’ombre qui vinrent l’enlacer, étouffant son éclat. La lumière autour de l’enfant faiblit puis disparut ; il fut rapidement rendu à sa forme initiale. Surpris et troublé, il se rapprocha de son compagnon, qui secoua la tête d’un air interdit.
    
    Les tentacules reprirent leur progression, glissant sur le sol, le plafond, tout autour des occupants de la pièce, répandant une aura noirâtre qui ternissait les contours de tout ce qu’ils touchaient… En s’évanouissant, elle laissait derrière elle comme un écho de tout ce qu’elle avait touché, comme si chaque objet, chaque mur avaient été dédoublés, et que les deux versions se chevauchaient presque parfaitement… mais pas totalement. Le plus jeune des deux garçons regarda autour de lui d’un air effaré. Il faiblissait à vue d’œil ; ses jambes se dérobèrent sous lui et il tomba à genoux. Incapable de résister plus longtemps, il finit par s’effondrer au sol comme un pantin désarticulé.
    
    Son compagnon le fixait avec indifférence, voire une certaine satisfaction ; la fille aux cheveux argent s’approcha de lui et, avec un sourire cruel, posa la main sur son front. Aussitôt, une brume moirée de noir et de violet s’éleva autour de ses doigts comme si elle était extraite de son esprit. L’expression de l’adolescent s’en trouva comme transfigurée. Une douloureuse réalisation s’afficha sur ses traits, bientôt suivie d’une profonde culpabilité. Leurs agresseurs se reculèrent ; leur image palpita brièvement avant de disparaître, tandis qu’ils s’effaçaient de ce monde.
    
    Estrella secoua la tête : elle ne saisissait pas ce qu’elle voyait, mais elle comprenait confusément l’importance de la scène.
    
    Le garçon réapparut dans le miroir, le regard triste :
    
    « Progressivement, celle que je croyais mon amie et plus encore… a introduit cette noirceur dans mon esprit. Tout comme elle et les siens-t-ont piégée dans cette situation qui t’a tant fait souffrir, alors que tu en es sortie depuis longtemps ! Je peux t’aider à te libérer, mais l’énergie que j’y consacrerai coupera mes derniers liens avec ce monde, et je ne pourrais jamais m’excuser auprès de lui… »
    
    Lui… ?
    
    Elle comprit confusément qu’il désignait son ami aux longs cheveux d’or. Celui qui lui semblait, à la réflexion, si étrangement familier…
    
    « Je… je veux bien le faire pour toi… Lui dire que ce n’était pas de ta faute ! Mais je ne sais pas où le trouver…
    
    — Regarde ton poignet, Estrella… »
    
    La jeune fille baissa le regard vers son bras et écarquilla les yeux en voyant le fil de lumière qui semblait incrustée dans sa peau. Surprise, elle fit un bon sur sa chaise et frotta frénétiquement son poignet, espérant que la trace partirait… en vain. Elle leva la main pour l’examiner de plus près.
    
    « C’est la marque de ton lien avec lui, Estrella… Vous êtes tous les deux en danger. Je vais t’aider, mais sans ta collaboration, je ne peux rien faire. Tu dois me faire confiance. »
    
    Elle ferma les yeux, soudain très lasse… Elle avait envie de croire ce mystérieux garçon. Ce… fantôme ? Ne serait-ce que parce qu’il mettait un peu de sel dans sa vie morne. Qu’il lui donnait un espoir qui pouvait être autre chose qu’une illusion. Mais elle ignorait par où commencer…
    
    L’image s’effaça dans le miroir, pour ne laisser que celle d’un papillon argent. Estrella se retourna pour le voir voleter autour d’elle… Comme pour lui montrer la voie. Mais quelle voie ?
    
    Elle tendit la main pour l’attraper de nouveau, mais cette fois, il esquiva son geste, fit demi-tour et fonça directement dans sa poitrine où il pénétra brusquement. La jeune fille poussa un cri de surprise en voyant une lueur argentée palpiter sur son cœur. Elle posa la paume sur la tâche étincelante, sentant une étrange chaleur qui l’appelait tout au fond d’elle-même… et elle eut le sentiment de plonger dans la lumière pure.
    
    

Texte publié par Beatrix, 25 octobre 2016 à 00h22
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