Pourquoi vous inscrire ?
Ephéméride d'Alribor : Menace ennemie
icone Fiche icone Fils de discussion icone Lecture icone 6 commentaires 6
«
»
Tome 1, Chapitre 1 Tome 1, Chapitre 1
Abner imprima une brusque secousse aux rênes, stoppant net sa monture et adressa un signe péremptoire au reste de la troupe, leur enjoignant le silence. Il se redressa sur ses étriers et scruta attentivement les épais taillis qui bordaient le chemin, inquiet.
    Surgissant soudainement d'un bosquet épineux, un napil fit irruption sur le sentier. Tétanisé par la surprise, il s'était figé, ses yeux globuleux devenus immenses par la terreur. Son immobilité lui fût fatale. Une flèche lui transperça le cœur sans qu'il puisse prendre conscience du danger. Il s'effondra dans un glapissement et un ultime soubresaut agita son petit corps dodu.
    Abner expira lentement, sentant une part de son anxiété se dissiper. Il avait craint que ce ne soient des brigands ou pire, des Impériaux, mais fort heureusement, ce n'était qu'un inoffensif napil. A ses côtés, Lévi abaissait son arc et descendait de cheval pour aller ramasser sa proie. Abner se félicitait d'avoir accepté que ce jeune archer de génie fasse partie de son expédition. Durant ces onze derniers mois, ses flèches lui avaient sauvé la vie un nombre incalculable de fois… Bien sûr, lui-même n'était pas en reste, mais il avait été désigné comme chef d'expédition pour cette raison : son expérience. Il était rôdé en ce qui concernait les traquenards, les intempéries, les maladies, les imprévus… Pourtant il devait bien admettre qu'en quarante ans de métier, il n'avait jamais vécu d'aventure aussi palpitante et dangereuse que celle qu'il venait de vivre. Secrètement, il espérait de tout son cœur que ce serait la première et la dernière fois.
    Il savait qu'il ne survivrait pas à une mission semblable.
    A côté, se dissimuler dans la sombre forêt de Ramalaï, abriter des membres de la famille royale déchue et comploter pour renverser le roi actuel faisait office de parcours de santé. Des quinze guerriers endurcis qui composaient la troupe à leur départ, il n'en restait que deux. En ajoutant le jeune Lévi, Vishal le chasseur de prime et lui-même, ils n'étaient plus que cinq à retourner en Alribor.
    Non.
    Six.
    Il y avait l’Oeuf d’Élémentaire. La cause de leur expédition. Leur ultime espoir.
    Abner passa une main burinée par le soleil dans ses cheveux coupés ras, en soupirant. Ils étaient fourbus, sales, affamés mais pourtant… Il regarda avec fierté les hommes sous ses ordres. Une année de tourments incessants, de périls successifs, de restrictions diverses et variées ne les avait pas fait flancher. Ils se tenaient bien droits, leurs gestes étaient assurés et leurs regards brillaient. Évidemment, chacun d'eux portait les marques des multiples privations, ils possédaient les traits tirés de ceux qui, ayant subi une terrible épreuve, ne lui ont survécu que de justesse. Mais ils avaient mené à bien leur mission, ils revenaient victorieux. Ils n'auraient à rougir de rien, ils ne vacilleraient pas face à Uriel.
    Après un ultime regard aux alentours, Abner éperonna sa monture et ils repartirent au pas. Ils touchaient au but, dans moins de quinze kilomètres ils pourraient se détendre au cœur des bois obscurs de Ramalaï.
    Ramalaï, royaume des ombres, contrée des terreurs, frontière des mythes sinistres.
    Lugubre orée des cauchemars.
    Funeste lisière répulsive des hommes.
    La cachette idéale, le repère parfait pour des hommes prêt à tout pour protéger leur famille. Pour répondre à l'appel au secours d'un ami intime. Pour que justice soit rendue.
    L'abri rêvé pour eux.
    - Chef ?
    Abner retint un sursaut, perdu si profondément dans ses pensées qu'il n'avait pas entendu Lévi s'approcher. Il haussa un sourcil interrogatif et le jeune homme planta un regard préoccupé dans le sien. Il sentit aussitôt ses mains se crisper sur les rênes et son front se plisser. Il était trop expérimenté pour relâcher sa vigilance et croire que, parce qu'ils n'étaient plus très loin, plus rien n’interférerait dans leur voyage.
    - Un problème ?
    Lévi hocha la tête et désigna le chariot bien protégé entre leurs montures. Bien que l'Oeuf soit camouflé par une toile de lin, Vishal restait posté à ses côtés, la mine farouche. Le chasseur de prime était un petit homme au visage pointu qui n'était pas sans ressemblance avec le museau d'un rook.
    Un rook. Une sorte de loup mais deux fois plus petit et plus fin possédant un pelage variant dans toute la palette de vert. D'une patience infinie, presque invisible, malin pour ne pas dire fourbe.
    Ces attributs correspondaient tout à fait à Vishal. Abner avait rarement fréquenté une personne possédant une intelligence aussi aiguë que cet homme. Il savait qu'Uriel lui avait proposé la fonction de maître espion mais qu'il avait décliné l'offre. Vishal ne travaillait que pour une personne, et cette personne était lui-même. Il était pourtant d'un silence et d'une discrétion totale quant à leur activité et leurs projets, mais bien qu'il ne les ait jamais trahis, Abner se méfiait. Cet homme avait l'art des faux-semblants, de la manipulation et dansait avec brio autour de la vérité. Abner étant d'une franchise absolue qui frôlait souvent le manque de tact, cela était inacceptable. Il évitait donc ce rook comme la peste, sauf bien sûr quand son prince lui ordonnait de l'inclure dans son expédition. Et il devait bien admettre que sans ce drôle de zigoto, jamais ils n'auraient pu dénicher la cité des Élémentaires. Le fait qu'il ait eu même une vague idée d'où elle se trouvait le dépassait complètement. Les Élémentaires était assurément le peuple le plus secret du Grand Continent.
    Pourtant… Vishal les avait guidés sans aucune hésitation à travers les Terres Sauvages, et après des semaines à les sillonner en des recherches infructueuses ; blottie entre la savane des Chimères et la jungle d'Imass, elle leur était apparue.
    La citadelle des Élémentaires.
    Un chef d’œuvre de matières, de couleurs, de lumière.
    Ce qui devait être à l'origine une montagne colossale était devenue une ville sculptée dans un seul bloc de roche. C'était une merveille de délicatesse et de perfection. Toutes les habitations avaient été creusées et ciselées avec passion, faisant de leur architecture un miracle de finesse et de grâce. La nature cohabitait avec harmonie au cœur de cette stupéfiante cité, bien qu'elle soit guidée avec douceur. On pouvait donc voir un majestueux saule pleureur surplombant telle maison, une cascade d'eau pure ruisseler sur telle demeure…
    Au centre de ce jaillissement de gravures exquises, de formes étonnantes et de courbes étourdissantes s'élevait en une ligne épurée une tour si haute qu'elle tutoyait les nuages.
    Imposante par sa simplicité.
    Extraordinaire par sa magnificence.
    Un parangon de pureté.
    Ils s’étaient tous brusquement figés devant cette apparition irréelle, devant cette citadelle qui définissait à elle seule la beauté. Ils ressentaient une étrange révérence, une fascination teintée d'émerveillement devant ce phénomène qui dépassait leur entendement.
    Abner n'oublierait jamais les merveilles qu'il avait découvert ce jour-là en traversant furtivement la ville. Quand, par exemple, il avait vu pour la première fois un Élémentaire.
    C'était un jeune homme, ses traits détenant encore la rondeur de l'enfance. Abner était resté béat d'admiration devant sa peau de nacre translucide, ses fins cheveux d'argent, ses yeux en amande gris perle zébrés de noirs, ses gestes d'une fluidité extrême, son odeur évoquant l’atmosphère lourde d'un orage d'été.
    Ébahi devant la tornade qu'il s'amusait à créer.
    Presque envoûté par la beauté particulière du garçon, Abner n'avait osé imaginer sa réaction face à une femme de ce peuple si étrange. Il en avait aperçu pourtant, et il s'était arrêté un instant pour les contempler. Mais comment pouvaient-elles se mouvoir avec un telle grâce ? Pourquoi leurs rires résonnaient-ils dans ses oreilles comme le son argentin d'un ruisseau ou le doux bruissement de feuilles agitées par la brise ?
    Oui, il avait eu la chance d'admirer des splendeurs durant leur traversée. Par quel miracle personne ne les avait découverts ? Abner n'en savait rien. Encore maintenant il se demandait si quelqu'un ne les aidait pas dans leur quête.
    Après des heures interminables à se dissimuler dans des recoins sombres, à retenir leurs souffles par peur de se faire découvrir, ils avaient atteint le Nid, bien protégé sous la Tour.
    Le berceau de vie des Élémentaires.
    Enfin.
    Une vaste crypte souterraine à la haute voûte tapissée de cristaux diffractant à l'infini les couleurs produites par les Œufs. Abner était impressionné par leur diversité impressionnante, chacun différent de son voisin. Leur unique point commun était qu'il reposait sur un socle adapté à leur taille, une gemme inconnue semblant être composée de lumière et non de matière.
    On aurait pu logiquement s'attendre à ce qu'il fasse sombre dans cette caverne, pourtant il n'en était rien. Chaque Œuf dégageait une douce lueur qui lui était propre, qui le nimbait, allumant des reflets soyeux sur sa coquille.
    Ils avaient parcouru quelques mètres sans prononcer un mot, le souffle coupé par la merveilleuse alchimie qui se déroulait si près d'eux et dont ils avaient le privilège d'être témoin. Mais ils étaient vite revenus dans la réalité, ne voulant pas abuser de la chance incroyable qui leur avait permis de s'introduire dans cet endroit sacré sans se faire repérer. Ils devaient choisir un Œuf, et rapidement.
    Et ils ne pouvaient s'autoriser d'en choisir un au hasard, ils ne pouvaient accepter la moindre erreur. Il fallait qu'il soit unique, qu'il dégage quelque chose d'incomparable qui le distingue de tous les autres, il fallait qu'il soit suffisamment spécial pour attiser la terrible avidité de l'Empereur Morlack...
    Abner avait proposé un colossal Œuf acajou qui dégageait une remarquable impression de puissance, à l'image d'un tremblement de terre, mais Vishal avait vigoureusement refusé pour des raisons qui lui étaient propres. Abner n'avait pas protesté, reconnaissant de mauvaise grâce que le chasseur de prime était plus qualifié que lui pour faire ce choix d'une importance capitale. Au bout de tergiversations qui lui avaient semblé durer une éternité, ils s'étaient finalement mis d'accord pour un petit Œuf d'un rose tendre qui, aussi surprenant que cela puisse paraître, exhalait un sentiment de douceur et de sérénité extrême, comme par une matinée de printemps.
    Le chasseur de prime avait alors posé sa main sur la coquille…. Le socle de lumière où il reposait avait brusquement terni, et un grondement venant des murs de pierre avait retenti dans la caverne. Abner avait senti sa respiration se couper. Il avait eu l'affreux pressentiment que ce qu'ils faisaient était un terrible sacrilège, et que ce phénomène provenait de la terre elle-même qui pleurait cet Élémentaire non encore abouti.
    Vishal avait prestement retiré sa main et tout était revenu à la normale la seconde suivante. Les dix hommes s'étaient regardés, car ils étaient encore dix à ce moment, pétrifiés de stupeur et d'angoisse. Leur instinct leur soufflait de ne pas commettre cet acte effroyable envers un peuple pacifique et retiré du monde, mais ils devaient le faire. Pour Uriel. Et pour Lorelei.
    Abner avait acquiescé, ordonnant silencieusement à Vishal de continuer, et c'est à ce moment qu'il s'était manifesté. Tout d'abord, ils avaient senti la température ambiante grimper en flèche. Puis, il y avait eu cette lumière flamboyante, un instant presque aussi forte qu'un soleil. Il s'était vivement tourné vers sa source, et il avait senti sa bouche s'assécher. Quand il l'avait vu, il avait compris que c'était absolument celui-là et pas un autre dont ils devaient s'emparer.
    Il était de taille moyenne pour un Œuf, aussi haut qu'un homme. Sa coquille d'un rouge sombre semblait saupoudré d'or. Il était magnifique, c'était indéniable, mais tous les Œufs se surpassaient les uns les autres en splendeur. Non, ce qui les fascinait, ce qui les envoûtait, car Abner n’était pas le seul à ne plus pouvoir le quitter des yeux, c'était cet éclat particulier qu'il possédait. Il semblait briller de l'intérieur, posséder une source de chaleur intense en son sein.
    Abner avait consulté Vishal du regard, qui avait lentement hoché la tête, peinant à détacher ses yeux de l'Oeuf qui semblait ne plus vouloir cesser de scintiller. Il s'était alors approché de lui, et l'avait saisi à pleine main… Pour reculer d'un bond en jurant, pressant ses paumes meurtries contre son torse. La paroi ovoïde était brûlante, et avait cruellement brûlé le chasseur de prime. Mais cet imprévu n'avait pas découragé les hommes, ils devaient à tout prix avoir cet Œuf, même au péril de leur vie. Après avoir enroulé leurs mains dans des bandes de tissus, les hommes avaient soulevé, en grognant sous l'effort, l’Élémentaire.
    Encore une fois, l'étrange phénomène s'était produit, mais cette fois-ci, cela ne les avait pas arrêtés. L'acte qu'ils commettaient n'était pas pour leur propre profit, mais pour aider un ami intime, pour venir au secours de leur prince. Rien d'autre n'avait d'importance.
    - Chef, vous allez bien ?
    Abner tourna vivement la tête vers Lévi, qui le scrutait intensément. Encore une fois, il s'était laissé emporter par les méandres de sa mémoire. Il poussa un bref soupir et resserra sa prise sur les rênes, tentant de reprendre contenance.
    - Excuse-moi, Lévi, j'étais ailleurs. Que ce passe t-il ?
    Pour la deuxième fois de la journée, Lévi désigna le chariot qui abritait l'Oeuf. Vishal planta son regard brillant dans les yeux du chef d’expédition, et lui fit signe de venir. Aussitôt, une sourde inquiétude vint tarauder Abner, qui s'empressa d'amener sa monture à sa hauteur. Il ne prononça pas un mot, mais attendit patiemment qu'il s'explique.
    - On a un gros problème, Abner. -annonça Vishal d'une voix préoccupée- Un très gros problème.
    Sans laisser le temps à Abner de demander plus d'explication, le chasseur de prime souleva un coin du drap de lin, dévoila ainsi l'Oeuf. Quand ses yeux se posèrent sur lui, Abner sentit un goût amer envahir sa bouche.
    - Par les tripes d'un kilph ! -jura t-il entre ses dents.
    La coquille était, dans son souvenir, d'un beau rouge sombre chatoyant d'or ; pourtant ce qu'il avait devant les yeux n'avait plus rien à voir avec l'Oeuf enlevé du Nid. Les couleurs flamboyantes s'étaient ternies lassant la place à un gris cendreux, et des plaques noires le défiguraient. Cette effrayante vision provoquait chez Abner une profonde tristesse, sans qu'il sache exactement pourquoi. Il avait toujours trouvé qu'il dégageait une aura réconfortante, tel un bon feu de cheminée par une froide nuit d'hiver ; le fait de le voir dans cet état le rendait extrêmement mal à l'aise, comme s'ils étaient responsables… Et ils l'étaient, assurément.
    - Il se nécrose, ce n'est pas bon du tout.
    - Comment ça se fait, Vishal ?
    Le chasseur de prime se frotta le menton en soupirant. Abner fulminait de sa propre inutilité, il ne pouvait strictement rien faire pour résoudre ce problème, son ignorance concernant ce peuple était aussi vaste que l'Univers….
    - Selon d'anciens écrits, quand ils sont encore dans l'Oeuf, les Élémentaires sont parfaitement conscients de ce qui se passe autour d'eux. Je suppose qu'il a compris qu'on l'arrachait de sa cité, et qu'il est terrifié…
    Lévi fronça les sourcils.
    - Et alors ?
    Abner, qui avait saisi, eut l'impression qu'on lui retournait l'estomac. Il passa une main tremblante sur son visage en grognant.
    - Alors, Lévi, ça signifie qu'il se laisse mourir. Et que nous allons être responsable du décès d'un être extraordinaire. - dit Abner d'une voix lasse.
    Lévi blêmit brusquement. Les trois hommes observèrent pendant quelques minutes un grand silence, juste troublé par le son des sabots de leurs chevaux sur le sol.
    Abner tourna la tête vers Obed et Nimesh, les deux guerriers survivants de la troupe.
    Les deux hommes se ressemblaient étonnamment. On aurait presque pu les prendre pour des frères, si ce n'est que Nimesh arborait fièrement une crinière rousse indomptable et Obed de filasses cheveux noirs.
    Mais pour l'instant, leurs regards brillaient d'une même inquiétude et Abner rageait de ne rien pouvoir faire pour l'effacer. Il était aussi impuissant qu'eux.
    
    - Je pense que ce qu'a dit Vishal est en grande partie véridique, mais s'il y avait autre chose ?
    
    Abner pivota vivement vers Lévi, et il remarqua que les autres l'avaient imité. Les yeux de Vishal scrutaient avidement le jeune homme, comme s'il pouvait résoudre d'un claquement de doigt tous leurs problèmes.
    Ils en étaient donc là : à se raccrocher à la plus petite lueur d'espoir.
    Les joues de Lévi rosirent légèrement quand il se vit au centre d'une telle attention.
    
    - J-je veux dire que peut-être qu'on s'y est mal pris. -bafouilla t-il- Vous vous souvenez de l'étrange socle sur lequel l'Oeuf reposait ?
    
    Les quatre hommes hochèrent la tête, tentant de saisir où il voulait en venir.
    
    - Eh bien, si cette pierre possédait les mêmes propriétés que, par exemple, le cordon ombilical d'une mère ? Réfléchissez : il fournit au bébé tout ce qu'il a besoin pour vivre. Il n'a plus aucune utilité qu'au moment de la naissance. D'une certaine manière, cet Élémentaire est encore un fœtus, il est vulnérable, il ne peut pas subvenir seul à ses besoins. Il n'est pas encore sorti de sa coquille ! Peut-être qu'il avait encore besoin du socle qui lui apportait ce qu'il lui fallait !
    
    Abner haussa les sourcils. Ce gamin était sacrément intelligent, il avait dû cogiter dur tout le long du trajet. Et il n'avait que vingt ans ? Ça promettait !
    Vishal se pencha en arrière en sifflant.
    
    - Pourquoi je n'y ai pas pensé avant ?! Je suis un imbécile !
    
    Il aurait pensé que Lévi se serait illuminé à l'idée d'avoir été plus malin que le chasseur de prime, ou au moins qu'il aurait arboré un air béat provoqué par la tape amicale que lui asséna Obed, même si celle-ci manqua de le désarçonner.
    Mais non, le jeune homme se renfrogna, et ses poings se serrèrent sur les rênes, faisant blanchir les jointures de ses doigts. Vishal aussi remarqua sa réaction, et un léger sourire courut sur ses lèvres.
    
    - Tu as raison en ce qui concerne la pierre, Lévi. Mais tu as fait une erreur essentielle ! -le sourire de Vishal se fit plus appuyé- Et moi aussi, puisque je n'y ai pas pensé.
    
    Nimesh leva les yeux au ciel tandis que le chasseur de prime s'enfermait dans un mutisme mystérieux qui mettait leurs nerfs à rude épreuve. Lévi semblait soulagé, Abner comprenait désormais qu'il avait eu peur que sa théorie se révèle juste, et donc qu'ils n'aient qu'un cadavre à présenter à Uriel.
    
    - Aurais-tu l'obligeance de poursuivre ta pensée, Vishal ?! -s’exclama Abner, à bout de patience.
    
    - Eau, Terre, Feu, Air
     Grâce au joyau de lumière
     Nourri par l'Univers.
    
     Chaque Élémentaire
     Obtiendra par la gemme de lumière
     Feu, Air, Eau, Terre.

    
    Les quatre hommes restèrent interdits, en dévisageant Vishal. Qu'est-ce qu'il lui prenait de déclamer tout à coup des vers ? Il était bien joli ce poème, mais en quoi cela les avançait-ils ?
    Vishal poussa un soupir déçu.
    
    - Vous ne comprenez donc pas ? C'est pourtant particulièrement simple, pour une énigme de chimère. Lévi, tu ne veux pas nous refaire profiter d'un éclair de génie ?
    
    L'interpellé haussa les épaules, nullement vexé par la douce ironie qui se dégageait de la dernière phrase de Vishal.
    
    - J'ai bien compris qu'il faisait référence au socle et aux Élémentaires, mais je ne saisis pas la suite.
    
    - Ce poème est clair comme l'eau du Reflet du Ciel ! -s'exaspéra t-il- Lévi a vu juste : la pierre nourrit l'Oeuf, elle donne à l’Élémentaire ce dont il a besoin. Mais là où il s'est trompé, c'est qu'il a comparé cette magnifique créature à nous autres, pauvres humains ! Je m'explique : ces êtres ont peut-être l'air d'être faits de chair et de sang, mais ce n'est pas le cas. Ils ont été crées à partir d'un des quatre éléments qui composent notre Univers. Donc, logiquement, de quoi ont-ils besoin pour évoluer ?
    
    Vishal posait sur eux un regard plein d'attente, et Abner haussa les épaules. Il n'avait jamais été un intellectuel.
    En revanche, il n'était pas idiot, et il se demandait comment ce rook pouvait connaître autant de chose sur ce peuple qui avait déployé tellement d'efforts pour disparaître tant des mémoires que des archives… En y réfléchissant, ils avaient trouvé « facilement » leur Citadelle. Si aisément, pour une espèce possédant ce degré d'étrangeté, que cela en devenait suspect...
    Lévi poussa soudain une exclamation.
    
    - De leur propre Élément !!
    
    - Bravo ! -fit Vishal en applaudissant- Le petit ruisseau qui se jette dans le fleuve va augmenter son lit, le feu auquel on va ajouter des braises va prendre de l'ampleur, et ainsi de suite… Le même processus entre en vigueur pour les Élémentaires. Du moins, je suppose. -conclut-il en haussant les épaules.
    
    Abner ne répondit pas, mais se contenta de dévisager intensément le chasseur de primes. Quelque chose dans cette histoire lui échappait, il le sentait, il en était persuadé.
    Il s’apprêtait à ouvrir la bouche pour poser une question, lorsqu'un cri d'Obed le coupa dans son élan :
    
    - Regardez !
    
    Ils suivirent tous du regard la direction qu'il leur indiquait.
    Durant leur conversation animée, ils n'avaient cessé de gravir une colline escarpée, qui les empêchait de voir l'horizon.
    Mais, ils étaient maintenant au sommet, plus rien ne leur cachait la vue.
    Ils pouvaient désormais admirer de tout leur saoul, à encore quelques kilomètres de là, l'épaisse ligne sombre que formaient les immenses et dangereux arbres de Ramalaï.
    N'importe quel homme aurait détourné rapidement les yeux de ce qu'il prenait pour une vision de mauvais augure. Après tout, cette forêt était le berceau des contes macabres dont on l'abreuvait étant enfant, c'était la menace suprême qu'on adressait à un garnement. C'était dans ces bois que rôdaient des monstres terribles, que poussaient des végétaux avides de sang…
    Mais pour eux, cette vision n'était rien de plus que leur maison.
    Celle qu'ils n'avaient pas vue depuis plus d'un an.
    Une digue céda quelque part dans le cœur d'Abner. Un bref frisson d'abord puis une vague d’émotion qui balaya toutes les souffrances causées par le voyage. Un profond soupir, qui en disait plus qu'un long discours, s'échappa de ses lèvres gercées.
    Enfin.
    Voilà l'unique mot qui flottait dans ses pensées.

Texte publié par Aileba, 10 octobre 2016 à 20h14
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 1 Tome 1, Chapitre 1
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1382 histoires publiées
641 membres inscrits
Notre membre le plus récent est xMarshmalo
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés