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Roriil Cremieel, la quête de l'éternité
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Tome 1, Chapitre 5 « Vása le dévoreur » Tome 1, Chapitre 5
Le bleu qui m’a émerveillé a disparu. Je n’ose pas dire jadis tant ce mot n’aurait aucun sens pour décrire mon expérience à travers le temps. Autour de moi, des arbres manquent et laissent à leur place un puit de lumière qui n’a rien d’harmonieux. Ceux qui restent ont perdu de nombreuses feuilles tandis que beaucoup d’autres sont jaunies. Les fleurs de mon île azur ont flétri et disparu. Elles sont remplacées par des végétaux malades ou en décomposition sur le sol. Nous sommes au printemps et la forêt semble être en automne.
    
     Je reprends mon envol et j’avance dans ce plafond végétal et lugubre. Je vois des arbres morts çà et là, submergés par des chenilles processionnaires, recouverts de champignons ou simplement rendus aussi spongieux qu’une épave de bateau échoué prêt des récifs meurtriers d’une côte. La forêt dépérit et se meurt !
    
     Un peu d’espoir me gagne en voyant un arbrisseau. Il est tout jeune, tout fringant ; mais il est également mal formé, frappé par ce mal qui gagne les bois. Je le ressens dans l’atmosphère ambiante et il se dégage de ces lieux une odeur de pourrissement sec.
    
     Je poursuis mon vol et j’arrive maintenant au pied du village des elfes perché dans les cimes. Je retrouve inchangé l’obélisque de granit brut qui défie le temps et ses outrages. Une fois de plus je m’élève pour pénétrer le village sans que personne ne me prête attention. Tous les lieux sont vides mais j’entends des voix un peu plus loin. En m’approchant, je comprends d’où vient l’animation principale qui a fait déserter tous les recoins de la canopée ; les habitants sont réunis sur la place principale, ils sont attentifs et écoutent Aldaron.
    
     Au-delà du caractère pathétique de la scène, je ne peux m’empêcher d’admirer le travail ingénieux réalisé sur l’architecture générale de ces lieux haut perchés. Solide et discrète à la fois ! Un travail de maitre, un chef-d’œuvre d’architecture.
    
     Je me verrais bien reprendre cette idée chez moi ! Ça serait joli. Il faudrait que je négocie avec l’un de ces elfes.
     Réflexion faite, où est-ce chez moi ? Je n’en ai absolument aucune idée. Je me demande bien tout d’un coup d’où me viennent ces idées farfelues. Peut-être sont-elles dans l’air ambiant ? Qui sait ?
     Ou bien sont-ce tes propres pensées qui m’influencent ? Hum. Tu ne dis rien mais serais-tu capable de me perturber ou de m’influencer par tes pensées ? Serais-tu un grand enchanteur ?
     En y réfléchissant bien, je ne sais pas moi-même où j’ai atterri ni comment j’ai atterri là. Mais je sais que toi tu m’y as suivi. Tu dois assurément posséder une puissante magie !
     Bref, n’y prêtons plus attention et revenons au village. Je n’y peux rien pour le moment ; mais plus tard ...
    
     Après avoir passé mon regard sur l’assemblée, J’observe plus attentivement Aldaron et je vois qu’il est largement marqué par le mal qui le ronge. Son dos est maintenant vouté, ses jambes sont arquées, ses yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites et des rides saillantes stigmatisent son visage. Une vague odeur de soufre se dégage de lui et se répand tout autour. Il est à l’image de sa forêt.
    
     Je ne sais pas comment il a réuni tout le monde mais je comprends qu’il tente d’étendre peu à peu son emprise sur les consciences de ses congénères.
    
     — Mes frères, Vása m’a parlé, annonce-t-il. Il m’a fait voir la vérité et m’a permis de comprendre. Grâce à lui, j’ai maintenant la solution à nos problèmes.
    
     Un peu plus loin, dans un coin isolé, une solide branche projette autour d’elle une ombre un peu plus marquée que les autres ; elle attire mon attention. Si je fixe l’endroit suffisamment longtemps, je devine deux lueurs enflammées comme des yeux faits de braises.
     Vása est là, en arrière-plan. De loin, il observe la réunion du village. Son image est irréelle et se confond à merveille avec le décor ; il est tout en noir et ses contours sont indistincts. Il mérite bien d’être appelé « La Grande Ombre ».
    
     — Nous cherchons depuis longtemps l’origine de nos maux, mais nous n’avons pas cherché au bon endroit, poursuit Aldaron. Nous sommes fautifs du mal qui nous ronge. Nous nous comportons comme les maitres des lieux mais nous avons alourdi le fardeau de la forêt par les structures de notre village. Elles causent maintenant son mal-être. Nous sommes ses parasites et nous avons failli à notre mission ! Nous devons impérativement nous repentir en les allégeant afin de soulager l’esprit des bois.
    
     Sans lui laisser le temps de poursuivre, une voie s’élève et interpelle l’orateur :
     — Mais les elfes sont les gardiens des bois depuis des temps immémoriaux, Aldaron. Comment peux-tu dire que nous sommes les responsables de ce mal ? Qu’est-ce qui a changé depuis que nos lointains ancêtres ont construit les premières structures ?
     — Les preuves sont là, sous nos yeux ! répond Aldaron. C’est si évident qu’il est inutile que je m’attarde sur ce point. Concentrons-nous sur les solutions, il n’y a plus de temps à perdre.
    
     J’aperçois mon jeune elfe courir avec agilité dans les dédales de chemins de cordes entrelacées dans les feuillages. Il se déplace avec grâce et vélocité. Son pas est maitrisé. À voir les précautions qu’il prend pour rester aussi discret qu’il le peut à cette vitesse de déplacement, il est évident qu’il n’était pas convié.
     Sans doute Aldaron aura-t-il éloigné les esprits les plus forts et les plus capables de lui tenir tête. J’en veux pour preuve qu’aucun membre de la jeunesse n’est présent. Il les aura infantilisés pour mieux les canaliser ; ils sont si incontrôlables à cette période de leur vie et pourtant porteurs de tant de promesses d’avenir !
     Cependant, je reconnais bien Roriil Cremieel : il ne lâche jamais rien. Un peu têtu et obstiné à cette époque-là. Il deviendra tenace et persévérant avec le temps. Ce sera le privilège de l’expérience et de l’âge. Même si ce privilège a parfois un goût amer.
    
     Le voilà qui se faufile. Manîthil a dû prévoir sa réaction car elle est exactement là où il le faut pour le retenir. Elle l’attrape par la manche et le tire à elle d’un geste souple et ferme à la fois. Elle fait preuve d’une bienveillante autorité à son égard et lui jette un regard noir et posé pour lui intimer l’ordre de ne plus se faire remarquer.
    
     — Mais tout ça est venu avec l’arrivé de La Grande Ombre, Aldaron, lance une nouvelle voix. Comment pouvons-nous ne pas le voir comme le seul responsable de la situation ?
     — Vous avez raison de vous poser la question, affirme Aldaron. Elle est légitime ! Mais c’est là la preuve de ce que dis Vása ! L’accuser de tous les maux est le signe que nos cœurs ne sont plus purs. Nous sommes remplis d’aigreur et de corruption et nous jetons l’opprobre sur le premier venu pour fuir nos responsabilités. Nos cœurs sont noirs et nous avons alimenté le mal dont souffre notre mère nourricière. Car Vása est bon, je vous l’assure ! Vous avez donc là la preuve qu’il dit vrai ! Alors, pour guérir et retrouver la paix de nos ancêtres, nous devons appliquer maintenant ses conseils. Nous n’avons plus d’autres choix !
    
     La position d'Aldaron est plus qu'étrange. Il y a comme une forme d'enfermement dans ses propos. Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises, assurément.
    
     — Nous trancherons un chemin de cordage sur deux afin que notre village soit un poids moins lourd à porter pour les arbres, tranche l'orateur, d’une voix posée et sûre. Si cela n'est pas suffisant, nous poursuivrons.
     La marionnette de Vása se lance maintenant dans une harangue que nous aurions pu croire impossible chez ce peuple :
     — Nous devons avoir la foi, car elle seule peut mener au succès. Et si nous avons la foi, si nous œuvrons en ayant purifié nos cœurs de tout doute, je vous garantis que la situation s'arrangera. Je vous garantis que la forêt sera bientôt guérie de tous ses maux. Faites-moi confiance !
    
     Les échanges se poursuivent encore un long moment, mais chacun, par ses contestations, accepte de fait l’autorité autoproclamée d’Aldaron. Pas un ne quitte la place comme quiconque le ferait pour le discours d’un idiot. Pas un ne veut réellement lui laisser ce pouvoir qu’il s’arroge, mais ils sont tous subjugués comme l’est le mâle de la mante religieuse devant sa femelle, avant de se faire dévorer.
     Ils ont conscience au fond d’eux qu’ils se brûleront s’ils restent là. Mais personne n’a la force ou le courage de se dresser et de partir. Le plus beau cadeau qu’il leur fait en cet instant est une certitude gratuite qui les affranchit de leurs doutes et de leurs peurs de l’inconnu. Mais ce cadeau vaut-il le sacrifice de leur liberté ?
    
     L’atmosphère pestilentielle est pesante et marque l’œuvre omniprésente de Vása. Son pouvoir d’oppression et de confusion sur les esprits est remarquable. Le jaune gagne le teint de chacun à une ou deux exceptions près. La forêt n’est plus la seule à être malade maintenant.
    
     Dans son coin, Palantir est à côté de Manîthil. Il fulmine devant ce désastre qui s’annonce en grande pompe comme le ferait un jeune roi vaniteux par son entrée fracassante à la cour d’un ennemi vaincu. À mi-voix, teintée d’une colère froide, il s’adresse à Manîthil :
     — Nous ne pouvons pas le laisser faire, Manîthil. Il devient fou ! Ou bien, s’il l’était déjà, il devient beaucoup plus fou qu’il ne l’était auparavant. Nous courons vers notre perte si nous le laissons faire. Quelqu’un doit l’empêcher de nuire !
     Palantir est inquiet et triste à la fois. Au fond de lui, il est persuadé qu’il ne peut rien faire et je peux ressentir qu’il se bat de toutes ses forces contre cette terrible idée.
    
     — Le temps n’est pas encore venu d’agir, Palantir ! répond doucement Manîthil. Tu dois apprendre la patience et la confiance sinon, tu te heurteras à un mur.
    
     Il est tiraillé entre son désir de suivre les conseils de son mentor et sa volonté de refuser l’impuissance et la résignation. Et une fois de plus, le jeune elfe n’en fait qu’à sa tête car il ne peut supporter de rester là sans rien faire. À la surprise de tout le monde, il apostrophe l’orateur :
     — Aldaron, tu es un fou et tu nous mènes à notre perte ! Tu détruis notre village et notre mode de vie. Bientôt tu détruiras nos maisons, et enfin tu détruiras la forêt ! Tu obéis aveuglement à Vása qui nous pousse chaque jour un peu plus à nous renier. Il n’y a que manipulation et mensonge dans ton discours à notre égard. Et il n’y a que folie et désolation dans les solutions que tu nous proposes !
    
     Il observe un silence, balaye l’assemblée du regard pour capter son attention, puis s’adresse au reste du village :
     — Mes frères, ouvrez les yeux, et pour l’amour de notre mère nourricière, refusez ces outrages. Retrouvons ensemble l’harmonie d’antan ! Il vous suffit de le décider pour rompre le charme qui vous lie à lui. Vous avez laissé Aldaron abuser de vous ! Vous l’avez laissé abuser de votre crédulité ! Son ascension a été facilitée par votre attentisme ! Prenez maintenant votre avenir en main ! Réagissez !
    
     Manîthil se rapproche instinctivement de Palantir, comme pour le protéger des conséquences de ses choix. Elle perçoit immédiatement la colère qui monte autour de lui, et la menace qui l’accompagne. Le futur mage a manqué de discernement et de subtilité car les elfes sont piqués au vif, un jeune parmi eux remet leur courage et leur dignité en cause. Dès lors, ils n’y a que deux voix qui s’offrent à eux, répondre à son appel et se soumettre en donnant corps à l’outrage qu’ils subissent, ou bien faire taire le jeune elfe pour sauver leur honneur.
    
     Dans son coin, à l’écart et soustrait à tout regard, sauf le mien, Vása jubile. Il ne pouvait espérer meilleure contribution à son œuvre. Son allié involontaire vient d’opérer un tournant dans la scène qui se déroule ici.
    
     Diverses réponses plus ou moins intelligibles fusent. Des reproches, des contre-arguments, un peu. Des insultes, beaucoup. Malgré la finesse de son argumentation, malgré la clairvoyance de son jugement sur les évènements, il n’amènera pas l’assemblée à se déjuger. Son charisme n’est pas encore suffisamment élevé pour réussir ce tour de force.
    
     Le ton monte et l’odeur de soufre devient toujours plus présente. Les esprits eux-mêmes semblent en décomposition. Si les idées avaient une odeur, en cet instant elles seraient nauséabondes. Au fur et mesure que le temps s’écoule, plus un n’a le désir de sauver la forêt et ne nourrit à sa place que l’orgueil de vouloir laver son « honneur ».
    
     Un peuple si grand, si sage, et dont la renommée va au-delà des mers ; ce peuple est aujourd’hui si corrompu. Mon futur compagnon n’a maintenant que le choix entre courber l’échine ou être brisé. S’il se rebelle il sera brisé de l’extérieur. S’il ploie, il le sera de l’intérieur ! Il est bien évidemment incapable de faire un tel choix et ne sait pas encore prendre le recul nécessaire pour se préserver. À ce moment précis, Manîthil a la sagesse de le soustraire à ce terrible dilemme et l’attire en arrière pour le mener loin de l’assemblée. Palantir ne peut bien évidemment pas s’opposer au seul soutien qu’il lui reste ici. Elle lui évite ainsi de prendre une décision impossible et préserve ses forces pour une prochaine bataille. Cela lui coûte et son cœur saigne, mais il sait qu’il est incapable de faire un quelconque choix. Alors, il est soulagé de ne pas avoir à se positionner. Il part sous les quolibets.
    
     Son intervention se voulait salvatrice mais il laisse le champ libre à son détracteur. Aldaron réinvestit immédiatement les lieux et poursuit son discours après avoir ridiculisé son jeune contradicteur. Il remporte maintenant l’adhésion de l’assemblée et les derniers bastions de résistance rendent les armes. Le village célèbre la future guérison de leur mère nourricière avec une certitude aussi déconcertante qu’infondée. Je me demande si chacun n’irait pas jusqu’à s’immoler dans un grand feu de joie tant ils sont tous pris dans un délire fanatique.
     Le spectacle est tout simplement horrifiant !
    
    * * *
    
     Une pièce ronde, agrémentée de tentures bleu indigo. Plusieurs fenêtres laissent entrer un océan de lumière, des rideaux de mousseline blanche comme l’écume de mer les décorent. Au centre, une fontaine d’où jaillit une eau cristalline et fraiche ; quelques coussins de soie couleur de nacre avec en leur centre, une perle. Décidément, je trouve que Manîthil a beaucoup de goût. Je me sens particulièrement bien et apaisée dans son antre.
     Ce n’est visiblement pas suffisant pour sortir Palantir de son hébétude. Les derniers évènements sont un choc pour lui.
    
     — Te rends-tu compte des conséquences de ton attitude, Palantir ? lui demande Manîthil, avec tendresse et autorité.
     — Ce n’est pas juste, répond le jeune elfe, sidéré.
     — Tu t’es mis tout le village à dos ; ils te sont tous hostiles maintenant. Tu as été particulièrement immature et irresponsable. Penses-tu que ce soit la bonne méthode pour faire valoir tes idées ?
     — Mais Aldaron est mauvais, je ne comprends pas.
     — Il y a beaucoup de choses que tu ne comprends pas Palantir, à commencer par la subtilité. Je sais bien que tu me penses naïve ; mais il viendra un temps où tu verras les choses sous un autre angle.
     — Mais on ne peut pas le laisser faire.
     — Commence par méditer sur les évènements et apprends à regarder plus loin que le bout de ton nez. Même s’il est un peu grand, il ne le sera jamais assez pour te donner le recul nécessaire pour juger les évènements avec sagesse.
     — Ce n’est pas juste.
    
     J’ai l’impression que mon jeune compagnon est cloué au sol. Il ne bouge pas, les yeux perdus dans le vide, il semble n’éprouver aucune émotion. Mais je sens bien le bouillonnement au fond de lui ; c’est sans doute cet excès d’activité interne qui l’anesthésie. La nuit lui portera conseil. Je me désole de le voir comme ça, il est si jeune pour de tels évènements.
    
    * * *
    
     Le village a obéi à Aldaron et tous les elfes s’affairent joyeusement. Ils tranchent les cordages les uns après les autres comme leur guide le leur a ordonné. De là où je suis, j’ai l’impression d’assister au sabordage d’un navire dans une tempête. Une forme de folie collective s’est emparée des lieux.
    
     Les jours passent et la tragédie ne s’arrête pas là. Aldaron, sur la recommandation de Vása, fait dépérir les feuillages sur les toits des maisons pour éclaircir l’ensemble du village et laisser la lumière pénétrer la canopée.
    
     — La lumière est source de vie, dit Aldaron. Jusqu’ici, nous l’avons étouffée. Nous devons maintenant lui ouvrir la voie pour qu’elle reprenne sa place !
    
     Au fur et à mesure que cette cité forestière plurimillénaire sape ses propres fondements, Aldaron semble revigorer sa démarche, ses mots et sa voix. Mais dans le même temps, il semble flétrir toujours un peu plus comme consumé de l’intérieur.
    
     Les elfes du village ont pris leur parti. Pour ne pas souffrir du choix paradoxal et impossible dans lequel ils se sont laissé enfermer, ils obéissent à Aldaron en mettant tout leur cœur à l’ouvrage. Il y a comme une transe collective à l’œuvre où chacun rit de sa propre mort à venir.
    
     Aldaron est grisé par cet apport nouveau et incessant d’énergie et il semble ne plus pouvoir s’en passer. Il en demande toujours plus, mais toujours sous couvert de bons sentiments. Et chacun, toujours plus engagé dans cette folie, ne cesse de se soumettre à ses injonctions.
    
     Il me vient en tête l’image d’un serpent qui se dévore éternellement par la queue. Mais là, il semblerait qu’il parvienne à se digérer sans avoir le temps de se reconstituer. Il est en train de s’avaler lui-même.
    
    * * *
    
     C’est l’après-midi, il fait beau, et Palantir fait les cent pas dans la demeure de Manîthil. Son visage exprime la colère, il menace d’exploser à tout moment.
    
     — Ce n’est pas vrai, pas possible, s’exclame-t-il. C’est une farce que le village me fait, Manîthil. J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, c’est la seule explication possible. Je ne peux pas croire que notre peuple en soit arrivé là.
     — Calme-toi, Palantir, ça ne sert à rien de gesticuler comme tu le fais, lui susurre Manîthil.
     — C’était une ruse ! Le village a une stratégie et prépare une action d’éclat contre cet apprenti tyran, j’en suis sûr. C’est pour ça qu’ils ont réagi ainsi, c’est évident. Je dois juste être patient et bientôt ils m’acclameront pour le courage de mes opinions.
     — Accepte la réalité, Palantir, ce qui est fait est fait. Il ne sert à rien de réécrire le passé, tu vas t’user la santé. Concentre-toi plutôt sur l’avenir car tu peux encore l’écrire.
     — Non, non, et non, Manîthil ! Ce n’est pas vrai, pas possible. Je ne peux pas croire que ce soit arrivé. Et quand bien même ce le serait, je refuserais encore d’y croire. Il y a forcément une autre explication. Aldaron ne peut pas gagner, ce n’est pas juste ! Cela voudrait dire que nous ne pouvons pas avoir confiance en notre mère forêt, ou bien qu’elle n’est qu’illusion et superstitions.
     — Tu y vas un peu fort mon jeune ami, sourit Manîthil. Si tu as du mal à comprendre ce qu’il se passe maintenant, tu auras beaucoup de mal à comprendre le monde par la suite. Essaye de te souvenir de ce que je vais te dire : le monde est ce qu’il est et ne sera jamais ce que tu exiges qu’il soit. Commence donc par comprendre sa nature réelle et actuelle. Cherche ensuite à connaitre ce qu’il pourrait être, eu égard à sa nature profonde. Ensuite, œuvre de toutes tes forces pour qu’il le devienne, en commençant par le plus difficile : toi-même.
     — Décidément, tu ne comprends rien, Manîthil. Ce n’est tout simplement pas possible. Tes discours ne font que lui donner raison ; tu es comme les autres, tu renonces.
    
     Manîthil reprend ses activités de méditation en laissant son protégé gaspiller son énergie. Elle a la sagesse d’apprécier la situation pour ce qu’elle est : c’est une étape nécessaire dans sa compréhension des évènements et dans son processus de deuil. Il n’y a finalement rien de grave.
    
    * * *
    
     Au cœur de sa demeure, au coin du feu, Aldaron est assis dans un fauteuil. Ce n’est pas qu’il fasse très froid ici mais le feu semble inspirer l’elfe. La pièce est grise et sinistre. En observant plus attentivement, je peux distinguer les vestiges flamboyants d’un art de vivre majestueux. Mais la finesse et les couleurs ont quitté les lieux. Tout dans cette habitation a dépéri. Tout est à l’image de son occupant. Tout est à l’image de la forêt.
    
     Aldaron bénéficie presque d’une pleine autorité sur le village. Il pense à la suite, encore et toujours. Son visage reflète ses tiraillements incessants entre la satisfaction d’être repus de pouvoir, le désir d’en avoir toujours plus et l’inquiétude devant la forêt qui se dégrade au lieu d’être en convalescence. Il comprend à peu près que la situation de crise qu’ils vivent lui offre son pouvoir actuel. De ce point de vue, la dégradation des lieux est une aubaine pour lui ; mais il ne se rend pas compte que sa position est intenable. Si la situation s’améliore, il perdra le pouvoir que ses frères lui ont abandonné ; si la situation se détériore, il perdra la vie. Il est donc condamné à se maintenir entre deux eaux, dans un difficile exercice d’équilibriste.
    
     Dans le coin opposé au feu, Vása est tapi dans l’ombre. Il ne se distingue que difficilement. Comme à l’accoutumée, il se confond avec le décor ambiant. Il est tapi comme un crocodile l’est dans l’eau près des rives du fleuve, prêt à engloutir sa proie sur son passage.
    
     Aldaron sent sa présence, il en a l’habitude maintenant. Sans se retourner, il s’adresse à lui, les yeux plongés dans son feu de cheminée. Il est calme et posé et a une voix grave et profonde. Il tente de prendre un air supérieur :
     — J’ai fait tout ce que tu as demandé, Vása, mais le résultat n’est pas encore là. Il m’en faut plus ! Je dois avoir le contrôle complet des lieux et des évènements. Je dois revenir à l’harmonie d’autrefois. Tu m’as assuré pouvoir le faire. Il est maintenant temps de voir les résultats. C’est ce qui était convenu, alors pourquoi ne sont-ils pas là ? M’aurais-tu manipulé ? M’aurais-tu menti ?
    
     Derrière lui, Vása le scrute. Le temps est comme suspendu pendant un instant. La Grande Ombre ménage ses effets. Il se fait désirer pour mieux piéger sa proie, puis il prend un ton sournoisement accusateur :
     — Le village ne travaille pas assez vite et nous perdons du temps. Aucune des améliorations que vous apportez ici ne compense le mal que vous continuez à infliger à la forêt !
    
     Sa voix est très grave et semble venir d’outre-tombe. Il poursuit d’un ton faussement empathique :
     — Je vois bien que vous vous donnez beaucoup de mal, et vos efforts vous honorent. Mais si tu veux être à la hauteur de ta mission, Aldaron, il te faut aller plus vite. Tu en as la capacité, mais toi seul peut en décider.
    
     — Je fais le maximum, Vása, tu le sais très bien, répond Aldaron, piqué au vif. Nous ne pouvons pas déployer plus d’énergie que nous en avons. As-tu seulement idée des sacrifices physiques que cela nous coûte à tous ?
    
     Le vieil elfe décharné tente maladroitement de retourner la situation :
     — Puisque tu es de si bon conseil habituellement, as-tu seulement une solution à ça ? Rien n’est impossible pour toi, bien évidemment, alors je t’écoute !
    
     Le piège se referme sous mes yeux. Aldaron vient de donner à Vása le bâton pour se faire battre.
    
     — Bien sûr que rien n’est impossible pour moi, dit la Grande Ombre. Si je le décide ! Rien ne m’obligeait à vous venir en aide et pourtant je l’ai fait. Tu étais perdu et tu avais besoin d’être relevé. Et je t’ai relevé tandis que toi-même tu n’y croyais pas. Je t’ai relevé malgré toi ! N’étais-ce pas alors chose impossible ? Et pourtant je l’ai fait. Maintenant que tu es là où tu es, Aldaron, veux-tu redescendre là où tu étais ? Ou bien veux-tu monter là où je t’invite à aller ? Je n’ai qu’à t’abandonner à ton sort pour que tu retrouves la pleine maitrise de ta si triste et inéluctablement désastreuse vie. Mais si au contraire tu veux atteindre le sommet que je te propose d’atteindre, il te faudra m’ouvrir un peu plus les portes de ton âme. Le veux-tu vraiment ? demande-t-il avec une intimidation à peine voilée.
     — Bien sûr que je le veux ! affirme Aldaron d’un ton mal assuré.
    
     L’elfe oscille en permanence entre la peur d’être seul sans Vása et le grisant sentiment de puissance que lui offre la situation actuelle. Par peur ou par envie, il ne peut pas le quitter car, s’il le faisait, il devrait alors courir le risque de voir son monde s’effondrer sous lui. Il préfère encore perdre sa liberté et sa dignité plutôt que de perdre le monde qu’il s’est construit, aussi imaginaire soit-il.
    
     — Je me suis entièrement sacrifié à notre mère nourricière, affirme péremptoirement Aldaron, comme pour mieux se convaincre lui-même et ne pas voir la triste réalité en face. Rien ne peut me faire peur ou me faire reculer s’il s’agit de son salut !
     — Parfait mon ami, c’est parfait, le flatte Vása. Je n’en attendais pas moins de toi. J’ai tout de suite su que tu étais un être exceptionnel. Tu viens encore de me le prouver. Ton père serait fier de toi ! Tu as déjà accompli beaucoup mais tu accompliras encore plus bientôt. D’ici là, il te faudra réunir les ingrédients que je vais t’énoncer. Veille scrupuleusement à ce qu’ils soient tous là si tu veux que je couronne tes projets de succès. Si un seul parmi eux manque à l’appel, je ne pourrai pas te venir en aide. Et ce sera de ta faute, pas de la mienne. Alors écoute bien.
    
     Aldaron est pendu à ses lèvres qu’il n’a jamais vues. Son cœur est serré. Il n’a plus l’ascendant sur Vása. Au contraire, il semble qu’il soit irrémédiablement sous son emprise.
    
     — Procure-toi un bol de pierre de lave des volcans au-delà des grandes plaines de l’Est, déclame Vása. Procure-toi de l’encens à la fragrance délicate de narcisse des étangs du Sud. Procure-toi vingt-et-un morceaux de bois de Cyprès de la forêt de longue vie à l’ouest des grandes chutes. Procure-toi sept morceaux de bois de Peupliers des marécages du nord. Procure-toi un morceau de cire noire des forges naines de l’Est. Procure-toi un sachet de cristaux de sel en provenance des mines de sel du royaume des Gnomes du Nord. Procure-toi enfin un couteau fait d’un éclat d’obsidienne brut. Quand tu auras réuni tous ce matériel, attends la prochaine nuit de nouvelle lune. Cette nuit-là, soit seul dans ta demeure ! Je te rendrai visite. Si tu fais exactement ce que je te dis, je te donnerai alors le pouvoir que tu attends. Ne me déçois pas, Aldaron ! Ta récompense sera à la hauteur de ton engagement. Elle sera ce que tu mérites !
    
     Sans lui laisser le temps de répondre, Vása s’évanouit sans bruit et sans laisser de traces. Comme si toute cette conversation n’avait jamais existé ailleurs que dans la tête d’Aldaron.
    
     Perplexe, il n’en est pas moins déterminé à réunir les composants demandés avant la nouvelle lune. Il n’a pas d’autre choix, quoi qu’il lui en coûte.
    
    * * *
    
     La lune est pleine, argentée et éclatante. L’eau qui coule ici lui sert de miroir. Le ciel semble dégagé au-dessus des hauts feuillages et l’on distingue l’étoile polaire qui brille.
     La cascade déverse son eau et berce la forêt de sa suave mélodie forestière. Manîthil est au milieu des eaux ; elle fait danser les flots devant elle, puis autour d’elle. Toute en jouant de son art magique, elle ondule au gré de la bise nocturne comme une herbe grasse. Ses bras dessinent des vagues, les flots lui répondent, puis elle verse l’eau ; de sa main droite sur la berge, de sa main gauche dans la rivière.
     Manîthil brille de mille feux, extérieurement comme intérieurement. Elle chantonne et sa voix est douce. Elle tranche avec celle de Palantir qui rumine inlassablement sa colère.
    
     — Le village n’est peuplé que de lâches et d’imbéciles, enrage le jeune elfe. C’est de leur faute si nous en sommes là. Ils n’ont pas le courage de prendre leurs responsabilités et d’affronter Aldaron comme ils devraient le faire.
    
     Hou-hou, hou-hou, hou-hou, hulule une chouette dans les bois.
    
     — Je suis responsable, je n’ai pas été assez persuasif. J’aurais dû mieux expliquer la situation, ils auraient compris. Comment rattraper mon erreur ? se lamente-t-il.
    
     Hou-hou, hou-hou, hou-hou, lui répond la chouette que je ne distingue pas.
    
     — Mère, si tu me permets de mettre fin aux ravages de Vása et de son sbire Aldaron, je jure solennellement de te servir fidèlement toute ma vie durant, supplie-t-il. Je t’en conjure de toutes mes forces, donne-moi la force de ne pas les laisser nous détruire.
    
     Hou-hou, hou-hou, hou-hou, continue la chouette.
    
     — Aldaron, je jure de te faire payer chèrement les outrages que tu imposes à ton peuple, gronde-t-il. Tu regretteras amèrement de m’avoir humilié comme tu l’as fait pour servir tes noirs desseins.
    
     Pendant que Palantir sert les poings de colère, Manîthil sort de l’eau, souriante.
    
     — Eh bien Palantir, il semble qu’Aldaron soit plus fort que tu ne le juges ; bien qu’il ne soit pas là, il arrive à te blesser. Si tu poursuis, il parviendra même à te détruire. Il faut dire que tu es un garçon très serviable ; puisqu’il est malade est impotent, tu rends service en faisant tout le travail à sa place. Que tu es consciencieux, ironise-t-elle.
    
     Après un temps de silence, elle reprend avec toute son affection :
     — Ne le laisse pas t’atteindre ainsi Palantir, ne le laisse pas salir ce qu’il y a de plus beau en toi. Je sais que ta révolte est une étape nécessaire à ta guérison, mais dépasse ta colère, tu vaux mieux que ça.
    
     Une larme perle sur la joue de Palantir, puis une deuxième. Sa rage ne réussit pas à le quitter. Au contraire, elle invite l’amertume et l’esprit de vengeance, ses deux fidèles amies. Depuis des temps immémoriaux, ces trois furies font des ravages partout où elles passent.
    
    * * *
    
     Au petit matin suivant, Aldaron convoque quatre des elfes voyageurs du village. Ce sont d’anciens aventuriers qui explorèrent jadis les contrées lointaines. Leur expérience est nécessaire au succès de son entreprise mais il doit leur taire son véritable but.
     Il a demandé à Anardil de porter son message afin qu’ils soient tous immédiatement réunis. Ils partiront sans tarder en fin de matinée. Celui-ci s’acquitte de sa mission avec le plus grand zèle. L’aube l’accompagne et il délivre la missive d’Aldaron à chacun des quatre elfes désignés.
    
     Il frappe à la porte de Baragund et Belegund. Les deux frères aventuriers ont une longue expérience et une grande insouciance du danger.
    
     — Aldaron vous demande de le rejoindre immédiatement. Il souhaite vous confier une mission.
     — Chouette ! s’exclame Baragund. De l’action ; on va s’amuser un peu.
    
     Entendant ça, Belegund se précipite derrière son frère un large sourire sur le visage.
    
     — On arrive tout de suite.
    
     Il frappe à la porte de Voronwë. Le vieil elfe a parcouru les contrés lointaines plus que quiconque et sa connaissance est aussi large que sa sagesse. Son calme est légendaire.
    
     — Aldaron te demande de le rejoindre immédiatement. Il souhaite te confier une mission.
     — Très bien, j’arrive, Anardil.
    
     Il frappe à la porte de Morwën. La jeune elfe n’est pas une aventurière à proprement parler. Tout au plus a-t-elle accompagné Thuringwethil dans son voyage vers le Nord il y a de cela quelques lunes. Son inexpérience devrait la disqualifier mais Aldaron a senti en elle une alliée fidèle et subordonnée. Quelques simulacres de titres ou de pouvoir suffisent à captiver son esprit comme un hochet capte celui d’un bébé.
    
     — Aldaron te demande de le rejoindre immédiatement. Il souhaite te confier une mission.
     — C’est vrai ? répond-elle toute excitée. Aldaron veut me confier une mission ? Il a confiance en moi ? J’arrive tout de suite, Anardil. Je me dépêche pour ne pas être en retard.
    
     Voronwë se présente le premier chez Aldaron, il est toujours ponctuel. Il est suivi par Morwën, elle est douce et a le regard perçant. Enfin, Baragund et Belegund ferment la marche, les deux frères sont toujours inséparables.
    
     Aldaron les accueille un à un, avec chaleur et solennité. Sa pièce principale est chauffée par le feu qui crépite dans la cheminée. L’atmosphère est lourde et aucun d’eux ne se sent vraiment à l’aise. La décoration intérieure est plus sinistre que n’importe où ailleurs, même si la dégénérescence des lieux touche chaque recoin de la forêt et chaque habitation. Les quatre elfes étant là, Aldaron ferme la porte et leur sourit, avant de prendre la parole d’un air grave.
    
     — Mes frères, je travaille sans relâche pour relever l’esprit des bois da sa funeste léthargie. C’est non seulement complexe mais également dangereux.
    
     Pour donner plus d’effet à son discours, il commence à marcher lentement dans cette pièce exiguë en plantant son regard dans le plancher.
    
     — Vása m’apporte son concours et ensemble nous réussirons. Je vous l’ai promis !
     — Et nous avons confiance en toi, Aldaron, intervient Morwën. Nous reconnaissons tes efforts et ton engagement ; nous te soutenons !
    
     Aldaron relève la tête et pose son regard sur Morwën avant de le perdre aussi loin qu’il le peut au travers de la fenêtre.
    
     — Pour y parvenir, je travaille sur un rituel magique ; il procurera la guérison dont notre mère nourricière a besoin pour se relever. Ce rituel réclame un grand savoir-faire et nécessite des ingrédients spécifiques.
     — Il va falloir voyager alors ? s’extasient Baragund et Belegund. Aller à l’aventure c’est excitant !
     — Je ne peux parvenir seul à réunir les composants nécessaires à son accomplissement. J’ai donc besoin de votre aide. Je vous ai choisis pour vos qualités et pour la confiance que je vous porte.
    
     Aldaron se poste devant le doyen de l’assemblée et le regarde droit dans les yeux avec un sourire de tendresse :
     — Voronwë. Ta sagesse est légendaire et ta connaissance ancienne. Tu es le plus qualifié d’entre nous tous.
    
     Il s’avance maintenant devant les deux frères.
    
     — Baragund et Belegund, vous êtes intrépides et vous symbolisez à vous seuls l’aventure. Vous êtes faits pour cette mission.
    
     Il s’avance enfin devant la cadette.
    
     — Tu es encore jeune, Morwën, mais Thuringwethil t’a montré la voie. L’engagement et la grande responsabilité dont tu fais preuve compensent largement ton inexpérience ; et tu surpasses déjà de beaucoup certains de tes ainés. J’ai besoin de toi !
    
     Aldaron s’éloigne d’un pas et les regarde tous avec affection.
    
     — Votre esprit clairvoyant sait séparer la lumière des ténèbres. Cette mission réclame le plus grand secret et ne peut réussir sans le concours de talents tels que les vôtres.
    
     Il arbore à nouveau un regard grave.
    
     — La forêt se meurt, et chaque jour qui passe est un jour qui nous rapproche de la catastrophe. Nous devons agir au plus vite, sans perdre de temps.
    
     Après un silence, il reprend.
    
     — Je vous demande donc de vous mettre en route dès ce matin. Vous voyagerez jour et nuit pour vous procurer les ingrédients que je vais vous indiquer. Si vous acceptez de m’aider !
    
     Aldaron s’adresse aux quatre elfes en posant tour à tour son regard sur chacun d’eux :
     — Acceptez-vous de servir notre mère forêt ? Acceptez-vous de voyager pour réunir ici-même les ingrédients nécessaires à sa régénération ?
    
     La demande d’Aldaron a de quoi les surprendre. Habituellement, ces décisions sont traitées dans la clarté du conseil des sages et non dans la pénombre d’une habitation. La perplexité se lit dans les regards mais elle ne compense pas la fougue et la naïveté de Morwën qui est prête à la satisfaire. Baragund et Belegund ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et suivent la tendance. Seul Voronwë pourrait s’opposer à Aldaron et ruiner ses projets. Car si la voie de la sagesse ne s’incline pas, les autres n’iront pas non plus.
     Il se remémore l’affront de Palantir lors de la dernière réunion publique et voit Morwën prête à partir. Il se remémore la pression de la communauté qui a suivi l’affront et il ne veut pas porter la responsabilité du désastre à venir. Il est en minorité dans cette petite assemblée et c’est ce dernier élément qui le fait basculer. Il hoche de la tête pendant que chacun l’observe, puis les quatre voyageurs répondent à l’unisson :
     — Oui nous acceptons, Aldaron. C’est un honneur de servir notre mère forêt !
     — Parfait ! déclame-t-il.
    
     Aldaron rayonne à présent pour amadouer ses nouveaux disciples et sceller leur soumission. Puis il passe en revue les détails de la mission de chacun.
    
     — Baragund, tu voyageras vers le sud, et tu me rapporteras de l’encens à la fragrance délicate de narcisse des grands étangs de Puycalm. Tu commerceras avec les villages humains aux alentours s’il le faut.
     Voronwë, tu voyageras vers l’Ouest, et tu me rapporteras vingt-et-un morceaux de bois de Cyprès de la forêt de Longue Vie à l’Ouest des grandes chutes de Châteauécume.
     Morwën, tu voyageras vers le nord, et tu me rapporteras sept morceaux de bois de peupliers des vastes marécages de Mornefosse. Tu me rapporteras également un sachet de cristaux de sel en provenance des mines du royaume Gnome de Moygaddy.
     Belegund, tu voyageras vers l’est, et tu me rapporteras un bol de pierre de lave des volcans de Morneroche au-delà des grandes plaines de Hautséjour. Tu me rapporteras également un morceau de cire noire des forges naines situées au pied du volcan Roquefière. Enfin, Tu me rapporteras un couteau fait d’un éclat d’obsidienne brut. En voyageant vers le sud depuis Roquefière, tu trouveras un petit volcan au bord du lac d’Eaufière. Là tu pourras trouver de l’obsidienne.
    
     Aldaron leur ayant exposé les faits et les détails de la mission de chacun, personne n’a de question à poser. Il s’adresse alors aux quatre aventuriers en même temps :
     — Partez, maintenant, et revenez le plus vite possible. Notre destin est entre vos mains.
    
     La fierté au fond des yeux, les quatre aventuriers sortent de chez le grand elfe pour se préparer à accomplir leur devoir. En fin de matinée, ils sont tous prêt et entament leurs voyages.
    
     La journée s’achève et je m’élève très haut au-dessus de la forêt. Le crépuscule de l’Ouest garnit le ciel de ses teintes orangées et de là où je suis, je regarde au loin dans les quatre directions. Baragund, Voronwë, Morwën et Belegund marchent fièrement vers leurs destinations respectives. Ils ont le cœur satisfait de servir leur mère nourricière. Mais aucun d’eux ne se doute qu’ils dressent le bûcher sur lequel ils seront eux-mêmes immolés.
    

Texte publié par Roriil Cremieel, 18 mai 2016 à 19h49
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