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– À quoi rêvez-vous ?
    La question plane, sombre miroir.
    – Je ne rêve pas !
    Les mots s’entrechoquent. Le ton est méprisant.
    Il ne relève pas. Il n’est pas là pour cela.
    – Pas ou plus ?
    Rebond. Ēcho insolent.
    – Pas, plus… Vous jouez sur les mots.
    Le propos se veut acerbe.
    – Non !
    Aucun contour n’est possible. La négation appelle la réponse.
    – …
    Silence. Parfois, il pèse plus lourd que n’importe quel mot.
    – Plus…
    
    La syllabe est pesante. Elle lui a presque écorché la bouche. Ses yeux brillent. Mais il s’efforce de ne rien en paraître, même si une larme perle. Et de nouveau le silence s’installe, puis se fracasse.
    – … quand ?
    La fin n’a pas de début, seule compte la chute. Image d’une poupée sans fil qui prend la fuite. Et lui, que fait-il ?
    – … fuie.
    Le commencement n’est qu’un borborygme liquide. Il regarde celui qui est son reflet, mais n’y déchiffre rien. L’autre ne dira rien. Il sent les mots se bousculer, le barrage est près de céder. Alors, qu’adviendra-t-il ensuite ?
    – … a.
    Les mots lui échappent, méprisants et secs. À qui s’adresse-t-il ainsi ? Qui admoneste-t-il ?
    – … a.
    Ce pourrait être tout autant ah, oi, oua. La syllabe est hachée, saccadée, comme son souffle.
    – … toile…
    Encore une fois les premières lettres sont aspirées par la gorge serrée, d’un visage qui retient toutes ses larmes.
    
    Un regard suit l’autre et, comme l’autre contemple, le paysage du dehors. Il fait nuit dehors. Étrange, il est seulement midi et toutes les étoiles sont au zénith. Dans ses yeux se lisent le mépris et l’envie. Sa bouche se plisse, s’entrouvre et c’est un coassement qui en jaillit. L’homme glapit, trépigne.
    
    En face, quelqu'un lui tend un carnet, accompagné d’une mine de plomb. Il s’en saisit. Ses mains tremblent D’effroi, de peur, ou d’émotions ? De nouveau ses yeux sont humides, mais sa volonté lui fait ravaler ses larmes, trop fières.
    
    Les feuilles ne sont pas vierges. Elles sont couvertes d’une écriture ronde et maladroite, une écriture de gaucher, pour qui la calligraphie est encore un art obscur et magique. Ses doigts se referment dessus. Ses ongles s’y enfoncent, prêts à déchirer la fragile membrane de cellulose. L’autre l’a vu, toujours à l’affût. Et cependant pas un mot ne franchit ses lèvres. Il observe. Les mains relâchent leur étreinte. Les pages sont à nouveau vierges et le vertige disparaît. Il ramasse la mine de plomb, dont la pointe se brise sitôt couchée sur le papier. Elle se livre, décapitée, au regard hébété de son hôte, qui la repose ne sachant ce qu’elle doit devenir.
    
    Est-ce cela la liberté, briser la pointe et l’oublier ?
    
    – … quoi ?
    Le mot manque, comme tout le reste. Entre ses doigts la tige se tord, le vernis se déchire, le bois se brise et la mine crisse. Le crayon lui échappe, tout comme les feuilles qui s’envolent. Mais pas ses larmes. Oh, non ! Surtout pas ! Ce serait avouer sa faute.
    
    Laquelle ?
    
    Il regarde à ses pieds le crayon brisé et les feuilles éparpillées, poupée désarticulée.
    – … ine.
    Ce cri, il le pousse. Mais l’air lui manque et seule la fin s’arrache à sa poitrine. Il contemple sa main et fait mine de couper un fil. Un instant, elle reste en suspens, avant de retomber mollement.
    
    La vérité. Il la tient là, entre ses doigts. Mais il ne veut pas la voir. Pourtant, elle s’échappe.
    – … ine.
    De nouveau ce cri, inhumain, factice. Il sait. Mais il oublie aussi vite. Il ne peut croire. Il ne veut voir. Il lui fait voir.
    – … na. C’est ainsi. Point d’échappatoire n’existe. Pas d’issue. Oh, non. Aucune !
    Les propos sont décousus, seulement reliés par un fil ténu. En face, l’autre ne rit, ni ne sourit. Il suit seulement le fil, qui dessine la toile d’un esprit contraint et faillible.
    – … leuse.
    Ce mot est un aveu. Même tronqué, même truqué.
    – Pourquoi ?
    Le murmure vient d’en face. Ni chaleureux, ni glacial seulement énoncé.
    – … quoi ?
    Condamné à l’écho, il ne répète que le dernier son. Son regard se durcit. Il touche du doigt la cause, puis s’enfuit. Son regard se radoucit, rétrécit, rajeunit.
    – … a.
    La syllabe est un soupir.
    
    Il fixe l’être qui lui fait face. L’être ou l’homme ? Entre les deux, il hésite. L’un n’est rien, quand l’autre est tout. Maladroitement, il s’empare du gisant brisé et se met à dessiner. Sa main sûre et fluide le trahit. Elle cède et se paralyse. Le temps se lyse, car il a vu et elle a tout gâché.
    – … arce !
    Le mot jaillit dans un glapissement. Il porte le poids du mépris qu’elle lui inspire.
    – … erse.
    C’en est un autre qui s’achève. Mot mutilé par sa hargne et sa haine.
    
    De nouveau, il reprend la mine et l’écrase, répandant une poudre noire à la surface. Il la contemple, muré dans le silence. Il n’ose poser le doigt, sinon pour crever la surface.
    – C’est quoi la perfection ?
    Il se relève, tourne un regard mauvais vers celui qui lui fait face. Mais celui-ci demeure muet, tandis que retentit de nouveau la question.
    – C’est quoi la perfection ?
    Hallucination, il maudit son esprit et concentre son attention sur la feuille, où ses doigts ont dérivé, dessinant un visage aux traits grossiers. Son visage… vu par ses yeux. Il enrage devant ce noir mirage, renvoyé par un cruel miroir. Mais un miroir ne crée pas les monstres. Il les révèle seulement dans le cœur de la chimère. Alors que fait-elle là, luisant dans le noir ? Son poing se déplace et heurte le miroir, qui vole en éclat. Le monstre n’est plus. Le monstre a disparu. En est-il sûr ?
    
    Il rouvre les yeux. Ceux-ci se posent sur le visage, cruel et noir. Des larmes de rage coulent de son visage. Il s’en empare. Mais ses mains ne rencontrent que le vide. C’est l’autre qui l’a pris.
    – … oi ? s’étrangle-t-il.
    – … oi ? lui répond l’écho.
    
    De nouveau sa main se lève et se referme. Mais elle retombe, molle et impuissante. Il la contemple. Il cherche, en elle, en lui-même.
    – … oi ? raque-t-il de nouveau.
    Point d’écho. Seulement un regard, fermé et indicible, en face de lui. Il ricane doucement. De qui ? De lui-même ou d’elle ?
    – Pourquoi ce rire ?
    Il ne l’a pas dit, mais ses pensées ont parlé pour lui.
    – Pourquoi ce rire sinistre ?
    Et il ricane de plus bel, jusqu’à se prendre le visage à pleines mains et le modeler comme de la cire, tordant son front, son nez et ses joues, ne laissant de répit qu’à ses yeux rougis.
    
    Rire… sinistre. Pensait-elle tenir, en finir ainsi ? L’instinct de survie, même chez cette petite. Mais aurait-il pu imaginer qu’elle aurait tout renversé ?
    – … geait.
    Il n’en est pas question et l’autre le sait.
    – … oi, …oi, … moi.
    Halètement des syllabes. Mais un mot s’échappe. Esseulé, à l’image de celui qui l’a prononcé.
    – … moi, … moi, … moi.
    Automate de chair qui ne sait plus que dire, car il se sait quoi être. Mais est-ce vrai ou seulement une illusion, fruit de cette inversion ?
    – … onstre.
    – … oi ou… le ?
    – Vous faites les réponses. Cependant, qu’est-ce qu’un monstre ?
    Il ne dit rien. Il s’enfonce seulement les ongles dans la paume de la main et arrache un à un les fils invisibles qui le retiennent à la vie. Dans le plafond, les fils pendent dans le vide, libres.
    – … monstre, marmonne la voix devenue atone.
    Il regarde le plafond. Elle qui était la perfection. Qu’a-t-il donc fait de trop ? Ne lui a-t-il pas tout offert, façonné le monde, son corps et ses visions. Qui est le monstre ? La question ricoche dans son esprit.
    – Où est le monstre ? murmure-t-il.
    En face de lui, l’autre le fixe, intensément, dévorant d’impatience, une chose brillante entre les mains.
    
    Lui, il n’est qu’une poupée vide et Evana est libre. Étrangère à elle-même, il est devenu étranger à lui-même.
    – Où est le monstre ? répond l’écho.
    Au-dessus de leur tête pendent les fils invisibles. L’homme se lève et ouvre la fenêtre :
    – Ici, chuchote-t-il, avant de sauter… dans le vide, lui, la poupée sans âme.
    L’autre n’a pas bougé, se contentant de murmurer :
    – Le Monde est vaste et infini, peuplé d’Autres et de Monstres.
    
    Tous mes remerciements à Aislune Sedirey, à qui j'ai emprunté malgré elle ses personnages de Princesse Pantin : Evana et le Professeur.

Texte publié par Diogene, 11 juin 2016 à 10h57
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