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Ephéméride d'Alribor : Menace ennemie
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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2
Quand finalement ils arrivèrent sous les hautes frondaisons des arbres épineux de Ramalaï, des myriades d'étoiles se découpaient sur le ciel nocturne. Ils avaient pris de nombreuses précautions avant de franchir la vaste plaine qui devait les amener à la lisière de la forêt.
    Même si tout au long de leur voyage ils avaient longé la Grande Cicatrice, cette chaîne d'immenses montagnes qui s'étiraient sur des milliers de kilomètres -sachant que peu de voyageurs osaient s'y frotter de près et si longtemps, aux vues des étranges rumeurs qui circulaient à son propos dans le royaume-, ils avaient tout de même patienté des heures avant de reprendre leur chemin.
    La nuit, aucune personne saine d'esprit ne vadrouillerait aux abords de Ramalaï et de la Grande Cicatrice. Seuls les Impériaux pourraient patrouiller à cette heure-ci, et encore, pas par voie terrestre. Mais cela les rendait d'autant plus mortels…
    Abner inspira à pleins poumons, s'emplit de l'odeur entêtante de la sève des Griffeurs, parfum qui pour lui s'apparentait à celui du paradis. Leurs troncs couverts d'épines acérées s'élevaient haut, très haut par-dessus sa tête, le toisant dans toutes leurs redoutables splendeurs.
    Dans l'obscurité, ils ressemblaient à de menaçantes ombres séculaires, à d'effrayants gardiens venus de temps anciens. Mais il ne s'inquiétait pas. Il avait appris depuis longtemps à éviter leurs dangereuses griffes mouvantes, à enjamber leurs racines qui fouettaient l'air au moindre frôlement...
    Un juron déchira soudain le silence de la nuit, suivi d'un bruit de chute, et de nombreux autres jurons.
    Abner poussa un soupir.
    Oui, il ne s'inquiétait pas. Du moins, pas pour lui.
    Dans les ténèbres environnantes, Abner distingua Lévi qui se relevait en dardant un regard mauvais sur la souche qui venait de le faire trébucher. Il réprima les invectives qui montaient à ses lèvres, et passa une énième fois sa main calleuse dans ses cheveux. Il le gratifia juste d'un coup d’œil sévère qui fit s'empourprer le jeune homme. Il était jeune et encore inexpérimenté, il ne fallait pas qu'Abner l'oublie. Même si cette dernière année l'avait fait vieillir prématurément, il n’avait que vingt ans.
    Ils étaient descendu de cheval, la végétation étant trop dense, et le trajet trop périlleux, pour qu'ils puissent se permettre de ne pas voir où se posaient leurs pieds. Ils n'eurent aucune difficulté à dissimuler le chariot, et Abner ne s'inquiétait pas pour les chevaux, il savait qu'ils les suivraient fidèlement et que leurs instincts les guideraient infailliblement pour éviter tous les pièges de Ramalaï.
    Par contre, pour ce qui était de l'Oeuf…
    Abner devait avouer, à sa plus grande honte, qu'il n'avait pas du tout réfléchi au problème qu'allait présenter le déplacement d'un objet aussi encombrant dans le labyrinthe qu'était la forêt. A défaut d'autres solutions, Obed, Nimesh et Vishal porteraient l'Oeuf tandis qu'Abner et Lévi ouvriraient la marche, choisissant si possible un chemin praticable. Ils se mirent donc en route, le cœur débordant d'émotions contradictoires, allant de l'impatience à l'idée de revoir les leurs, à l’anxiété de les retrouver changés. Quoi qu'il en soit, ils ne feraient plus demi-tour.
    Abner enjamba souplement une racine. Avec un geste discret, il la signala aux autres pour qu'ils l'évitent. Elle frémissait doucement, comme avide qu'un imprudent bute contre elle. Il savait que dans la seconde qui suivrait, elle cinglerait violemment l'air, tuant sur le coup sa victime par la substance vénéneuse qui la recouvrait. Il retint son souffle quand les trois hommes lourdement chargés la franchirent, un seul frôlement et c'était la mort assurée…
    Il expira une fois le danger passé et ils se remirent en mouvement. Ils avançaient d'un bon pas, fourbus mais conscients qu'une heure de marche les attendait encore. Cela faisait plus d'un an qu'Abner n'était pas retourné dans sa chère forêt, pourtant sa mémoire le guidait infailliblement dans le dédale des Griffeurs. Malgré cela, il restait sur ses gardes, attentif aux moindres bruits et à la moindre agitation.
    C'est sans aucun doute sa vigilance qui leur sauva la vie. Abner eut à peine le temps d'ordonner à ses hommes de se jeter à plat ventre. Le silence épais et l'atmosphère pesante qui soudainement étaient tombés dans les bois avaient répondu à la pire crainte d'Abner.
    Les Impériaux patrouillaient.
    Brusquement, comme venue de nulle part, une ombre gigantesque voila le ciel étoilé. Ils arrêtèrent de respirer tandis que la silhouette cauchemardesque rasait les arbres, évitant agilement les épines qui s'élançaient vers elle. Ils entendaient distinctement son souffle rauque et profond, ses immenses ailes parcheminées qui fendaient l'air avec aisance, la voix grave de son cavalier qui lui donnait des consignes. Abner sentit son sang se figer quand la bête émit un grondement sourd et guttural dont les vibrations se répercutèrent dans sa poitrine. Dans un ultime et puissant battement d'ailes qui fit ployer quelques Griffeurs, elle disparut de leur vision, laissant planer dans son sillage des remugles de soufre et de sang.
    Ils restèrent de longues minutes étendus sur le tapis d'aiguilles de la forêt, craignant que la redoutable créature ne revienne. Mais ils finirent par se relever et poursuivre leur trajet, d'un pas alerte, pressés de retrouver leur foyer et la sécurité.
    Les minutes s'égrenaient avec une lenteur désespérante. Ils étaient de plus en plus épuisés, Abner entendaient les hommes ahaner derrière son dos. De plus, le sol humide et glissant demandait un surplus d'attention et le tapage de divers animaux sauvages n'était pas favorable à la concentration.
    Cela était sûrement inévitable : Obed cogna malencontreusement l'Oeuf contre le tronc d'un Griffeur.
    Ils se raidirent tous dans une attente pleine de tension.
    Immédiatement, à une vitesse vertigineuse, les excroissances affûtées de l'arbre dévalèrent le tronc à sa rencontre. Abner ne bougea pas d'un pouce. Il se savait totalement incapable de sauver le vie de son compagnon et ami. Obed aussi était conscient que personne ne pourrait l'aider, alors, il lâcha prise, tapa sur l'épaule de son frère d'armes et fit un pas en arrière.
    La première épine lui transperça la main. La deuxième traversa son biceps dans un bruit de tissus déchirés. Nimesh esquissa un pas vers lui, mais d'un regard Obed lui intima l'ordre de ne pas intervenir. Il n'avait pas proféré un son, et pourtant, il devait souffrir le martyr en sentant les griffes lui pomper son sang. Nimesh serrait les mâchoires à s'en casser les dents, ne rêvait que de courir pour secourir son ami, mais Abner le retint par l'épaule. Seul un miracle sauverait Obed.
    Et le miracle eut lieu.
    Ce fut très bref. Seul un observateur concentré aurait pu le déceler, mais étant donné qu'ils étaient focalisés sur Obed, qui se tenait à côté de l'Oeuf, ils en furent tous témoins.
    Un léger crépitement se fit entendre puis un éclat doré, pareil à un éclair, zébra la coquille de l’Élémentaire.
    Ce fut suffisant. Dans un bruit de succion à soulever le cœur, les deux épines se rétractèrent et disparurent dans l'obscurité. L'action s'était déroulée si rapidement, qu'il semblait à Abner qu'il avait tout imaginé. Mais le sang coulant à flots des blessures du guerrier lui fit bien comprendre que ce n'était pas le fruit de son imagination, et qu'il venait d'assister à un phénomène extraordinaire.
    Nimesh s'empressa auprès d'Obed pour endiguer l'hémorragie, les yeux brillant de larmes, et les mains tremblantes.
    - Vous avez vu ce que j'ai vu ? -s'enquit Obed d'une voix faiblarde, tandis qu'on pansait ses plaies.
    - L’Élémentaire a protégé Obed ! -s'exclama Lévi, incrédule.
    Abner lui fit signe de baisser d'un ton. Il jetait des regards nerveux tout autour de lui, conscient que l'odeur du sang risquait d'attirer de nombreux prédateurs. Ils auraient tout le loisir d'en discuter quand ils seraient bien à l'abri au village. Lévi remplaça Obed tandis que ce dernier marchait cahin-caha derrière eux. Abner voyait du coin de l’œil Vishal qui observait la sombre et triste coquille d'un regard teinté de fascination et de curiosité. Lui aussi brûlait de savoir pour quelles raisons cet être avait sauvé la vie d'un de ses kidnappeurs…
    Il lui semblait que, par cette brève lueur dorée, le Griffeur et l’Élémentaire avaient communiqué, que l'Oeuf avait transmis une mise en garde, ou alors une supplique. Enfin, Abner n'était sûr de rien, il avait juste cette impression.
    Un sifflement soudain, un trait qui fendit les airs et qui déchira la nuit pour se ficher à quelques pas d'eux les fit bondir en arrière. C’était un simple avertissement, une admonestation, mais les derniers événements avaient grandement joué sur leurs nerfs et leur moral. Une autre menace de ce genre, et les cinq hommes seraient prêts à en découdre et défendre chèrement leur peau.
    Pourtant, dans la seconde suivante, l'adrénaline retombant légèrement, Abner sentit son cœur bondir de joie. Faisant fi des dizaines d'archers qui pointaient sur lui des flèches prêtes à s'enfoncer dans sa poitrine, il avança de deux pas et écarta grand les bras.
    -Alors, c'est comme ça qu’on traite un vieil ami dans la Résistance, désormais ?
    Un hoquet de surprise retentit après sa déclaration.
    -Croc de chimère et griffe de dragon !! Abner, vieille bourrique, c'est toi ?!
    Un immense sourire se peignit sur le visage buriné du chef d'expédition, sourire qui n'avait pas paru depuis plusieurs mois…
    -Aaron, mule arthritique ! Quel plaisir de constater que ta face vérolée reste inchangée ! A quoi m'as tu reconnu ?
    Un géant à l'allure débonnaire et souffrant d'un léger embonpoint l’attrapa par les épaules et lui plaqua deux bises sur les joues. Aaron et Abner étaient des amis d'enfance, qui s'étaient toujours soutenus et protégés dans toutes les grandes étapes de leurs vies. Ils ne s'étaient jamais perdu de vue, ayant jetés les bases d'une solide amitié sur des valeurs morales communes. De plus, ils avaient été dans leur prime jeunesse au service des Armonn'Zushak, la famille impériale du royaume d'Alribor et vécus côte à côte le terrible drame qui les avait frappés. Ce genre de circonstances liait pour toujours deux hommes. Le revoir après une si longue absence était une véritable bénédiction.
    -Ton odeur méphitique est identique à mes souvenirs ! Pas très compliqué ! Heureux de constater que ta carcasse a tenu le coup ! -tonitrua t-il en plantant un regard chargé de soulagement et de malice dans celui d'Abner.
    Les archers à la mine patibulaire de l'instant précédent laissaient place à des hommes chaleureux, bien qu'à l'air légèrement incrédule, comme s'ils ne les attendaient plus. Ce qui était sans doute le cas.
    Aaron regarda le reste de la troupe, et son visage s'assombrit. Abner n'eut pas besoin de demander ce qui le chagrinait ainsi… Cette mission leur avait fait payer un lourd tribut.
    -Vous avez un blessé ! Il arrive à marcher ou on doit apporter une civière ?
    Obed bomba le torse et se rengorgea.
    -Si j'ai fait le chemin jusqu'ici, j'arriverai certainement à faire le dernier quart d'heure !
    Le géant eut un grand sourire qui dévoila une canine manquante et hocha la tête. Soudain, ses yeux s'écarquillèrent et sa bouche s'ouvrit de stupeur.
    - Fiente de vorace ! Vous avez réussi ? Vous avez volé un Œuf ?!
    Les membres de l'expédition relevèrent fièrement la tête, le regard brillant. Abner asséna une grande claque sur l'épaule de son ami.
    -Bien sûr qu'on a réussi ! Ce n'était pas le but de tout ce chambardement ?
    Aaron éclata d'un rire puissant qui fit tressauter son ventre gras, et serra dans une étreinte de fer le pauvre Lévi qui n'en menait pas large.
    -Uriel va être tellement content, un Élémentaire, un vrai !!
    -Uriel va surtout se retrouver avec un vrai cadavre sur les bras si on ne se dépêche pas.
    La voix railleuse et méprisante de Vishal brisa l’atmosphère de joyeuse bonhomie qui régnait entre eux. Les visages redevinrent graves, quoique illuminés par l'espoir qui renaissait dans leur cœur.
    -Ne perdons pas un instant, alors. -déclara simplement Aaron en se mettant en marche.
    Abner aperçut tout d'abord la lumière des torches. Puis, après quelques mètres à marcher entre des bicoques pittoresques et silencieuses, ils débouchèrent brusquement sur la place centrale du village, où un grand feu éclairait le visage des habitants présents.
    Ils avaient mis du temps avant de trouver la base idéale de la Résistance. S'installer dans une forêt aussi dangereuse que celle de Ramalaï pouvait paraître folie pour quiconque ne l'ayant jamais sillonné de fond en comble. Car il se trouvait que ces bois abritaient d'autres arbres que les redoutables Griffeurs…
    Les Amants faisaient partie d'une flore qui, méconnue de la plupart des peuplades de ce monde, méritaient largement qu'on s'intéresse à leurs admirables propriétés.
    Leurs noms provenaient du fait qu'ils semblaient être deux. En effet, ils possédaient deux troncs d'une largeur impressionnante et d'un joli ton crème, chacun parallèle à l'autre, à une distance qui pouvait aller d'une trentaine de centimètres à plusieurs centaines de mètres. Deux troncs alors, mais une seule ramure qui les liait dans une étreinte éternelle. De plus, leurs feuilles aussi larges qu'une main d'homme renvoyaient la lumière des deux soleils, Oke et Pyll.
    Ils avaient donc découvert, un beau jour, une grande clairière dépourvue de Griffeurs, où l'on ne pouvait voir le ciel car le feuillage des étranges arbres l'occultait, mais où régnait tout de même la lumière du jour, transmises par les feuilles. Ils n'hésitèrent pas une seconde devant l'incroyable opportunité qui s'ouvrait devant eux, et s'établirent là. Ils étaient totalement introuvables, perdus qu'ils étaient au fin fond de la forêt et indécelables par les voies célestes, dissimulés par les branchages de leurs bienveillants gardiens.
    Abner parcouru du regard les hommes et les femmes qui, malgré l'heure tardive, s'étaient rejoints pour passer du temps ensemble, temps autre que le travail. Leurs traits étaient détendus, l'ambiance rieuse, beaucoup discutaient, certains jouaient de la musique, quelques uns dansaient…
    Ce fût une petite fille, une mignonne brunette de six ans, qui les remarqua en premier.
    Elle s'arrêta net dans sa folle course poursuite après un garçonnet, qui ricanait en tenant une poupée qui visiblement ne lui appartenait pas, et pointa un index interrogateur dans leur direction.
    -Dis, M'man, c'est qui ceux-là ?
    Sa voix claire porta dans l'air, et toutes les conversations se stoppèrent et les regards convergèrent vers eux.
    Différents sentiments se succédèrent sur le visage des villageois.
    L'animosité. La méfiance. Le doute. La stupeur. L'espoir. La joie. Le bonheur.
    Eux ne bougeaient pas, ils restaient là, les bras ballants, ne sachant que dire ou que faire pour briser ce silence médusé.
    - Nimesh ! Oh, Nimesh !
    La grande femme à l'allure martiale qui venait de se lever d'un bond se précipita vers eux en sanglotant. Nimesh courut à sa rencontre, et Abner sentit ses yeux picoter étrangement quand ils s'étreignirent de toutes leurs forces, riant et pleurant à la fois. Elle l'embrassait partout sur le visage, il caressait délicatement ses cheveux d'un air émerveillé, ils parlaient tous les deux en même temps, se disaient à quel point ils s'étaient manqués, à quel point ils s'aimaient et beaucoup d'autres choses incompréhensibles tant ils s'exprimaient vite et se serraient fort.
    Cette intervention brisa l'étrange transe dans laquelle ils étaient tous prisonniers, et une foule compacte se referma autour d'eux. Les questions fusaient de toutes les bouches, des mains les palpaient pour vérifier s'ils étaient vraiment là, on leur proposaient de l'eau, de la nourriture, un bain, un lit… Le cœur d'Abner se gonfla d'amour et de reconnaissance envers ces personnes qu'il considérait comme sa famille.
    Il était chez lui.
    Mais ils ne pouvaient pas encore se laisser aller, pas avant que l'Oeuf n'ait été mis hors de danger. Alors, Abner écarta les bras et repoussa gentiment les hommes et femmes qui gênaient la progression de Vishal et de Lévi, qui étaient désormais seuls pour porter l’Élémentaire. Nimesh était trop absorbé par les beaux yeux verts de sa femme, Ataly, pour pouvoir les aider…
    - Où ? -souffla Lévi, au bord de l'apoplexie.
    - Dans le feu de camp, il n'y a plus une minute à perdre !
    La voix du chasseur de prime n'était qu'un grognement rauque, et Abner s'inquiéta de son visage très rouge où une veine sur sa tempe palpitait follement. Il ne manquait plus qu'ils lâchent leur précieux fardeau ! Heureusement, Aaron vint soudain leur prêter main forte, et avec maintes précautions ils déposèrent l'Oeuf dans le feu, grimaçant quand des flammes leurs léchèrent les doigts, mais refusant de lâcher prise. Abner souffla de soulagement quand ils eurent terminés, et frotta à deux mains son visage, peinant à croire que tout était fini, qu'ils avaient réussi leur mission.
    - Bon sang, mais ils sont trois là-dedans ? -pesta Aaron en se massant les reins- C'est plus de mon âge des efforts pareils !
    Abner vit Lévi ouvrir la bouche, les yeux pétillants de malice, sûrement prêt à lancer une remarque irrévérencieuse… qui ne vint jamais. Le jeune homme venait de fermer brusquement la bouche, fixant un point derrière le géant. Abner suivit son regard et retint un sourire ému.
    Une femme d'une quarantaine d'année, petite et menue, était comme statufiée au milieu de la place, regardant Lévi comme s'il était la réponse à toutes les questions qu'elle se posait, la solution à tous ses problèmes… Le centre de son univers.
    - Maman…
    La voix de Lévi gargouillait de sanglots contenus à grand peine. A ce mot, Nora inspira profondément et ouvrit ses bras dans une tendre invitation, ses prunelles chocolat bordés de cils sombres identiques à ceux de son fils, brillants de larmes. Il se précipita dans ses bras, la serrant à l'étouffer contre lui, la portant pour la mettre à sa hauteur, pour pouvoir se blottir au creux de son cou et y retrouver son odeur…
    Abner se détourna, un nœud dans la gorge. Ce moment n'appartenait qu'à eux.
    Il ne fut pas surpris quand son meilleur ami entoura ses épaules d'un bras musclé.
    - Plus on prend de l'âge, plus on devient sentimental, pas vrai ?
    - A ce stade, ce n'est pas du sentimentalisme. Nous sommes juste conscients de la chance immense qu'ils ont de pouvoir se retrouver. Ce ne va pas être le cas de tous… - prononça Abner, amer.
    Aaron le pressa fortement contre lui avant de le relâcher. Abner pris cette marque d'encouragement avec beaucoup de gratitude, il savait que ce qui l'attendait allait être extrêmement dur. En tant que chef d'expédition, c'était à lui qu'incombait la tâche d'annoncer aux familles qui ne reviendrait jamais…
    Déjà, il voyait des yeux angoissés fouiller chaque recoin de la place, dans le but de trouver un homme qui s'était perdu dans un endroit sombre. Puis, il observait la lueur de joie et d'espoir s’éteindre brusquement, soufflée par la compréhension. Et rien ne faisait plus de peine à Abner que ces regards vides et voilés de chagrin.
    - Où est Ebénezer ? -demanda une voix flûtée.
    Il ferma les yeux un instant, tentant d'ignorer la douleur qui vint le tarauder. Il avait tellement redouté ce moment, surtout celui-là. Il se retourna et détailla silencieusement la femme qui lui faisait face, cherchant le meilleur moyen de lui annoncer la terrible nouvelle de façon à l'atténuer un tant soit peu…
    Elle était jolie, à sa façon. Peut-être une bouche trop large et un nez trop pointu pour rentrer dans les canons de l'époque, mais elle était jolie. Elle avait un teint de pêche et une silhouette voluptueuse qui respirait la bonne santé, une chevelure luxuriante d'un châtain cuivré et des yeux bleus, deux miroirs reflétant le ciel.
    Le portrait craché de sa mère.
    - Papa ? Peux-tu répondre à ma question, s'il te plaît ?
    La voix de sa fille s'était faite tranchante et dure, tandis que son regard se ternissait. Son inconscient avait comprit ce qu'elle se refusait d'admettre.
    - Dorca… Je suis désolé. Il est mort. -souffla t-il d'une voix rauque.
    Elle ferma les yeux un instant, puis secoua lentement la tête.
    - Non. Non, non, non, NON ! Je ne te crois pas ! Dis-moi que tu me mens ! - cria t-elle, suppliante.
    Il se contenta de la regarder, souffrant le martyr de voir sa fille, son bébé, en train de perdre pied.
    - Je ne te mens pas, Dorca. Ebénezer est mort sur le chemin du retour. Il ne reviendra pas, ils ne reviendront pas.
    Il entendit des hoquets étouffés, provenant de ceux qui avaient perdu un être cher. Un jeune adolescent fondit en larmes en comprenant qu'il ne reverrait jamais son père. Une femme s'effondra dans les bras de son mari en apprenant qu'elle ne profiterait plus de la compagnie de son frère.
    Et tant d'autres réactions terribles face à l'annonce de la mort...
    Dorca se plia en deux, le souffle coupé par la douleur, l'hideuse douleur qui lui grignotait le cœur, il le savait. Il la connaissait si bien qu'il vivait l'évolution de sa souffrance, qu'il ressentait le creux à l'âme qui se créait en elle. Il esquissa un geste de réconfort, mais Dorca le repoussa violemment.
    - Ne me touche pas ! Tu m'avais promis ! Tu m’avais promis que tu veillerais sur lui ! - hurla-elle, à l'agonie.
    Abner ne répondit pas, mais laissa ses larmes couler sans retenue. Il était vulnérable face à elle, tellement démuni devant son affliction. Elle tomba à genoux, ses deux mains plaquées sur ses poumons qui peinaient à se soulever, sur son cœur qui partait en charpie, sur sa poitrine que des sanglot déchirants secouaient.
    Comment lui expliquer ? Comment lui expliquer sa décision, la beauté de son sacrifice ? Comment pouvait-il décemment lui apprendre que son mari avait sciemment donné sa vie pour sauver la-leurs ? Comment lui décrire avec exactitude sa bravoure, son amour, son combat, sa victoire ? Comment lui raconter sa blessure, son sourire, sa paix ?
    En la regardant ainsi, suffoquée de larmes, de peine, de folie, Abner décida qu'il fallait laisser du temps à sa fille. Pas le temps pour que sa blessure cicatrise, ça non, et comment le pourrait-elle ? Ils s'étaient tellement aimés tous les deux, et elle l'aimait tant encore ! Non, juste le temps qu'elle ne suppure plus, le temps que l'on puisse prononcer le nom du défunt sans que Dorca ne défaille. Il attendrait, et alors il lui expliquerait à quel point son mari était un héros.
    Une main se posa sur la tête de Dorca. Elle était belle cette main, masculine. Grande, forte, mais avec de longs doigts fins. Abner suivit du regard le bras, puis l'épaule, puis le cou, pour enfin atteindre le visage de l'homme.
    Il était beau. Un homme pouvait-il qualifier un autre homme de beau sans que cela ne soit interprété ? Et pouvait-on dire d'un homme qu'il était beau sans que cela n'enlève de sa virilité ?
    Abner n'en savait rien, si ce n'est que cet homme qui lui faisait face et qui apaisait sa fille de sa voix grave et bien timbrée, était beau. Des traits fins, des lèvres pleines, un nez grec, un charme aristocratique. Sa peau devait avoir une carnation très pâle à l'origine, mais de longues heures passées à travailler à l'air libre l'avait halée joliment. Ses cheveux blond platine auraient mérité une bonne coupe, mais cela n'enlevait en rien à la noblesse, au magnétisme qui se dégageaient de sa personne.
    L'homme se releva, laissant Dorca aux soins bienveillants des autres femmes, pour planter ses yeux noirs, deux puits sans fonds, dans ceux du guerrier.
    - Abner. -soupira t-il- Vous êtes de retour. J'avais osé espérer que vous seriez plus nombreux.
    La tristesse et la lassitude déformèrent un instant son visage, mais il se reprit bien vite. Il ne pleurerait la perte de ses amis que dans l'intimité de sa chambre, Abner en était persuadé. L'homme se tourna vers le feu, vers l'Oeuf, et l'émotion enrouait sa voix quand il reprit la parole.
    - Tu as réussi, mon ami. Vous avez tous réussi. Je vous suis à jamais redevable.
    L'émotion, la fierté, le respect, la joie, tout cela poussa Abner et les autres à redresser la poitrine et à bomber le torse. Puis, un à un, les uns après les autres, ils posèrent tous un genou à terre.
    Respect. Déférence. Amour.
    Ils ployaient tous devant l'homme.
    Ils s'inclinaient tous devant leur prince, leur roi.
    Ils se courbaient devant Uriel.

Texte publié par Aileba, 10 octobre 2016 à 20h15
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