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    Blodwyn
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
    Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes de l’article L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
    
    
    Les bois étaient étrangement silencieux, habités par une certaine tension. Nul son ne les animait, nul souffle de vent ne les pénétrait. Isolée en leur cœur, Blodwyn porta une main à ses lèvres ; son sentiment d’horreur montait crescendo. Par tous les saints, elle ne pouvait pas faire ça ! C’était au-dessus de ses forces !
    Des tremblements l’envahirent. Son être était raide, il attendait la délivrance qu’elle lui interdisait. Son ventre devenait si sensible ! Elle avait un mal fou à rester sur place. Néanmoins, il était hors de question qu’elle se laisse aller. La douleur n’était rien comparée à celle qui surviendrait sinon. Un spasme la saisit et elle réprima un haut-le-cœur.
    En sueur, adossée contre un arbre, elle joua sur sa respiration. Elle ne céderait pas. Pas cette fois. Cara ne lui pardonnerait jamais si elle s’y autorisait…
    Blodwyn refréna un sanglot. Elle refusait de perdre l’affection de la jeune femme. Elle était ce qui lui était arrivé de mieux dans son existence, la seule amie qu’elle avait. À l’heure actuelle, son quotidien n’était composé que de deux choses : ces lieux et Cara.
    Elle retint un gémissement et plaça ses mains sur son abdomen. Elle était depuis toujours liée à la famille de sa confidente. Pour autant, elle n’était pas considérée comme l’une de ses membres. On la reconnaissait, on se fiait à ses avertissements, mais pas plus. Sa présence n’était admise dans aucune demeure.
    Il y avait si longtemps qu’elle vivait dans la nature ! Elle était naguère si habituée à sa solitude qu’elle avait cru que les arbres seraient son unique compagnie. Puis Cara était née, avait grandi, et sa curiosité l’avait menée à elle…
    Malgré son mal, Blodwyn sourit. Elle se souvenait de leur rencontre avec précision.
    
    Le temps était clément et elle errait parmi les feuillus. Blanche et fine, sa robe paraissait flotter autour d’elle. Sa peau pâle et ses cheveux clairs ressortaient au moindre rayon de soleil qui l’effleurait. Insouciante, elle déambulait sans but ; l’endroit n’avait pas de secret pour elle.
    Un craquement fendit le silence, juste derrière elle. Surprise, Blodwyn pivota. Quelqu’un venait d’écraser une brindille, elle en était persuadée. Ses sens la trompaient rarement. Intriguée, elle observa les environs. Personne ne s’aventurait par ici, en son domaine. Elle se concentra, détailla chaque élément qui s’offrit à elle…
    Soudain, elle le repéra. Un pan de tissu bleu dépassait sur le côté d’un sapin.
    — Je te vois, murmura-t-elle d’une voix rendue rauque par le manque de dialogue.
    L’intrus ne réagit pas.
    — Inutile de te cacher. Sors, je ne mords pas.
    Sa manœuvre réussit. Une adolescente se dévoila, puis avança vers elle d’une démarche lente. Blodwyn craignit d’apercevoir la peur dans son regard, mais il n’en fut rien. Elle avait à peine l’air étonnée. Tout en elle lui criait qu’elle appartenait à la famille.
    — Tu es loin de chez toi, constata-t-elle.
    — Je sais.
    Impertinent, le ton de la jeune fille lui plut. Elle ne ressemblait pas à ses proches, qui la dédaignaient ou la fuyaient. Réelle assurance ou totale ignorance ? Blodwyn n’éliminait pas la possibilité qu’on ne lui ait rien appris d’elle. Le monde évoluait.
    — Pourquoi es-tu là ? l’interrogea-t-elle. Tu t’es perdue ?
    Son interlocutrice secoua la tête.
    — Non. Enfin si, un peu. Je te cherchais.
    — Tu es donc au courant de mon identité.
    — Plus ou moins. Mes grands-parents ne connaissent pas ton nom et mes parents affirment que tu n’existes pas.
    Le contraire aurait été surprenant. Nombreux étaient ceux qui aimaient se persuader qu’elle n’était pas réelle – une réaction qui n’était pas pire que le mépris ou la peur.
    — Je m’appelle Blodwyn. Je ne suis pas sûre que les tiens seraient ravis de te trouver ici.
    — Je suis assez grande pour prendre mes propres décisions, protesta sa visiteuse.
    — Si tu le dis.
    Blodwyn ne lui aurait pas avoué, mais elle l’amusait. Elle ne se remémorait pas avoir déjà discuté avec quiconque sans qu’on la juge sur ses actes.
    — Au fait, moi c’est Cara.
    Elle acquiesça.
    — Pourquoi me cherchais-tu ?
    — J’étais curieuse de vérifier si tu étais aussi effrayante que grand-père le prétend.
    Elle contint un soupir. Effrayante… Voilà donc l’image que l’on donnait d’elle.
    — Le suis-je ? demanda-t-elle avec amertume.
    — Non. Je suis plutôt déçue, je m’attendais à frissonner. Les gens racontent n’importe quoi.
    Là-dessus, Blodwyn lui donnait raison. Elle était prête à parier que certains l’affublaient de cornes dans leur description !
    — Je suis parfois terrifiante, quand je hurle.
    — Ce qui, si j’ai bien saisi, ne doit pas se produire tous les jours.
    — Non… Le clan n’est plus aussi illustre que jadis.
    Songeuse, Cara opina. Blodwyn aurait donné cher pour connaître ses réflexions.
    — J’ai l’impression qu’on ne t’apprécie pas beaucoup, hein ?
    — En effet, acquiesça-t-elle avec méfiance.
    — Hum. Il y a longtemps que tu n’as plus parlé avec qui que ce soit ?
    Elle ne répondit pas.
    — Je m’en doutais… Il s’agit ton jour de chance : j’ai mon après-midi de libre. Figure-toi que tu n’es pas la seule à endurer la solitude.
    Blodwyn se mordit la langue. Accepter était risqué : si on apprenait son escapade, Cara serait probablement privée de sortie durant un moment. Cependant, la proposition était alléchante. Rares étaient les gens à lui témoigner un minimum de sympathie.
    Avec lenteur, elle hocha la tête.
    
    Le souvenir s’estompa et elle essuya une larme au coin de son œil. Cara ne s’était pas contentée de passer quelques heures en sa compagnie, loin de là. Elle était revenue une fois, puis une autre, et une autre. Au départ, Blodwyn en avait été stupéfaite – nul n’avait cherché à la connaître avant ça –, mais elle avait fini par comprendre qu’elle s’était faite une véritable amie.
    Nonobstant la souffrance, son expression devint plus tendre. Même aujourd’hui, elle peinait à réaliser que le temps se soit écoulé sans que Cara l’abandonne. La jeune femme la rencontrait souvent et n’hésitait pas à s’enfoncer dans les bois avec elle. Elle l’écoutait, lui confiait ses joies et ses malheurs. Surtout, surtout… elle ne la jugeait pas lorsqu’elle traversait l’un de ses pires instants, lorsque le reste des siens la maudissait ! Mieux, elle parvenait à la consoler quand ils survenaient.
    Nauséeuse, Blodwyn se plia en deux dans l’espoir de contenir sa douleur. Il était impératif qu’elle lutte ! Cara méritait qu’elle soit forte. Elle ne serait pas responsable de son malheur.
    Elle chercha à se distraire et décida de se concentrer sur une pensée heureuse. Le jour où Cara était venue la convier à son mariage s’imposa aussitôt à son esprit. Blodwyn la visualisait encore lui assurer que sa présence lui était indispensable, qu’elle se moquait de la réaction de son père et des invités. Oh ! Comme elle en avait été contente !
    Elle se rappelait également la soirée où Cara lui avait parlé d’Aislinn, une femme douce qu’elle avait croisée par un concours de circonstances et avec laquelle elle avait papoté sans voir les minutes filer… Blodwyn avait tout de suite pressenti qu’elle serait plus qu’une simple amie pour elle. Elle avait vite considéré Aslinn comme un nouveau membre de la famille et avait été enchantée qu’un mariage officialise leur amour.
    Désormais, Blodwyn regrettait presque la rencontre des deux épouses. Bon sang, Cara ne lui pardonnerait jamais ! Le chagrin allait la consumer, elle aurait besoin d’un coupable.
    Elle se pinça les lèvres, puis chuta au sol. Elle avait si mal ! Secouée par des vagues de spasmes, elle transpirait, se sentait de plus en plus faible. La panique la gagna. Elle n’arrivait plus à se battre…
    Les larmes coulèrent sur ses joues. Elle allait échouer. Qu’elle le veuille ou non, la délivrance aurait lieu. Son cœur s’émietta dans sa poitrine.
    Pardonne-moi, Cara.
    La Banshee hurla dans la nuit.
    
    
*

    
    Vingt-quatre heures s’étaient écoulées depuis que Blodwyn avait poussé son funeste avertissement. La Mort avait déjà frappé, elle n’avait pas le moindre doute. Lorsqu’elle songea à la fin d’Aislinn, l’affliction lui enserra la poitrine. Elle n’avait pas décidé sa mort et n’en avait été que la messagère. Pourtant, il lui suffisait d’imaginer son hurlement glaçant les deux femmes d’effroi pour avoir l’impression de les avoir trahies.
    Blodwyn haïssait ce qu’elle était. Une esclave de la Mort. Une créature maudite, condamnée à errer sur terre. Un monstre destiné à apporter la souffrance.
    Prostrée sur le sol, elle laissa libre cours à son désespoir. Si elle avait été en mesure de se donner la mort pour le mal qu’elle avait causé à Cara, elle se serait exécutée à la seconde même où son cri avait jailli ! Hélas, une Banshee n’a pas droit à la paix, pas tant que la famille qu’elle sert subsiste. La solitude et la souffrance. Tels étaient les prix à payer quand on était une aberration.
    Un bruit de pas l’obligea à relever la tête. Aux aguets, Blodwyn se focalisa dessus, puis déglutit. Elle aurait reconnu cette démarche entre mille : Cara la rejoignait.
    Nerveuse, elle se redressa et tituba avant d’adopter une posture droite. La crainte la consumait ; néanmoins, elle ne fuirait pas. Elle écouterait les reproches de son amie et la remercierait de s’être déplacée une dernière fois.
    — Blodwyn ?
    L’appel était faible. Il transpirait la désolation.
    — Je suis là, répondit-elle.
    La jeune veuve lui apparut. Si Blodwyn n’avait pas appréhendé leurs retrouvailles, elle se serait précipitée vers elle afin de la réconforter ! Ses yeux étaient rouges et gonflés, ses cheveux emmêlés, sa tenue froissée. Cara n’avait à l’évidence pas dormi de la nuit.
    Blodwyn abaissa ses paupières. Contempler sa tristesse lui était déjà insurmontable. Comment supporterait-elle la colère et la rancœur dans son regard ? Elle l’entendit s’approcher et se prépara à recevoir une gifle, un coup, n’importe quoi. Tout était de sa faute…
    Deux bras l’enlacèrent. Elle en fut tellement étonnée qu’elle hoqueta sans répondre à l’étreinte.
    — Je suis désolée, Cara ! sanglota-t-elle. Pardon. Pardon, pardon, pardon.
    — Tu n’es pas responsable.
    — Je ne voulais pas, je…
    — Tu n’y es pour rien.
    — J’ai dû vous effrayer, anéantir vos derniers espoirs…
    Cara la serra davantage.
    — Aslinn était très malade, murmura-t-elle. Nous étions au courant.
    Blodwyn s’accrocha à ses paroles. Elle n’était pas digne d’une telle gentillesse.
    — J’ai hurlé sa fin. J’ai essayé de m’en empêcher, mais j’ai échoué. Je…
    — Chuut.
    Cara pleurait, l’une de ses larmes dévala son épaule.
    — Je culpabilise tant.
    — Il ne faut pas, ma douce. Tu n’as pas souhaité sa mort : Aslinn était ton amie. Il serait cruel de te blâmer pour son décès. La maladie l’a emporté, Blodwyn, pas toi !
    — Je suis l’esclave de la Mort…
    — Et mon amie !
    Étranglée par l’émotion, la Banshee fut incapable de répondre. Cara ne la détestait pas… Elle comprenait...
    — Je n’ignorais pas qu’un jour, le son que tu pousserais m’apporterait plus de peine que les précédents. Aslinn en avait également conscience en m’épousant. Nous l’acceptions et devinions que tu en souffrirais autant que nous.
    Blodwyn se blottit contre elle.
    — J’aurais aimé changer le destin.
    — Je m’en doute, répliqua Cara avec tendresse. Mais tu m’as avertie. Grâce à toi, nous avons pu nous dire au revoir.
    La bouche de Blodwyn s’arrondit. Elle n’avait pas envisagé les choses sous cet angle. Elle leur avait offert du temps… Offert, pas volé. La nuance était gigantesque.
    La rancœur qu’elle éprouvait à son égard s’estompa.
    — Merci, souffla-t-elle.
    Une part de sa douleur s’envola tandis qu’elle prenait à son tour Cara dans ses bras.
    Enlacées au beau milieu des bois, toutes deux pleurèrent la perte d’Aslinn, le cœur moins lourd que la veille. Elles savaient dorénavant qu’elles affronteraient cette nouvelle épreuve comme elles l’avaient toujours fait : ensemble.
    

Texte publié par Rose P. Katell, 20 juillet 2016 à 14h58
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