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Tome 1, Chapitre 6 « L'Eveil - Deuxième partie » Tome 1, Chapitre 6
En sortant de la chapelle, Estrella réalisa que le temps qu'elle avait passé dans la crypte n'avait pas dû être aussi long qu'elle avait pu le croire. Une nuit profonde régnait encore sur la campagne, à peine troublée par le chant des oiseaux nocturnes et le bruissement des feuillages dans la brise. Elle s'aperçut qu'elle avait dû oublier sa lanterne quelque part, mais la clarté de la lune était suffisante pour distinguer le chemin qui remontait vers la demeure blanche. Elle avait descendu sa manche autant que possible sur son poignet, dissimulant la marque lumineuse à son propre regard : elle préférait l'oublier pour le moment, en attendant de trouver un moyen de la faire disparaître.
    
    « Je ne sais même pas ton nom », fit Aurean derrière elle.
    
    Le garçon peinait à rester à sa hauteur : il aurait mieux valu qu'il se taise pour conserver son souffle, mais il persistait à vouloir lui faire la conversation, alors qu'elle ne rêvait que de silence et de tranquillité.
    
    « Estrella d'Outremont, déclara-t-elle à contrecœur.
    
    — Outremont ? Tu es la sœur d'Alicia ? »
    
    Elle s'arrêta et se tourna vers lui, surprise :
    
    « Tu connais Alicia ?
    
    — Je l'ai croisée à l'Académie des Sept Couleurs. Vous ne vous ressemblez pas », ajouta-t-il pensivement.
    C'était une réflexion aussi évidente qu'inutile, mais elle choisit de ne pas poursuivre sur ce terrain.
    
    « Je vais t'emmener chez moi... Mais pour le moment, personne ne doit savoir qui tu es ni où je t'ai trouvé, d'accord ?
    
    — Promis, répondit-il avec conviction.
    
    — Nous verrons demain comment nous pouvons prévenir tes parents, ajouta-t-elle avec plus de douceur. Même s'ils ont perdu Bastian, cela les consolera... au moins un peu de découvrir que tu as survécu... »
    
    Un silence pesant répondit à sa remarque. Dans la quasi-pénombre, il lui était difficile de lire l'expression du garçon. Elle comprit néanmoins qu'il n’avait pas vraiment envie d'en parler. Soudain, elle l'entendit prendre une inspiration inquiète :
    
    « Que se passe-t-il ?
    
    — Il y a quelqu'un qui nous observe », répliqua-t-il d'une voix tendue.
    
    Estrella sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine et regarda instinctivement autour d'elle, cherchant un endroit où fuir ou se cacher. Aurean scrutait la pénombre, ses yeux d'or étrangement luminescents. Elle frissonna légèrement : et si après tout, ce qu'il avait dit était vrai ? S'il n'était pas vraiment humain ?
    
    « Je ne pense pas qu'il y ait de danger », déclara-t-il au bout d'un moment, avec un soulagement audible.
    
    Elle choisit de lui faire confiance, mais cela ne l'empêcha pas d'allonger le pas pour retrouver au plus vite la sécurité de sa maison. Bientôt, le portillon qui menait à l'entrée de service se dressa devant elle ; elle plongea la main dans la poche de son manteau, rassurée de sentir le métal de la clef sous ses doigts. Avec des gestes engourdis de fatigue, elle déverrouilla la serrure et ouvrit le portail, en frémissant légèrement quand les charnières se mirent à grincer.
    
    Tout semblait parfaitement calme. Elle fit signe à Aurean de la suivre, tout en se disant que Madame Maysie ne serait sans doute pas enchantée de découvrir un garçon inconnu dans la maison. Il lui faudrait trouver une raison plausible à sa présence. Elle espérait juste qu'il ne se mettrait pas à sortir des récits délirants sur Lucid et les Gardiens...
    
    Soulagée de trouver la maison dans la pénombre, elle s'avança dans le hall. Aurean fit naître dans sa main une petite boule de lumière, tout juste assez brillante pour leur permettre de se diriger.
    
    La porte qui menait au grand salon s'ouvrit d'un coup ; un flot de luminosité se déversa dans l'entrée. Madame Maysie se précipita vers Estrella, avec une vitesse dont la jeune fille n'aurait jamais cru capable son petit corps rebondi. Le visage éploré, la gouvernante attrapa la jeune fille par les épaules et la serra contre sa vaste poitrine, en reniflant bruyamment.
    
    ƸӜƷ ƸӜƷ ƸӜƷ
    
    « Mademoiselle ! gémit Madame Maysie pour la dixième fois au moins, où étiez-vous passée ? Je me suis levée pour boire un verre d'eau et j'ai vu la porte de votre chambre ouverte. Je suis allée jeter un coup d’œil... et je ne suis aperçue que vous étiez sortie... J'ai décidé de vous attendre pour être sûre que tout allait bien, mais vous n'êtes pas revenue... J'ai réveillé Sofie et Millie et nous vous avons cherchée dans toute la maison... Vous entendez ? Toute la maison ! »
    
    Au milieu de ce flux de paroles, il était impossible à Estrella de placer un seul mot. Elle renonça à s'expliquer, et même à s'extirper de l'étreinte de sa gouvernante, attendant que le flot se tarisse. Derrière l'épaule de Madame Maysie, elle apercevait les visages pâles des deux jeunes bonnes, les cheveux défaits, un châle serré par-dessus leur chemise de nuit. La gouvernante elle-même était revêtue d'une robe de chambre d'un rose vif, agrémentée de multiples volants. En dépit des épreuves de la nuit, elle se retint d'éclater de rire.
    
    « Mais Mademoiselle.. Dans quel état êtes-vous donc ? Vous êtes vraiment sortie dehors dans cette tenue... ? »
    
    Elle pressa deux mains sur ses joues arrondies, avec un regard affolé.
    
    « Venez vite, je...
    
    — Madame Maysie. »
    
    Estrella l'avait coupée d'un ton sec, qui laissa la brave femme pantoise :
    
    « Ma... Mademoiselle ?
    
    — Cessez de vous en faire. Il ne m'est rien arrivé de grave. J'ai eu l'envie soudaine de regarder le paysage sous la lune... et je me suis perdue dans la pénombre du sous-bois. Si je n'avais pas rencontré monsieur Aurean, jamais je n'aurais retrouvé le chemin de la maison... »
    
    Elle se tourna vers le garçon, l'invitant à avancer dans la lumière. Un peu timidement, il la rejoignit, un sourire aimable aux lèvres :
    
    « Bonjour, Madame... Ou plutôt bonne nuit, fit-il en hochant poliment la tête. Je suis heureux d'avoir pu aider mademoiselle Estrella. »
    
    Madame Maysie pinça les lèvres et fixa d'un air soupçonneux l'adolescent aux cheveux trop longs et aux vêtements trop courts.
    
    « Vous avez rencontré ce jeune homme, en pleine nuit ? Dites-moi, mon garçon, que faisiez-vous à traîner dehors à une heure pareille ? »
    
    A son ton inquisiteur, elle était probablement persuadée qu'il se livrait à quelque crime inavouable. Les deux bonnes reculèrent avec une expression effarée. Aurean ouvrit la bouche, mais ne sut que répondre. Estrella décida de venir à son secours :
    
    « Je suis passée devant une petite cabane et je suis allée frapper à la porte... expliqua-t-elle avec un sourire qui se voulait dégagé. Il a eu la gentillesse de m'escorter jusqu'ici. »
    
    Elle espérait que Madame Maysie ne ferait pas l'effort de vérifier l'existence de la fameuse maisonnette.
    
    « Hum... »
    
    La gouvernante prit une expression hautaine :
    
    « Eh bien, nous vous remercions, mon garçon. Vous pouvez rentrer chez vous. Nous vous ferons porter une récompense, si vous le souhaitez. Sofie, Millie, raccompagnez-le à la porte et verrouillez bien derrière lui... Quant à vous, Mademoiselle, nous reparlerons de tout cela : vos parents devront être mis au courant de vos fugues répétées... »
    
    Estrella serra les poings de frustration : les choses ne tournaient pas à son avantage. En jetant un coup d’œil vers le garçon, elle vit son visage pâlir ; il tendit la main pour s'appuyer contre le mur, baissant la tête pour cacher son malaise. Il était hors de question qu'elle le renvoie où que ce soit : certainement pas dans la maison des Trente, alors qu'il venait juste d'échapper à cet emprisonnement forcé sur le périmètre de la sombre demeure. Il n'avait pas recouvré toutes ses forces. Il avait besoin au moins d'une véritable nuit de repos... Sans doute serait-il plus cohérent le lendemain.
    
    « Madame Maysie, fit-elle d'un ton ferme, je suis la seule coupable. Je reconnais que je n'aurais jamais dû sortir de la maison sans autorisation... et de nuit, qui plus est. Monsieur Aurean m'est venu en aide, alors même qu'il était encore épuisé par une dure journée de travail. Ne serait-il pas la moindre des choses de lui offrir l'hospitalité au moins pour la nuit ? »
    
    La gouvernante fronça les sourcils et considéra la garçon, qui eut le bon sens de rester silencieux, le regard respectueusement baissé. Il semblait très jeune et vulnérable, dans la semi-pénombre du hall. Il releva vers les trois femmes ses grands yeux dorés, comme en supplication muette.
    
    Sofie, qui était à peine plus âgée qu'Estrella, rougit légèrement ; elle murmura hâtivement, en repoussant une mèche châtain derrière son oreille :
    
    « Madame Maysie, il y a cette chambre dans les communs, juste au-dessus du cellier. Elle n'a pas été utilisée depuis longtemps, mais peut-être... »
    
    La gouvernante se raidit, prête à tancer la jeune bonne ; Estrella s’avança, en s'efforçant de montrer l'autorité qu'elle admirait tant chez son père :
    
    « Madame Maysie, je trouve que c'est une excellente idée. Sofie, allez préparer cette chambre, s'il vous plaît.
    
    — Bien, Mademoiselle. »
    
    Sofie s'éloigna, son châle bleu pâle drapé autour de ses épaules.
    
    « Souhaitez-vous quelque chose en attendant, Monsieur Aurean ? demanda la blonde Millie en souriant. Une tasse de thé, ou un verre de lait ? »
    
    Le jeune homme sembla troublé par la question.
    
    « Je... »
    
    Avant qu'il puisse répondre, une clochette retentit au-dehors – celle du portillon :
    
    « Par les Ailes du Papillon, gémit la gouvernante, que se passe-t-il encore ? Et si c'était des malandrins que ce garçon avait prévenus, prêts à nous égorger vivantes... ? »
    
    Estrella songea froidement que cela ne servait à rien d'égorger quelqu'un de mort ; sans doute était-elle bien trop fatiguée pour penser de façon rationnelle. Sans mot dire, elle se dirigea vers la porte qui donnait sur la cour arrière de la maison.
    
    « Mademoiselle ! »
    
    Sourde aux cris de la gouvernante, elle sortit du bâtiment et aperçut de l'autre côté de la grille la vieille femme qu'elle avait rencontrée la veille, celle qui lui avait raconté l'histoire tragique de la famille de Trente. Elle était enveloppée d'une longue pèlerine et tenait une lampe allumée à la main. Derrière elle, se dressait une femme inconnue, jeune et svelte, revêtue d'un grand manteau à capuche. Ses yeux bleus brillaient intensément dans la pénombre environnant la maison.
    
    « Mademoiselle d'Outremont ! s'écria la vieille femme d'un ton soulagé. Vous allez bien ? »
    
    Estrella esquissa un pas en arrière, portant la main à sa bouche : qu'est-ce que la vieille cuisinière des Trente venait donc faire là ? Savait-elle pour Aurean ? Elle se retourna et constata avec soulagement que le garçon ne l'avait pas suivie : sa présence aurait été particulièrement difficile à expliquer pour quelqu'un qui le connaissait... Et elle ne se sentait pas encore la force d'aborder la question du sort du Bastian.
    
    « Je vais bien, merci, murmura-t-elle. Mais... que faites-vous ici ?
    
    — Je vous ai vu de loin sur le chemin... Depuis les dépendances de la maison des Trente, un peu en dehors de la propriété, où j'ai encore mon logis. J'ai cru vous reconnaître à vos longs cheveux sombres. J'ai bien tenté de vous rattraper, mais vous aviez disparue... J'ai eu peur que vous vous soyez évanouie, et que plus personne ne puisse vous retrouver, comme le jeune maître Bastian et monsieur Aurean... Finalement, j'ai cru vous apercevoir de nouveau sur le chemin, accompagnée d'un jeune homme. Je voulais juste vérifier que vous étiez sauve... »
    
    La jeune femme qui l'accompagnait s'avança, dissimulant mal sa nervosité, et attrapa la grille de ses mains fines et blanches :
    
    « S'il vous plaît, fit-elle d'une voix mélodieuse, pouvons nous entrer ? »
    
    Estrella fixa l'inconnue avec méfiance :
    
    « Et pour quelle raison ?
    
    — Ce jeune homme qui était avec vous... Nous pensons qu'il peut s'agir... de monsieur Aurean.
    
    — Je suis désolée, rétorqua Estrella, indisposée par la curiosité et l’insistance des deux femmes. Vous avez dû vous tromper... J'ai bien cheminé avec un jeune homme aux cheveux blonds, mais je peux vous assurer que ce n'était pas monsieur Aurean. »
    
    La vieille femme se mit à rire doucement :
    
    « Dans ce cas, comment savez-vous que monsieur Aurean avait des cheveux blonds ? A ma connaissance, je ne vous l'ai jamais dit... »
    
    La jeune fille rougit de confusion ; pour se donner une contenance, elle ramena autour d'elle les pans de son manteau en reculant dans les ombres. L'inconnue poussa un léger cri de surprise :
    
    « Votre poignet ! »
    
    Estrella s'aperçut que sa manche était remontée, dévoilant la bracelet de lumière qui la marquait désormais.
    
    « C'est bien la couleur d'Aurean, poursuivit la femme encapuchonnée avec surprise. Mais comment est-ce possible ?
    
    — La couleur d'Aurean ? »
    
    Elle referma la main sur son poignet, tentant de dissimuler à la vue des deux femmes le cercle lumineux. La vieille cuisinière la toisa avec une fermeté nouvelle :
    
    « Laissez-nous entrer, je vous en prie. Nous avons des réponses pour vous...
    
    — Qu'est-ce que que vous voulez à mademoiselle Estrella ? »
    
    La voix de Madame Maysie, singulièrement revêche, venait de retentir derrière son épaule. Estrella pouvait comprendre la nervosité de sa gouvernante : avec sa disparition temporaire et tous ces étrangers qui déboulaient de partout, la brave femme avait toutes les raisons d'être troublée. Cependant, la perspective de recevoir des explications, qu'elle pouvait espérer plus cohérentes que celles d'Aurean, la poussait à prêter attention aux paroles des deux femmes.
    
    Elle se tourna de nouveau vers les visiteuses ; la plus jeune remonta d'une fraction sa propre manche, dévoilant le bracelet de lumière bleue qui illuminait sa peau blanche. Sans prendre le temps de réfléchir, Estrella plongea sa main dans la poche de son manteau et, tirant la clef, déverrouilla le portillon.

Texte publié par Beatrix, 6 août 2013 à 00h02
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