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Ephéméride d'Alribor : Menace ennemie
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Tome 1, Chapitre 5 Tome 1, Chapitre 5
La clairière était calme sous les rayons matinaux d'Oke et Pyll transmis par les Amants. Des perles de rosée scintillaient sur leur feuillage, les apprêtant comme pour des noces.
     Uriel frémit. Pour lui, leur parure nuptiale était le déclencheur de souvenirs qu'il rejetait de toutes ses forces.
    Il s'étira longuement dans un grognement douloureux. A chacun de ses réveils, son corps lui faisait subir le contrecoup des cauchemars gorgés de sang qui hantaient ses nuits. Son esprit était embrumé, sa bouche pâteuse, des décharges douloureuses parcouraient ses membres, ses articulations raides protestaient à chacun de ses mouvements… Comme s'il subissait un lynchage tous les jours. Il soupira, et eut le courage de sortir du fauteuil qui trônait sur le perron de sa maisonnette, fidèle compagnon de ses insomnies.
    C'était l'aube, et Uriel était le premier levé du village, comme à son habitude. Il aimait jouir de ces rares moments de solitude et de sérénité, s'offrant le droit d'oublier l'espace d'un instant toutes les responsabilités qui pesaient constamment sur ses épaules.
    Il traversa silencieusement la place du village, et accorda un lourd regard à l'Œuf qui régnait au milieu du feu. Il s'arrêta un moment et le détailla longuement, s'attardant sur les moindres détails. Un soupir inaudible lui échappa. Depuis les deux semaines qu'il se trouvait là, il avait retrouvé toute son intégrité, sa coquille était à présent d'un rouge sombre envoûtant. Abner lui avait pourtant fait remarquer qu'en temps normal, un fin voile d'un doré brillant la recouvrait, mais Uriel était persuadé que la vie de l’Élémentaire n'était plus en danger. Cette absence de chatoiement devait être le signe qu'il était probablement terrifié, ce que le prince comprenait aisément. Soudain, son regard rivé sur l'Œuf se fit intense et farouche, et il murmura tout bas :
     - Il est temps… Aujourd'hui est le grand jour.
    Cette déclaration étrange alluma dans ses yeux noir comme la nuit une lueur de joie sauvage. Avec une certaine réticence, il s'arracha à sa contemplation et poursuivit son chemin, ses pas le menant hors du village. Au bout de quelques minutes de marche, il atteignit sa destination.
    Cela faisait une décennie qu'il avait la possibilité de se repaître de cette vue, et pourtant il ne s'en lassait toujours pas. Devant lui s'étendait le Reflet du Ciel, le plus grand lac de leur monde. L'eau, d'une pureté cristalline aux teintes azurées, clapotait doucement en léchant les galets de la berge, et parfois un poisson aux écailles argentées crevait la surface du lac avant de disparaître dans une gerbe d'éclaboussures qui accrochaient la lumière. Ce spectacle magnifique avait le don de l'apaiser. Uriel retira ses bottes, posant prudemment ses pieds sur les cailloux, et il entreprit rapidement d'enlever le reste de ses vêtements, qui finirent en tas désordonné sur le sol. Une fois complètement nu, il ferma les yeux et inspira profondément. Un bouquet de senteurs explosa dans ses narines, mélange de sève des Griffeurs, de terre arable et de vent mouillé… Un délice.
    Il avança sur la plage, grimaça quand l'eau fraîche lui effleura la plante de pieds, mais il continua à marcher, ne se stoppant que lorsque l'eau atteignit son torse barré d'une affreuse cicatrice. Sa peau se couvrait de chair de poule, ses dents claquaient imperceptiblement, et pourtant une vague d'euphorie l’électrisa. Il ne se sentait réellement vivant que lors de ces moments. Plissant les yeux, il crut réussir à distinguer l'autre côté de l'eau, réussir à apercevoir les plaines de Glanock du Pays Centaure… Mais peut-être n'était-ce qu'un mirage ?
     Uriel haussa les épaules, et d'un mouvement puissant, il plongea sous l'eau et commença à nager avec vigueur, noyant dans les flots les derniers reliquats de ses mauvais rêves.
    
؏

    
    Quand Uriel revint vers les maisons, le village foisonnait d'activités. Hommes, femmes et enfants vaquaient à leurs occupations avec empressement, et un sourire fleurit sur ses lèvres face à tant d'agitation et de bonne humeur. Les habitants se remettaient lentement du terrible deuil qui les avait frappé, et il se sentait rassuré de constater l'ambiance joyeuse qui régnait sur cette journée. Ils en avaient besoin.
     - Altesse ! Où étiez-vous ? Je vous cherchais… J'étais inquiet. Uriel ravala un soupir et se tourna vers Aaron, son fidèle bras droit, qui était accompagné d'Abner, et tous les deux paraissaient passablement anxieux.
     - Comme tous les matins depuis que nous sommes dans cette forêt, je me baignais dans le lac. Aaron se dandina, gêné, et c'était assez comique de voir un tel homme se comporter ainsi. Uriel n'était d'ailleurs pas le seul à être amusé, Abner arborait un air franchement hilare.
    - Toujours aussi mère poule à ce que je vois ! - se moqua t-il gentiment en assénant une claque amicale dans le dos d'Aaron.
     - Oui, bon, on va pas en faire tout un plat, hein ? - grommela t-il. Le prince eut un rictus, mais il ne s'appesantit pas, préférant poursuivre son chemin vers la place centrale du hameau où l'attendait son petit-déjeuner, et les deux hommes, ô surprise !, lui emboîtèrent le pas. Tandis qu'il traversait la place, différentes personnes le saluaient d'un hochement de tête ou d'un sourire, et Uriel leur rendait la politesse avec plaisir. Les habitants qui l'entouraient étaient sa famille, ses plus fidèles sujets, et il les chérissait de tout son cœur. Avec entrain, il attrapa le bol de soupe chaude que lui tendait Nora, et il réprima un sourire en constatant qu'elle ne lâchait pas du regard son fils, bien qu'il ne soit qu'à quelques mètres d'elle. Après s'être assis et avoir avalé une longue gorgée en soupirant de félicité, il se tourna vers ses deux amis qui le regardaient avec une grande attente. - Je vous écoute. -annonça Uriel. Aussitôt, Aaron prit la parole :
     - J'ai reçu un message de Vishal ce matin… Il sera de retour dans l'après-midi.
    Uriel hocha la tête avec appréciation.
     - Bien. J'avais prévu de toute manière de faire ça aujourd'hui.
    Abner s'assit devant lui, passant une main couverte de cals dans ses cheveux, signe de nervosité chez lui.
     - Et si l’Élémentaire refuse, que va t-on bien pouvoir faire ?
     Le prince prit le temps de finir son potage avant de répondre.
     - Je n'en ai pas la moindre idée. -annonça t-il finalement.- Je suis un peu à court de stratégie, malheureusement.
    Aaron se posa lourdement à leur côté.
     - Splendide ! -grogna t-il.
     - Mais je suis ouvert aux suggestions. - ajouta Uriel, amusé.
     - Il est impensable que nous les attaquions de front, leur force militaire est nettement supérieure !
     - En ce moment, c'est vrai Aaron, mais si nous parvenions à rallier à notre cause la Horde ? -avança Abner- Les centaures sont des guerriers redoutables ! On pourrait même pousser jusqu'à Féliann…il est possible que quelques clans acceptent de se joindre à nous.
    Aaron ricana durement.
     - Et pourquoi pas demander aux inquiétants skalliens, tant qu'on y est ? Comme ça on sera vraiment sûrs d'être devenus complètement fous ! Franchement, Abner !
    Ce dernier semblait prêt à riposter, mais Uriel leva une main apaisante.
    - Paix, mes amis. Je suis en partie d'accord avec Aaron, il est inenvisageable pour nous d'entrer en confrontation avec eux pour le moment. Je n'ai même pas encore envisagé de révéler notre existence au reste du monde ! Les deux hommes acquiescèrent.
     - De toute façon, -reprit Aaron- même si tout ce beau monde rejoignait nos rangs, nous ne ferions toujours pas le poids face aux Impériaux.
     - Maudits dragons – grinça Abner.
    Uriel eut un signe de dénégation.
     - Ce n'est pas les dragons qu'il faut blâmer, mais plutôt ceux qui les capturent et les domptent.
    - Maudits Impériaux – rectifia Abner, provoquant un rire chez ses compagnons.
    Aaron se gratta la joue, pensif.
     - Ce serait quand même bien pratique si on possédait quelques-unes de ces créatures…
    Abner eut une moue dubitative.
     - Je ne sais pas… Uniquement la famille Omrall'Arzaï connaît les secrets de leur dressage, et je ne vais pas risquer d'essayer de les leurs dérober vu les résultats peu probants que d'autres ont récoltés. J'aime la vie, merci.
    - Les Omrall'Arzaï, ces fils de kilphs… -siffla Aaron- Maudit le jour où le premier mâle de cette engeance est né ! Depuis la nuit des temps, ils se permettent de toiser le monde entier du haut de leurs dragons… Qu'ils rôtissent tous dans les entrailles des volcans de la Chaîne Soufre !
    Durant la tirade haineuse d'Aaron, le regard sombre d'Uriel s'était voilé d'une peine et d'une fureur immenses. Il s'obligea à détendre ses doigts qui avaient formé des poings agressifs, et souffla lentement, se purifiant de sa colère.
    - J'ai de la peine pour ces pauvres bêtes, moi. Elles vivent bien tranquilles dans les Terres Sauvages, à l'abri dans leurs cavernes, et il faut que des tyrans viennent les débusquer pour les arracher du milieu des leurs pour se faire ensuite domestiquer et exploiter. C'est vraiment moche, non ?
    Les trois hommes sursautèrent de cette interruption et Uriel pâlit brusquement en se tournant vers Ataly, la femme de Nimesh. Elle était l'une de ses fidèles conseillers, mais avait la fâcheuse tendance à surgir de nulle part et à fourrer son nez dans ce qui ne la regardait pas. De plus, son caractère ardent les mettait régulièrement en désaccord...
    - Oui, c'est moche, comme tu dis. -souffla le prince.
    Il redoutait ce qui allait suivre, la suppliant même silencieusement de ne pas jeter le sujet une nouvelle fois sur le tapis, mais elle n'en eut cure. Ses magnifiques yeux vert sombre ne portaient la marque d'aucune pitié, et brillaient d'une dureté peu commune chez une femme.
     - N'est-ce pas ? Et pourtant, ça ne nous empêche pas de commettre exactement les mêmes actes ! Nous suivons le modèle d'une famille que nous vilipendons, ce n'est pas digne de nous ! Pire, c'est encore plus grave parce que nous attentons à la liberté d'un être à notre image ! C'est de l'esclavage ! -s'exclama t-elle violemment, faisant se tourner dans leur direction quelques villageois.
     - S'il te plaît, Ataly, ne reviens pas une énième fois sur cette discorde. Il n'y avait pas de meilleure solution.
     - Bien sûr que si ! -s'emporta t-elle- On peut toujours trouver mieux que…
     - Suffit !
    Uriel s'était levé d'un bond, écrasant de majesté.
    - La décision prise est irrévocable. Ataly, -dit-il, et il poursuivit d'un ton considérablement adouci- si c'était Nimesh, n'aurais-tu pas agi exactement de la même manière que moi ?
    Les traits de la femme perdirent toute leur sévérité, pour ne faire place qu'à la tendresse.
    - Si. Mais ce que nous avons fait me pèse, Uriel, si tu savais…
     - Je sais, Ataly. Tout comme je sais que je devrais vivre avec ce fardeau pour le restant de mes jours.
    Ils restèrent de longues secondes face à face, puis elle hocha la tête et recula d'un pas, démontrant ainsi que la querelle était terminée, et qu'elle n'en parlerait plus. Uriel en fut infiniment soulagé.
     - Tu souhaitais quelque chose ? -demanda Abner.
     - Oui, -approuva t-elle- je voulais vous faire part d'un fait inquiétant…
     - Pour changer ! -soupira Aaron, s'attirant des sourires amusés. - Cela fait plusieurs jours que nos guetteurs observent une recrudescence de l'activité des Impériaux. Ils ont toujours été plus ou moins diligents, mais cette hausse est assez impressionnante pour être remarquée…
    Le visage d'Uriel se ferma.
     - Ils survolent Ramalaï ?
     - Non, ils se dirigent pour la plupart vers l'extrême ouest d'Alribor, vers la Chaîne Soufre et le désert des Cendres.
    Abner fronça les sourcils, intrigué.
     - Mais il n'y pas âme qui vive là-bas !
     - C'est vrai, mais il y a quelques villages qui se sont implantés aux abords du Vif, le fleuve qui sépare le désert, d'Alribor. On pense qu'il s'y passe des choses étranges, en tout cas assez pour attirer l'attention d'Impériaux.
    - Quelles choses ? -questionna Uriel.
     - Je ne sais pas, pas encore. Je voulais votre permission pour enquêter plus profondément.
    - Permission accordée, Ataly.
    Elle les remercia d'un signe de tête avant de s'en aller à grands pas énergiques, et Aaron soupira.
    - Cette femme m'épuise rien qu'à la regarder. Je ne sais pas comment elle fait pour être partout à la fois.
    - C'est une femme. - déclara Abner, comme si cette phrase répondait à la question de son ami.
    Uriel lui coula un regard de travers, un peu navré face aux préjugés de son compagnon, mais il ne s'y attarda pas et préféra changer de sujet.
     - Bien, je pense que c'est le moment.
    Son annonce créa un grand silence, puis Aaron bondit sur ses pieds.
     - L'heure est venue ! -s'exclama t-il de sa voix de stentor, attirant ainsi l'attention de tous les villageois sur la place.
    Uriel vit quelques personnes se précipiter vers les maisons, et il était persuadé qu'ils allaient prévenir le reste de la Résistance. Il se leva et s'étira afin de détendre ses muscles crispés par la nervosité. Il était on ne peut plus conscient que c'était sa dernière chance, et qu'il n'avait pas intérêt à la compromettre.
    Il fendit la foule qui s'était rassemblée en une poignée de minutes seulement, et il prit place sur le tabouret que venait de lui tirer Ataly.
    Ainsi, il se trouvait face à l'Oeuf.
    Il se tourna vers Aaron qui lui fit signe de prendre la parole, et Uriel se retint de lever les yeux au ciel. Comme si c'était aussi simple ! Comme il aurait aimé que ce soit aussi simple ! Il prit une grande inspiration, si profonde que ses poumons protestèrent un peu, puis il posa ses mains sur la coquille de l’Élémentaire. Il eut beau serrer les dents, un sifflement de douleur lui échappa quand il sentit la chaleur lui mordre les paumes. Pourtant, il ferma les yeux et passa outre sa souffrance.
    - Tu te demandes sûrement pourquoi tu es là. Tu es sans doute terrifié, voire très en colère. -chuchota t-il, mais le silence était tel qu'il eut l'impression de crier- C'est ton droit, c'est même une réaction parfaitement logique à tous ces événements. Mais avant de me détester, de nous détester, veux-tu bien entendre mon histoire ?
    Uriel s'arrêta un instant, comme s'il attendait une réponse, mais il finit par continuer.
     - Tu sais, jamais je n'aurais ordonné de t'enlever si ce n'était pas pour une raison d'une importance capitale, il faut que tu le saches. J'ai besoin de toi, et je t'en supplie accepte de m'aider !
    Il s'interrompit une fois encore et soupira.
     - Bon sang, je fais tout de travers. Je vais commencer par le début.
     Il se pencha en avant jusqu'à ce que son front atteigne la paroi de l'Oeuf.
     - Je m'appelle Uriel Armonn'Zushak, et il fut un temps, j'étais un prince. J'ai vécu les dix-huit premières années de ma vie dans l'insouciance, la joie et le luxe. Comme tu t'en doutes, tout a basculé pour que je me retrouve dans cette situation. Étrangement, c'est le jour où mon bonheur a été complet que mon malheur a débuté…
    
    C'est la lumière des deux soleils qui me réveille. La chaleur des rayons me recouvre comme une couverture délicieuse, rendant mes membres aussi détendus que possible. Je garde les paupières fermées, souhaitant profiter le plus longtemps possible de l'agréable langueur que j'éprouve, mais un bruit me fait tendre l'oreille.
    A côté de moi, dans le lit, elle remue légèrement en soupirant, et je ne peux empêcher un large sourire s'afficher sur mes lèvres.
    Tous les événements de la veille me reviennent en mémoire, et suite à ses souvenirs mon cœur se remplit d'une telle joie que je me demande de quelle façon il arrive encore à battre. Je tourne la tête vers elle, et rien n'aurait pu me préparer à cette vision.
    Lorelei est couchée sur le ventre, son doux visage tourné vers moi. Ses boucles acajou s'étalent sur l'oreiller qu'elle serre entre ses bras, ses lèvres sont entrouvertes comme pour prononcer une parole arrachée au sommeil, et une vague d'un amour si puissant me submerge que ma respiration se coupe durant de longues secondes.
    Hier, Lorelei est devenue ma femme.
    J'ai envie de crier, j'ai envie de pleurer, j'ai envie de sauter partout afin de jeter mon bonheur à la face du monde entier, mais je me contente de poser une main sur son dos nu, découvert par le draps enroulé autour de ses hanches. Je ne peux empêcher mes doigts de courir sur son épiderme, éprouvant le soyeux de sa peau crémeuse.
    Pour la première fois, j'assiste au réveil de la femme dont je suis éperdument amoureux depuis aussi longtemps que je m'en souvienne. Ses cils papillonnent alors qu'elle pousse un gémissement plaintif, et ses yeux mauves finissent par se fixer sur moi.
    - Bien le bonjour, mon amour.
    Un sourire s'épanouit sur son visage, et il grandit, grandit, grandit jusqu'à lui creuser des fossettes et découvrir toutes ses dents, et je sais qu'il est l'exact reflet de celui qui m'illumine. Elle se redresse en s'appuyant sur un coude pour déposer sur ma bouche un baiser léger comme une plume.
    - Bonjour, mon prince.
    - Techniquement, depuis que tu m'as épousé tu es devenue toi-même une princesse… De ce fait, tu peux désormais m'appeler par mon prénom puisque ton rang est égal au mien.
    Elle éclate de rire, un son qui me procure un si grand bonheur que je ne peux que l'imiter.
    - Comme si ton titre m'avait déjà empêché de dire ton nom auparavant ! -s'esclaffe t-elle.
    - Rectification : tu m'appelles plus souvent « bougre d'idiot » qu'Uriel.
    - C'est parce que tes parents se sont fourvoyés à ta naissance, je ne fais que rétablir la justice.
    Son air malicieux me ravit, me prouvant qu'il est possible à ma félicité de gravir des échelons encore plus élevés que ceux que j'avais déjà atteints. Je coince derrière son oreille une boucle rebelle qui ne cesse de lui retomber devant les yeux, et je laisse ma main envelopper sa joue.
    - Et tu ne regrettes pas d'avoir épousé un bougre d'idiot ?
    - Absolument pas. Même si le fait que tu poses cette question prouve que tu en es un.
    Ma main glisse de sa joue pour aller enserrer sa nuque, afin de rapprocher nos lèvres…
    Toc, toc, toc.
    Nous nous écartons dans un sursaut surpris, comme revenus au temps où notre relation était secrète et proscrite.
    - Altesses ? Je suis navré de vous déranger, j'ai repoussé ce moment le plus longtemps possible, mais vous êtes attendus. Tous les convives sont dans la salle de bal afin de débuter le banquet.
    Je ravale un soupir de déception tandis que Lorelei se laisse tomber sur le lit en poussant un grognement peu gracieux. Un rire me chatouille la gorge, j'aime la voir ainsi, sans la moindre trace des artifices qu'il est de notre devoir d'adopter face à la cour. Je me lève et m'étire longuement, chassant les derniers vestiges du sommeil. Quand je me tourne vers Lorelei, je remarque qu'elle me fixe alors je hausse un sourcil :
    - Quelque chose ne va pas ?
    Elle sort du lit à son tour et me lance un sourire narquois.
    - Tout va bien, je profitais juste de la vue.
    Je n'arrive pas à croire qu'elle arrive encore à me faire rougir ! En riant comme des enfants, nous nous habillons rapidement, pour une fois indifférents à l'idée de paraître débraillés aux yeux des Cinq familles. Quand nous sortons de la chambre et que nous croisons quelques domestiques, je sens leurs regards amusés qui nous parcourent. J'ai la conviction que Mère va faire un malaise face à notre dégaine, mais je m'en moque. Dans sa longue robe mauve dépourvue de fioritures, drapée dans sa chevelure détachée, j'ai rarement vu Lorelei aussi belle. Nous arrivons devant l'immense porte qui précède la salle du trône, là où tous nos invités nous attendent, là où je n'ai absolument pas envie d'aller… Mais il le faut. Parce que c'est mon devoir. Même si à cet instant précis, je hais la charge qui m'incombe. Lorelei prend ma main et m'adresse un joli sourire d'encouragement, mais elle aussi paraît s'y rendre à reculons. J'inspire profondément et fais un signe de tête aux gardes qui attendent patiemment l’ordre de pousser la porte.
    Et celle-ci s'ouvre lentement…
    Nous avançons de quelques pas, pénétrons dans la lumière vive qui inonde la salle et éclaire la foule grâce aux immenses fenêtres qui laissent entrer les soleils. Je vis depuis ma plus tendre enfance dans ce palais, et pourtant je suis toujours soufflé par la magnificence de cette salle.
    Du haut de l'escalier où nous nous trouvons, nous avons tout le loisir d'admirer les délicates colonnes finement gravées qui soutiennent le haut plafond. Une foule compacte garde les regards fixés sur nous, et leurs habits chamarrés habillent la blancheur veinée d'or du sol. Sans m'attarder sur les Cinq familles qui nous scrutent, mes yeux se déportent plus loin, sur un nouvel escalier et tout en haut de celui-ci, dans leur aura d'autorité majestueuse que leur confère les colossaux trônes sur lesquels ils sont assis, se trouvent Père et Mère. J'avais raison, les sourcils de Mère se haussent dès qu'elle voit notre mise, mais elle se reprend bien vite alors qu'un sourire étire ses lèvres minces. Je crois qu'en cette journée, nous obtiendrons sa clémence. Père, lui se retient de rire, craignant sûrement les représailles de sa femme. A leurs côtés se tiennent mes deux frères aînés et ma jeune sœur, et tous arborent un air radieux. Je sais qu'ils se réjouissent pour moi, que mon bonheur est le leur, alors face à tant d'amour, des larmes perlent aux coins de mes paupières.
    J'expire doucement, et sous les applaudissements et les vivats de ceux qui se trouvent dans la salle, nous descendons lentement les marches, main dans la main.
    A peine nos pieds sont-ils posés sur le sol que nous sommes submergés par des hommes et des femmes qui souhaitent nous féliciter pour notre union. Ça me ferait vraiment plaisir si je ne savais pas que la moitié de ces compliments sont hypocrites.
    Je me redresse dans l'espoir de voir par-dessus la multitude et mon regard croise celui d'un Garde, que je reconnais aussitôt. Lorsque j'étais enfant, Aaron me prenait sur ses épaules avant de courir à toute vitesse, gravant des souvenirs aux échos rieurs dans ma mémoire. D'ailleurs, son partenaire, Abner, ne doit pas être bien loin, ils sont constamment ensemble, tels des jumeaux. Père a une confiance absolue en ces deux hommes et ils la lui rendent bien.
    Un homme se plante soudain devant moi, coupant ainsi le chaleureux contact avec le Garde, et un frisson dévale mon échine quand je porte mon attention sur lui.
    Seth Omrall'Arzaï. Le grand frère de Lorelei.
    Il ne lui ressemble pas beaucoup, à part ses yeux mauves. Ma femme est petite et pleine de bonté, lui est un géant aux cheveux noirs et porte la cruauté sur ses traits. Ma profonde antipathie à son égard est due, en plus des rumeurs sanguinolentes courant à son sujet, aux menaces de mort proférées à mon encontre lorsqu'il avait appris que j'étais amoureux de sa sœur. Il m'avait juré que si je l'approchais, son épée me pourfendrait. Au vue de la lueur meurtrière qui brille dans son regard, il n'a toujours pas oublié sa promesse. Il me tend une main couverte de cals en me décochant un sourire qui me fait froid dans le dos.
    - Félicitations, Prince Uriel. Vous avez réussi à mettre le grappin sur ma sœur.
    Ma mâchoire se serre, mais j'arrive tout de même à lui rendre un sourire affable.
    - Oui, malgré de nombreux obstacles en travers de ma route, je n'en ai jamais douté une seule seconde.
    Il m'attire entre ses bras dans une parodie d'étreinte chaleureuse qui manque de me fracturer quelques côtes, et me chuchote doucement à l'oreille :
    - Surveille constamment tes arrières, petit prince, car au moment où tu baisseras ta garde, tu tâteras l'acier de ma lame. Je te laisserai te vider de ton sang avant d'offrir ta dépouille à mon Dragon, et ce sera le plus beau jour de ma vie.
    Je le repousse doucement en le foudroyant du regard, mais mon air menaçant ne fait que glisser sur lui.
    - Seth… Laisse mon mari tranquille.
    Quand elle le veut, Lorelei sait très bien tirer partie de son héritage familial, à savoir une voix glaciale et une attitude méprisante. Malgré la froide colère qui se dégage d'elle, Seth ne sourcille même pas, il doit être habitué, je suppose.
    - Que se passe t-il, ici ?
    Je ravale un gémissement désespéré face à la nouvelle personne qui vient inopinément s’incruster dans notre « conversation ». Dans la famille Omrall'Arzaï, après le fils, je veux le père, Morlack ! Et je ne sais sincèrement pas lequel est le pire. Et je ne sais sincèrement pas lequel je déteste le plus.
    - Rien de bien intéressant, Père. - rétorque Seth en m’envoyant un regard haineux.
    - Si tu le dis, fils… Dans ce cas, je t'enlève à notre cher prince et sa douce femme. Nous avons à parler.
    L'intonation qu'il met dans ce dernier mot me fait tiquer. A voir les muscles de Lorelei qui se raidissent, elle aussi trouve que quelque-chose ne va pas. Sans même une ultime formule de politesse, les deux hommes tournent les talons et s’éloignent, chuchotant doucement. Je me tourne vers ma femme, et ses sourcils froncés font naître une pointe d'inquiétude dans mon cœur.
    - Un problème, mon amour ?
    Elle plante ses prunelles claires dans les miennes, et elle me semble préoccupée, inquiète.
    - Je les connais tous les deux… Et je crois qu'ils mijotent quelque chose, j'ai un mauvais pressentiment.
    Je ne réponds pas, me contentant de la regarder, attendant la suite de son raisonnement qui ne tarde pas à arriver.
    - Je vais les suivre discrètement pour en apprendre plus – elle frôle mes lèvres des siennes et m'offre un sourire- Tu vas réussir à survivre sans moi dans cette jungle ?
    - Allez-y, femme de ma vie, et revenez-moi vite.
    Dans un rire aussi doux que le roucoulement d'une élcombe, elle me laisse seul, et je ne peux m'empêcher de la suivre des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse, happée par la foule.

Texte publié par Aileba, 8 août 2017 à 11h49
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