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Dans le passé, il y avait beaucoup de guerres et de crimes dans la Nation... Parce qu'il y avait trop de mots et que les gens ne se comprenaient pas. Alors les Protecteurs ont décidé de limiter le nombre de mots et de les inscrire sur une Liste. Grâce à eux, aujourd'hui, la Paix est là.
    
    Je suis chargé des archives de l'agence gouvernementale locale. Je suis les règles. Tous les documents doivent être détruits après trois ans. Heureusement, ils sont surtout numériques. Ils disparaissent tout seuls. C'est plus difficile pour ceux sur papier. On en voit parfois, avec des mots compliqués, qui ne sont pas sur la Liste. Il faut les brûler ou ils troubleront la société.
    
    Ce matin, le chef m'a dit d'aller dans la tour B. Elle est si grande que la direction a oublié un bureau. L'ancien occupant a été retrouvé mort sur sa chaise. Je dois récupérer ce qui s'y trouve. Je pourrais envoyer mon adjoint, mais je n'ai pas confiance en lui.
    
    L'ordinateur s'ouvre bien avec le mot de passe qu'on m'a donné. Aucun fichier n'a plus de trois ans.
    
    Tout va bien.
    
    Sauf la porte du placard, qui a été fermée à clef. Je sors mon couteau et regarde à droite, à gauche. Personne. Je mets la lame dans la serrure, je force un peu. Quand elle s'ouvre, mes craintes deviennent vraies.
    
    Du papier.
    
    Les feuilles sont attachées les unes aux autres pour former des blocs, entre des plaques de carton. J'ai déjà vu du papier mais pas sous cette forme. Il n'y a aucun mot pour ça dans la Liste.
    
    Sur le dessus, est marqué un mot long et difficile... Je ne sais même pas comment le dire.
    
    DIC-TION-NAI-RE.
    
    Quand je l'ouvre, je trouve des mots, plein de mots, comme dans la Liste. Mais ils sont... compliqués. Je n'arrive pas bien à les lire.
    
    D'après la règle, je dois tout de suite le dire à mes supérieurs. Mais j'ai envie de savoir ce qu'il y a dans cette... ancienne Liste.
    
    Je retourne dans le bureau avec une brouette, pour prendre tout le papier et le mettre dans la chaudière, au sous-sol. Sauf le dic-tion-nai-re ; je l'ai mis dans mon tiroir. Je ne comprends pas pourquoi j'ai fait cela. Je ne le ramènerai pas chez moi. C'est plus sûr de le garder ici. À part mon assistant, personne ne vient me voir. Je fais un travail qui n'intéresse personne.
    
    Quand je reviens, je ferme la porte de l'intérieur. Puis j'ouvre le dic-tion-nai-re. Les mots sont dans l'ordre de l'alphabet... Je n'en reconnais pas un sur dix. Je cherche au L...
    
    Liste.
    
    « Suite de noms de personnes ou de choses, rangées ou non par ordre alphabétique. »
    
    J'avais raison, le Dic-tion-naire est une sorte de Liste. Pour le reste, je ne comprends presque rien. Juste des mots par-ci, par-là. Je regarde à lettre A... Un mot bref, inconnu...
    
    « Art ».
    
    « Méthode pour faire un ouvrage, pour exécuter ou opérer quelque chose selon certaines règles. »
    
    C'est compliqué, pas aussi intéressant que je le pensais. Mais je continue...
    
    « Ensemble des œuvres exécutées à une même époque et ayant entre elles des caractères communs. »
    
    « Œuvre... » Voilà un mot plus bizarre, avec une lettre inconnue... un e collé à un o.
    
    « Objet créé par un être vivant, manifestation tangible d'une pensée, même infime, réalisation d'un produit, fonctionnel ou non. »
    
    Créer un objet... Ça veut juste dire qu'on peut le construire, comme dans les usines du gouvernement. Mais « manifestation tangible d'une pensée »... voilà qui est plus étrange.
    
    En allant de mot en mot, je comprends qu'on peut vraiment transformer une pensée en une chose qu'on peut toucher ou voir, sans que ce soit un objet qu'on fabrique. C'est une drôle d'idée, mais elle me plaît. Je suis imprudent...
    
    Le gouvernement ne veut pas qu'on pense trop. Quand on pense trop, on utilise des mots compliqués que les gens ne comprennent pas. Ou encore pire, on commence à dire que le gouvernement a tort, alors qu'il fait tout pour notre bien.
    
    Pourtant...
    
    Plus je cherche dans le Dic-tion-nai-re, plus je comprends que même si le vocabulaire ancien était compliqué, il était aussi intéressant. Il y avait souvent plusieurs mots pour dire la même chose. Mais en fait, ils ne voulaient pas ex-ac-te-ment dire la même chose. La Liste le précise : « un nom pour chaque chose ». Alors, pourquoi en avoir retenu si peu ?
    
    Parfois, on recherche un mot pour exprimer ce que l'on ressent, mais on ne le trouve pas. Mais avec le Dictionnaire, j'ai l'impression que les portes de mon cerveau se sont ouvertes. C'est étrange... bizarre... Insolite...
    
    Mon esprit va éclater. Il y a trop de choses dedans.
    
    Je regarde l'heure : la journée est finie. Mon travail n'a pas beaucoup avancé. Je n'ai pas beaucoup à faire, après tout. Détruire les fichiers qui ont plus de trois ans. Et tous les papiers que je trouve. Parce que parfois il y a trop de mots dedans. Des centaines, des milliers même. Il n'y en a plus que mille dans la Liste. J'ai l'impression que mon intelligence a été mise en cage par ces mille mots. Maintenant, il éclot comme une fleur. Je ne savais pas, d'ailleurs, que les fleurs avaient tant de noms différents : coquelicot, bleuet, marguerite, bouton d'or... Et non fleur rouge, fleur bleue, fleur blanche, fleur jaune...
    
    Dans le dictionnaire, il y a des phrases, qui servent d'exemples pour comprendre les mots. Le plus incroyable... insensé, c'est qu'elles racontent... des histoires.
    
    Je n'arrivais pas à y croire, dans un premier temps : pourquoi se servir de l'écriture alors qu'il y a les écrans sonivid, avec tous ces films et séries qui nous montrent combien notre vie est parfaite sous le régime des Protecteurs ? Mais les histoires à peine montrées... esquissées semblent tellement plus intéressantes. Jadis, elles remplissaient des livres entiers. Si seulement je pouvais en retrouver au moins un...
    
    Depuis que je possède le dictionnaire, ma productivité est presque nulle. Je détruis encore et toujours les fichiers de plus de trois ans et tous ceux qui ne sont pas considérés comme importants, mais je ne fais aucun zèle, je ne prends aucune avance. Cela me fait drôle depuis que je réalise que ce sont des mots, aussi, même s'ils ne sont pas inscrits sur du papier. Qu'il y a peut-être dedans des choses intéressantes... malgré la limitation de la Liste.
    
    Mon assistant me regarde avec une attention particulière, comme s'il attendait que je dégage ma jugulaire pour y plonger les crocs. Je deviens plus prudent. Et même – si la définition est juste – paranoïaque. Je me cache de lui soigneusement pour consulter ma seule et unique passion désormais – mais en avais-je même avant ? Le mot « passion » ne fait pas partie de la Liste, de la même manière que « jeu », « art » et « amour ». Pourquoi le gouvernement des Protecteurs nous a-t-il privés de choses aussi belles ?
    
    Mes pensées m'effraient. Jamais avant de trouver ce maudit livre, je n'avais remis en cause le régime. Au fur et à mesure que mon langage s'enrichit, je découvre de nouvelles idées, qui me portent à penser que le lire n'a rien d'illégal ! Ou plutôt, que cela ne devrait pas l'être. Les Protecteurs ont-ils considéré qu'en ne nous laissant que le moins de mots possible, nous pourrions moins réfléchir, moins nous soulever ?
    
    Nos dirigeants, nos héros, nos modèles profiteraient ainsi de nous au lieu de nous aider ? J'ai longtemps refusé de le croire, mais l'évidence se dégage progressivement. Dans le dictionnaire, j'ai trouvé des idées étonnantes... la protestation... la démocratie... S'agit-il seulement des théorie ou quelque chose que l'on a réellement appliqué un jour ?
    
    Je comprends peu à peu combien les mots peuvent secouer la société... C'est avec un incroyable respect que je garde entre mes mains ce gros pavé de papier... Il faut que je puisse le partager avec d'autres !
    
    Quand quelques coups frappent à ma porte, je réagis vite, glissant le livre sur mes genoux pour ne pas qu'on le voie. Mon adjoint entre dans la pièce, le regard sournois derrière ses petites lunettes rondes.
    
    « Oui ? »
    
    Il ne m'a jamais regardé avec tant d'intérêt. Et d'étonnement aussi. Non, pas d'étonnement. Il y a un autre mot pour cela.
    
    Perplexité.
    
    « Que voulez-vous ? »
    
    Il me tend une missive. Sur papier. Ce qui n'arrive jamais, sauf pour les questions les plus personnelles. Confidentielles.
    
    « Je dois la donner à vous et rien qu'à vous. »
    
    Étrange comment, depuis quelque temps, le langage des personnes qui m'entourent me semble... enfantin. Et dénué de nuances. Et je dois me surveiller en lui répondant :
    
    « Posez-la sur mon bureau. Merci. »
    
    Il s'exécute, les yeux plissés, et garde l'œil sur moi jusqu'à ce qu'il ait quitté le bureau. En soupirant, je reporte mon attention sur la lettre. Saisissant le coupe-papier rouillé qui repose dans mon pot à crayon comme un témoignage des temps passés, je fends l'enveloppe, découvrant le message auquel je m'attendais... plus ou moins.
    
    « Dans votre dernier courrier administratif, vous avez employé le mot « incinérer ». Il ne fait pas partie de la Liste. Connaître et utiliser des mots qui ne sont pas compris des autres citoyens est une traîtrise majeure. Vous serez jugé pour cette faute comme le veut la loi. »
    
    Mon cœur plonge. Mon esprit est vide. Je ne comprends pas... J'ai pourtant été attentif... Conscient du risque d'erreur, je me suis relu avec attention, vérifiant même dans la Liste en cas de doute.
    
    La vérité s'impose.
    
    Mon adjoint. Il s'intéresse aux mots de jadis, lui aussi... mais pas par simple curiosité. Pour pouvoir me piéger. Il utilise comme moi la console commune et il a très bien pu modifier mes courriers, dans l'espoir de récupérer mon poste. Il connaît sans doute l'existence du dictionnaire et il la révélera pour mieux me compromettre.
    
    Je pourrais tenter le tout pour le tout... Prendre le précieux livre sous le bras et fuir... Mais je n'ai nulle part où aller. Je ne pourrai ni survivre, ni m'alimenter, ni trouver un abri dans cette société si... policée. Et le dictionnaire sera saisi, brûlé, pendant que je serai envoyé dans un de leurs terribles camps de correction linguistique.
    
    Le dos au mur, je ne sais que faire.
    
    Et puis, une idée traverse mon esprit.
    
    Une idée aussi folle que mon désespoir est profond.
    
    Je me lève, approche de la fenêtre... Située au vingtième étage de cette tour carrée et sans grâce, elle domine la ville. Je l'ouvre et contemple cet espace immense et vertigineux, cet espace que j'ai des mots pour appréhender et décrire...
    
    Je pourrais m'y jeter, je pourrais brièvement voler au-dessus de cette cité sans âme... mais je ne le ferai pas.
    
    Je vais chercher le dictionnaire et je le pose sur le rebord. Puis, méthodiquement, j'arrache les pages une à une et je les laisse s'envoler dans les airs, je les regarde planer et voyager à travers ce monde sans littérature et sans poésie.
    
    J'ignore ce que deviendront les mots que j'envoie à tous les vents, mais même si cent, vingt, dix ou cent d'entre eux se gravent dans la mémoire de ceux qui ramasseront les pages, de nouvelles pensées s'élèveront pour reconquérir ce trésor immense que représentent les mots.
    
    

Texte publié par Beatrix, 10 septembre 2016 à 09h46
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