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Ephéméride d'Alribor : Menace ennemie
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Tome 1, Chapitre 3 Tome 1, Chapitre 3
Olam sortait de la large vasque qui constituait sa salle d'eau quand avait retenti l'alerte. Après une journée harassante à s’entraîner à maîtriser ses capacités, c'était avec délice qu'il s'était étendu dans l'eau et laissé la chaleur détendre tous ses muscles. Puis, alors qu'il s’apprêtait à se sécher, le Nid avait grondé.
    Il avait hurlé peine, désespoir et injustice.
    Solitude, douleur et perte.
    Olam était resté immobile tout le temps qu'avait duré ce son déchirant, le cœur tambourinant et un douloureux écho de ces émotions négatives le parcourant. Peinant à retrouver le souffle, la première pensée cohérente qui le traversa lui fit l'effet d'un coup de poignard.
    Soliya.
    Son complément était encore dans l'Œuf, qui se trouvait dans le Nid.
    Alors que son estomac se tordait douloureusement, il enfila un pantalon rapidement, sans prendre la peine de se sécher, et sortit précipitamment de la petite maisonnette où il habitait provisoirement. Ayant un mauvais pressentiment, il se mit à courir à toute vitesse vers la Tour, suppliant, priant, pour qu'elle soit saine et sauve. Il croisait dans un brouillard flou les visages angoissés de ses congénères, désemparés et leur détresse lui donna le courage d’accélérer en ignorant les multiples graviers qui lui transperçaient la plante des pieds. Après quelques minutes d'une course effrénée, il arriva à l'entrée du Nid, à bout de souffle et sa cage thoracique lui donnant l'impression d'être un bandonéon cassé.
    Soudain, un colosse se dressa sur son passage. C'était un des Gardiens du Nid, un Élémentaire de terre bâtit comme un titan. Olam le connaissait vaguement, l'ayant rencontré lorsqu'il avait rendu visite à Soliya pour la première fois.
     - On ne passe pas ! - prévint le géant, dont il était incapable de se souvenir du prénom, perdu qu'il était dans son affolement.
    Olam le fixa longuement, une supplication muette dans le regard. Le Gardien connaissait son identité, il savait que sa moitié reposait là et en tant qu’Élémentaire, tous profondément aimants, pacifiques, humbles, bons, honnêtes, doux et bienveillants, il ne put soutenir plus longtemps la détresse de son camarade. Il se décala et lui fit signe de passer, ses yeux terre de sienne plein de compassion. Étrangement, le geste ne procura à Olam aucun soulagement, au contraire, il ne fit qu’augmenter son anxiété.
    Quand il pénétra dans le Nid, un étrange malaise le saisit, et il dut s'appuyer contre une paroi le temps que se dissipe son vertige. Le nœud dans son estomac, identique à celui qui lui liait la gorge, se serra et il envisagea sérieusement de rendre son repas.
     - Olam !
    Il se redressa d'un bond. Devant lui se tenait le plus vieux Élémentaire de la Citadelle, l'Ancien consacré pour s'occuper des Œufs et plus particulièrement, celui de Soliya.
     - Eliya ! Que c'est-il passé ? Pourquoi le Nid a t-il donné l'alerte ? Il faut que je voie Soliya ! - s'écria t-il à toute vitesse, les mots sortant précipitamment de sa bouche.
    Le visage du doyen se figea dans une expression de tristesse infinie.
    - Un Œuf a été dérobé, Olam. Voilà la cause de cette effervescence.
    Le jeune homme ferma les yeux devant cette affreuse nouvelle, devant la signification d'un tel acte.
     - Mais par qui ? Qui a pu commettre un tel sacrilège ?
    Le regard d'Eliya pris l'éclat dur du silex quand il lâcha dans un souffle :
    - Des humains !
    Olam hoqueta de surprise et d'horreur.
     - Mais nous avons disparu de l'Au-Dehors depuis des centaines d'années, nous avons été effacés des mémoires ! Ils doutent même de notre existence !
     - Pas tous, apparemment. Et ils me paraissent bien informés puisqu'ils ont réussi à nous trouver et à nous priver de l'un des nôtres.
    La respiration d'Olam s'altéra, et la question, la fameuse question dont il redoutait la réponse, vint chatouiller sa langue.
     - Eliya… Qui ?
    Les fines rides qui entouraient la bouche de l'Ancien se creusèrent alors qu'une larme solitaire roulait sur sa joue.
     - Je suis tellement désolé, mon garçon. Ils l'ont pris. Ils ont pris ta Soliya. - lâcha t-il d'une voix blanche.
    Olam demeura sans réaction durant de longues secondes.
    Puis soudainement, un long frisson le parcourut, l'air parut se raréfier autour de lui, et ses magnifiques prunelles d'un bleu turquoise disparurent presque, mangées par ses pupilles dilatées à l'extrême.
    Un cri bestial jaillit de ses lèvres, hurlement rauque pire même que le son déchirant qu'avait émis le Nid auparavant. Fou d'angoisse, il respirait laborieusement, les mains perdues dans sa longue chevelure couleur d'écume.
    - Mais pourquoi ? - articula t-il difficilement.
    - Elle s'est sacrifiée, Olam. Elle a attiré leur attention pour sauver les autres.
    Un gémissement guttural s'échappa de sa poitrine, et Olam sembla se replier sur lui-même. Subitement, il éclata en sanglots. Une main sur le cœur, l'autre sur la bouche, il secouait lentement la tête, se refusant d'imaginer dans quel état devait être celle qui avait été créée pour partager son existence.
    Ses paupières se fermèrent d'elles-mêmes et il ne put s'empêcher de repenser à la première fois qu'il l’avait vue. Lui-même venait d'éclore la veille, mais il se languissait tellement de sa présence, de son aura, qu'il avait fait des pieds et des mains pour avoir l'autorisation d'aller lui rendre visite quand il le souhaitait.
    Il se souvenait parfaitement de son agitation alors qu'Eliya le guidait entre le dédale des Œufs, de son impatience, de sa liesse.
    Et elle lui était apparue.
     Si belle sous forme d'Œuf qu'il n'osait l'imaginer aboutie. Il retrouvait dans le scintillement continu de la poussière d'or qui la recouvrait sa personnalité lumineuse, dans la teinte rouge profond de sa coquille son aura chaleureuse. Son cœur s’était emballé dans sa poitrine, comme s'il souhaitait en sortir pour aller se lover entre les mains de la femme qu'il n'avait jamais observée mais dont il était profondément amoureux depuis qu'il existait. Il se rappelait leurs conversations dans l'obscurité intime de sa coquille, comme si elle lui murmurait directement dans le creux de l'oreille. Sa chaleur contre sa paume quand il l’avait touchée pour la première fois, et sa réaction merveilleuse à son contact, quand elle avait émis cette lueur aveuglante, signe d'une intense émotion.
    Quand ils avaient été engendrés en même temps, deux Œufs contraires et complémentaires, ils étaient destinés à être ensemble. Mais, entre temps, il avait fait sa connaissance, il s'était confronté à sa vive intelligence, il avait ri à gorge déployée de son humour, il avait goûté son essence profonde et en avait été bouleversé.
    Il l'aimait, et c'était plus qu'une obligation biologique, plus qu'une simple passion.
     C'était une communion d'esprit, de valeurs, de personnalités.
    Elle était son énergie, son fluide vital, l'autre moitié de son âme.
    Elle était sa femme.
    Mais elle lui avait été arrachée, et sans elle, il n'était rien, une carcasse vide, un Élémentaire mort. La vie sans elle n'avait aucun sens. Le fait même qu'elle ne soit plus là, qu'il ne puisse pas profiter de sa présence, était une ineptie. Une douloureuse ineptie qui lui lacérait les entrailles.
     - Olam ! Reprends-toi ! - ordonna Eliya.
    Il ouvrit brusquement les yeux, arraché de sa spirale de tourmente par le ton impérieux du doyen. Jamais l'Ancien ne lui avait parlé avec une telle sécheresse. Puis, le jeune homme prit conscience de la nervosité d'Eliya qui fixait un point par-dessus son épaule. Il se retourna et comprit immédiatement la cause de son injonction.
    La crypte souterraine possédait une source chaude qui permettait de créer l'atmosphère lourde et humide propice au bon développement des Œufs. Et Olam étant un Élémentaire d'Eau, être issu et composé de cet élément, il pouvait le contrôler. Du fait de sa jeunesse, pas aussi bien qu'il le souhaiterait.
    C'était sans aucun doute pour cela qu'une impressionnante masse de liquide était en suspension dans l'air, menaçante, prête à engloutir quiconque se dresserait sur le chemin d'Olam.
    Il se força à prendre une grande inspiration, à calmer la tempête d'émotions qui faisait rage en lui, afin de retrouver un certain contrôle sur ses pouvoirs. La présence calme et rassurante d'Eliya, qui posait sur lui un regard de tranquille confiance, lui permit de reprendre contenance. L'eau retourna délicatement dans son bassin, mais elle restait frémissante, attentive à son humeur, prête à se déchaîner au moindre signe de sa volonté. Olam ne pourrait faire mieux au vu de l'état de fébrilité dans lequel il se trouvait.
    L'Ancien resta silencieux un instant, hésitant à prendre la parole, cherchant manifestement à trouver une parole qui pourrait apaiser son chagrin, mais sa bouche demeura hermétiquement close. Du fait de son grand âge, de sa grande expérience, et donc de sa grande sagesse, il était conscient que tout ce qu'il pourrait dire serait vain et insipide face à une telle souffrance. Il se contenta donc de poser une main sur l'épaule d'Olam, lui démontrant silencieusement qu'il n'était pas tout seul dans cette épreuve, qu'il pouvait se reposer sur quelqu'un. Olam lui en fût infiniment reconnaissant.
     Le jeune homme planta soudainement son regard dans celui d'Eliya. Il avait retrouvé sa réserve naturelle, son calme apparent, et dans ses yeux, il n'y avait nulle trace de l'ouragan de sentiments qui l’avait dévasté quelques secondes plus tôt. Non, ses prunelles turquoise brûlaient d'une farouche détermination.
    - Je pars à sa recherche.
    Son ton était serein, mais ferme, comme s'il informait juste l’Élémentaire de son intention par politesse, mais que quel que soit son avis, il ne changerait pas de projet. Une émotion passa sur le visage d'Eliya, trop fugitive pour être saisie. Il se racla la gorge.
     - Olam…
     - Non, Eliya. - l'interrompit t-il d'une voix qui ne souffrait aucune contestation – Il est inutile de tenter de me dissuader. Elle a besoin de moi tout comme j'ai besoin d'elle. Elle va dépérir si elle est privée de ma présence, et je refuse de lui faire subir cette lente agonie.
    L'Ancien soupira.
    - Mais toi aussi, tu vas t'évaporer si elle n'est plus là. Comment vas-tu pouvoir alors entreprendre ce voyage ?
    - Ça ne fait qu'une trentaine de minutes qu'ils l'ont enlevée Eliya, la déchéance commence beaucoup plus tard. Vous avez sûrement dû envoyer des Gardiens les traquer, et je veux les rejoindre.
    Eliya pâlit brusquement et se déroba à son regard. Pour la deuxième fois de la journée, Olam sentit sa respiration se bloquer.
     - Eliya, ne me dites pas que personne n'est parti à leur poursuite ? - demanda t-il d'une voix blanche.
    Le doyen rechigna à répondre et Olam sentit une vague de rage monter en lui. Cela était tellement rare pour un Élémentaire de ressentir à l'égard d'un de ses congénères un sentiment si négatif et destructeur qu'il fût déstabilisé un moment, mais sa colère était trop forte pour être contenue.
     - Eliya ! - tonna t-il.
    Le cri résonna entre les murs de pierre et fit sursauter l'Ancien. Olam éprouva un soupçon de culpabilité, mais son inquiétude et sa fureur le balayèrent bien vite. Toujours en fuyant les yeux du jeune homme, Eliya prit enfin la parole :
     - Je n'ai pas donné l'ordre de les pourchasser.
    Olam mit quelques secondes à intégrer ces mots, et il eut l'impression que son sang se changeait en acide.
     - Comment ?!
    Ce n'était pas un cri qui était sorti de sa bouche, c'était le rugissement d'un sphynx, la clameur rauque d'un fauve. D'ailleurs, son corps s'était ramassé, comme prêt à bondir, et ses lèvres retroussées sur ses dents. Ses pupilles s'étaient dilatées, ne laissant apparaître qu'un fin cercle turquoise et sa longue chevelure blanche ressemblait à une crinière. N'ayant qu'un pantalon sur lui, on pouvait voir sous la peau d'un vert foncé luisant, presque noir, le dessin de muscles puissants qui se contractaient. Tout en lui s'était fait félin, sauvage, et Eliya recula de trois pas, profondément ébranlé.
    - Comment avez-vous pu les laisser partir sans rien tenter ? Pourquoi n'avez-vous rien fait pour récupérer un membre du peuple que vous être censé guider et protéger ? - feula t-il, son visage devenu un masque de fureur.
    L'Ancien sembla se réveiller et se redressa de toute sa hauteur, foudroyant du regard le jeune homme, écrasant d'autorité.
     - Je n'ai pas à justifier mes décisions devant toi, Olam ! J'ai plusieurs millénaires derrière moi, et ce n'est pas un jeune Élémentaire qui va m'apprendre à diriger la Citadelle !
    La voix du doyen claquait comme un fouet, mais Olam ne se laissa pas impressionner. Il avait totalement oublié tous les principes de son espèce, et même si sa nature profonde était pétrie de bonté, d'humilité et de douceur, cela ne l'empêchait pas d'être scandalisé par l'attitude de celui qu'il admirait énormément une heure plus tôt. Mais il ne fallait pas oublier qu'une grande part de lui était amour, et pour le moment cet amour était en grand danger. Rien ne pourrait l'arrêter pour la secourir et rien ne le ferait reculer.
     - Vous croyez vraiment que vous n'avez rien à justifier ? Je crois au contraire que vous avez tout intérêt à m'expliquer les raisons pour lesquelles vous avez permis qu'on laisse enlever ma femme ! - siffla t-il.
    Eliya s'empourpra, ses yeux devinrent deux lames d'acier affûtées et sa sérénité légendaire vola en éclat.
     - Ne sois pas si égocentrique, tout ne tourne pas autour de toi ! C'est peut-être ton complément, mais moi je la considérais comme ma propre fille, mon propre Œuf ! Tu crois que ça ne m'a pas déchiré le cœur de prendre cette décision ? - cria t-il.
    L'effarement se lisait clairement sur le visage d'Olam, disputé avec la rage.
     - Mais alors pourquoi l'avoir prise ?!
     - Parce que je n'avais pas le choix ! - hurla Eliya, à bout de nerfs.
    Les deux hommes se faisaient face, haletants, se défiant du regard.
    Autour d'eux, la manifestation de leurs pouvoirs respectifs, miroir de leurs émotions tumultueuses.
    Des geysers d'eau chaude jaillissaient de la source en direction du doyen, mais avant de l'atteindre, elle était violemment repoussée par un vent puissant. Olam s'inquiéta un instant pour la sécurité des Œufs, mais c'était sans compter sur les capacités exceptionnelles d'Eliya, lui qui les affinaient depuis des temps anciens.
    Un immense dôme d'air enveloppait la Couvée, empêchant quoi que ce soit de pénétrer en son sein. Un exemple frappant de l'incroyable puissance du plus vieux Élémentaire d'Air que ce monde eut porté.
    De longues mèches cinglaient le visage du jeune homme, mais il refusait de rompre la tension. Il avait le droit de comprendre la situation, l’Ancien lui devait une explication. Eliya sembla se rendre compte qu'il ne résoudrait rien par ce moyen, et tenta de reprendre contenance. Il tendit des mains suppliantes vers Olam :
     - Écoute, je ne m'attends pas à ce que tu fasses preuve de rationalité, après tout il s'agit de ta femme. Mais essaie au moins de comprendre les implications qu'un tel ordre aurait pu avoir sur notre communauté !
    Il haussa les sourcils, irrité devant l'absence de réaction d'Olam.
     - Réfléchis un peu ! Envoyer des frères à sa recherche, c'était les jeter en pâture aux loups ! Je ne pouvais pas permettre ce sacrifice ! Olam serra les poings, écumant de colère.
     - Et Soliya ? Elle, vous pouvez la sacrifier, c'est ça ?!
     - Oui, Olam, oui ! Même si cela me fait énormément souffrir, je peux laisser un tel acte se produire pour la préservation de tous les habitants de la Citadelle.
    Le jeune homme fit un brusque geste de la main, comme pour écarter cet argument.
     - Ne vous réfugiez pas derrière des paroles creuses ! Dès que ces humains nous ont trouvés nous avons été en danger ! Vous croyez vraiment qu'ils ne vont pas se vanter à leurs semblables de leur exploit ? Qu'ils ne vont pas divulguer notre emplacement ? Ils vont venir, Eliya, et vous le savez autant que moi ! Je veux être aux côtés de Soliya quand ça arrivera !
    Eliya était blanc comme un linge, il tremblait de tous ses membres. Lui qui par temps normaux paraissait sans âge, il semblait accuser désormais le poids des milliers d'années qu'il avait vécus.
     - Bien sûr que je le sais ! Tu crois que ça ne me terrorise pas ? Tu crois que je n'y ai pas pensé ?! C'est d’ailleurs pour ça que je refuse de laisser partir des Gardiens ! Ils sont la défense de la Cité !
    Olam sembla très las et il poussa un profond soupir.
     - Peut-être que ce qui vient de se passer était inévitable. C'est peut être le signe que nous nous sommes coupés du monde trop longtemps, qu'il faut que nous retournions peupler l'Au-dehors. Si ça se trouve, ces humains avaient désespérément besoin d'un Élémentaire. Du moins j'espère… - ajouta t-il à voix basse, comme pour lui-même.
     - Ne sois pas stupide ! Tu ne sais pas de quoi tu parles ! - vociféra le doyen – N'as tu donc pas prêté attention à notre histoire ? Tu ne sais donc pas ce que les humains nous ont fait subir ?!
    Le jeune homme planta son regard dans celui d'Eliya, très calme tout à coup et répliqua d'une voix douce :
     - Cela fait des centaines d'années… Peut-être est-ce le moment d'oublier et de pardonner ? Eliya émit un étrange son, comme s'il manquait de s’étouffer.
     - Tu n'as aucune idée de ce que tu demandes, mon garçon, aucune ! - explosa t-il - Tu n'étais pas né quand les humains nous ont exploités, mais moi j'étais là ! J'ai été témoin de leur jalousie de nos capacités, de leur plaisir à spolier les plus faibles, de leur désir d'exploiter leurs congénères. Ils nous ont obligés à tuer des innocents en faisant pression sur nous, en menaçant ceux que nous aimions. Ils nous ont torturés, battus, violés, pillés… Ils nous ont réduits en esclavage, rabaissés au point de nous rendre pareils à des bêtes !
    Il pleurait à présent, et ses larmes étaient le reflet de celles qui coulaient à flots sur les joues d'Olam.
     - Oh, nous avons tenté de nous défendre, bien sûr ! - reprit l'Ancien – Mais nous sommes issus de ce monde, nous sommes liés à lui, et par conséquent à ses habitants. Nous étions, et sommes toujours, incapables de leur refuser quelque chose, nous avons été créés pour vivre en harmonie avec eux. Notre nature profonde, notre instinct primitif et la mémoire de nos ancêtres nous empêchaient de leur faire du mal !
    Olam laissa échapper un sanglot rauque, au supplice de revivre les terribles épreuves qu'avait subies son peuple.
     - Eliya…
    Le doyen leva une main pour l'interrompre.
     - Non, s'il te plaît, laisse moi finir, il faut que tu comprennes. Ils avaient besoin de nous, je ne le nie pas. Ils faisaient face à une terrible menace qui les aurait tous éradiqués si nous n'avions pas été présents.
     - Les Kilphs…
    Eliya hocha la tête.
     - Oui, les Kilphs. La pire engeance que cette terre ait jamais portée. Des êtres qui se nourrissent de l'énergie vitale des humains. Je me souviendrai toujours de ce petit garçon… Il avait huit ans une minute avant, puis après avoir subi l'étreinte d'un de ces monstres, c'était un vieillard. - il frissonna – Ils ne craignaient rien ni personne jusqu'à ce qu'on découvre qu'ils ne pouvaient rien contre nous. Comment auraient-ils pu nous faire du mal ? Nous sommes faits de nos éléments, et non de chair et de sang, le temps coule sur nous sans laisser la moindre marque. C'est étrange, n'est-ce pas ? Les humains étaient impuissants face aux Kilphs, et nous impuissants face aux humains. Un cercle vicieux, éternel.
    Olam regarda calmement l'Ancien. Il le comprenait mieux désormais, même s'il n'était toujours pas d'accord avec lui.
     - Je sais que nous avons terriblement souffert de leurs traitements, Eliya. Mais nous souffrons terriblement de leur absence dans nos vies ! La séparation a été trop longue, nous les aimons en dépit de leurs défauts.
    Eliya eut un rire sans joie.
     - Tu as raison, mon garçon. Même après tout ce qu'ils ont fait, nous aspirons à retourner à leurs côtés. Durant cette période sombre où ils nous ont persécutés, nous n'avons jamais levé la main sur eux. Certains de nos frères et sœurs sont retournés à l'état premier de leur élément, se sont laissé disparaître de la surface du monde. D'autres ont enduré, comme moi. Nous les avons pourtant supplié, Olam, nous nous sommes traînés à leurs pieds, nous avons rampé dans la poussière en espérant que leurs cœurs s'adoucissent à notre égard. Mais rien n'y a fait, alors nous nous sommes trouvés face à deux solutions : rester ou partir. Choisir de dépérir de ce qu'ils nous infligeaient, ou de leur absence… Cruel dilemme ! Nous les avons quitté pour respecter les qualités en lesquelles nous croyons, même si quelquefois elles nous font défaut.
    Il s'arrêta un instant pour jeter un regard à Olam, un petit sourire aux lèvres.
     - Mais nous ne pouvions pas partir ainsi, avec les Kilphs qui rôdaient ! Nos chers humains étaient si vulnérables ! - dit-il, amer – Alors nous avons fait un ultime acte d'amour envers eux. Nous avons uni nos pouvoirs, nous avons emprisonné les Kilphs dans un territoire aux confins du monde. Puis nous avons fait émerger la Grande Cicatrice, une série de montagnes immenses qui s'étend sur des milliers de kilomètres, et nous avons fait naître la Chaîne du Soufre, composée de colossaux volcans. Impossible de franchir ces barrières naturelles ! Je me souviens des efforts que nous avons dû produire pour les créer ! Des mois et des mois de travail acharné, harassant.
    Il poussa un profond soupir et se frotta le visage, comme s'il revivait l'intense fatigue qu'il avait éprouvé. Il reprit doucement :
     - Et nous avons disparu. Nous avons construit la Citadelle, et nous nous sommes terrés là, en espérant trouver enfin la paix. Le plus désespérant dans cette triste histoire ? Ils nous ont oubliés, Olam. Après tout ce que nous avons fait pour eux, au bout de quelques siècles d'absence, ils doutaient de notre existence. Aujourd'hui, nous faisons partie du folklore, des légendes. Aucune reconnaissance, aucun regret. Peut-être que tu as raison, peut-être que ceux qui ont kidnappé Soliya avaient besoin d'un Élémentaire. Mais j'espère de tout cœur que non. Ils nous recherchent juste parce que nous pouvons leur être utile ? Ils se souviennent de nous seulement par nécessité ? Serions-nous donc que des bêtes de somme à leurs yeux ? - murmura t-il – Pendant des centaines d'années, nous avons souffert de leur absence parce que nous nous rappelions les jours heureux en leur compagnie, le plaisir que nous ressentions à vivre à leur côté. Et pour eux, nous ne sommes que des moyens de parvenir à atteindre ce qu'ils désirent ?
    Eliya ferma les yeux tandis que la douleur déformait ses traits. Il porta une main à son cœur.
     - Comme ça fait mal ! Comme j'aimerais pouvoir les haïr !
    Olam ne put s'empêcher de réagir au chagrin de son camarade, et toute colère évaporée, il franchit en quelques enjambées la distance qui les séparait et serra l'Ancien de toutes ses forces contre lui.
    Eliya s'accrocha à lui, et leurs larmes se mêlèrent. Ils ne ressentaient aucune gêne à s'épancher ainsi, chacun sur l'épaule de l'autre. Au contraire, ils éprouvaient un certain soulagement à l’idée de partager cette peine qui menaçait de les submerger. Ils restèrent de longues minutes enlacés, s'apaisant petit à petit grâce à leur présence. Finalement, Olam rompit le contact et recula de deux pas. Il posa délicatement ses mains sur les épaules d'Eliya et le regarda droit dans les yeux.
     - Je comprends ta décision, Eliya, et je la respecte. Je ressens ta souffrance comme si c'était la mienne, et je sais que tu ne souhaites que le bonheur des Élémentaires. Mais, je vais partir à la recherche de Soliya. Je ne demande pas l'aide des Gardiens, car tu as raison, ils doivent rester ici. J'irais seul, et je la retrouverai, je le sais. Même si je dois y passer des millénaires.
     - Rien ne te fera changer d'avis, n'est-ce pas ?
    Olam acquiesça et l'Ancien soupira longuement. Il hocha lentement la tête.
     - Très bien Olam, je te donne la permission de quitter la Citadelle. Mais je ne veux pas que tu partes seul, c'est hors de question ! Tu vas te choisir des compagnons volontaires pour t'accompagner et ça, ce n'est pas discutable !
    Les yeux du jeune homme étincelèrent et il serra dans une étreinte de fer le doyen.
     - Merci, merci, merci Eliya ! Je vais la ramener, tu vas voir !
    Puis Olam partit en courant, dans toute la vigueur de sa jeunesse, n'entendant pas les derniers mots d'Eliya :
     - Ne me remercie pas trop vite, mon garçon...

Texte publié par Aileba, 29 octobre 2016 à 14h12
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