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Roriil Cremieel, la quête de l'éternité
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Tome 1, Chapitre 4 « La genèse de l’Elfe » Tome 1, Chapitre 4
La nuit est tombée depuis longtemps et la lune est haute dans le ciel. Les étoiles brillent au firmament. L’immensité céleste me laisse pantois ! Tant de profondeur, une telle étendue, et tant de souvenirs disparates.
    
     Le reptinahain et l’humaine dorment profondément. Ils n’ont eu aucune difficulté à trouver le sommeil après les tribulations que nous venons de vivre. Leurs corps et leurs esprits ont été mis à rude épreuve sur une longue période. Ils ont besoin d’un long temps de repos pour retrouver leurs forces. Les elfes ont besoin de beaucoup moins de sommeil comparativement aux autres races et un simple temps de méditation ou de profonde réflexion suffit à les reposer. C’est pour cette raison que Roriil Cremieel assure la majeure partie de la garde de cette nuit. Je les observe tous tout au long de la nuit, ils me fascinent.
    
     Que me dis-tu ? Quand est-ce que moi je dors? Voilà une pensée directe et étrange de ta part. Enfin, quelle question ! C’est évident voyons !
    
     En fait non. En y réfléchissant bien je ne me souviens pas avoir jamais dormi. Mais cela ne veut rien dire tant mes souvenirs sont embrouillés.
    
     Après réflexion, finalement, tu as peut-être raison de poser la question ! Mais, je n’y répondrai pas pour autant ! Non que je ne veuille pas. Mais simplement parce que je ne m’en souviens pas.
    
     D’ailleurs, en y réfléchissant bien, toi non plus tu ne dors jamais ! Tu es tout le temps là à m’épier. Jours et nuits, dès que je fais quelque chose tu es là. Sauf quand tu te sauves, en plein milieu d’une bataille. Tu as peut-être trouvé une excuse ? Peut-être faisons-nous partie du même monde ? Qu’en dis-tu ? Es-tu là ?
    
     Comme d’habitude, tu poses beaucoup de questions mais tu ne réponds à aucune. Étrange que tout cela !
    
     Étrange aussi le regard de Roriil Cremieel ! Depuis qu’il a pris son tour de garde, ses yeux sont en permanence plongés dans ceux de l’enfant qui ne dort pas non plus. Est-ce de l’amour ou de l’hypnose ?
     Il est évident que nous ne sommes pas au bout de nos surprises avec ce bébé. Je les observe tous les deux sans comprendre ce qui les lie. Mis à part leurs regards fixes, je ne vois rien de particulier entre eux. Il est si fixe d’ailleurs qu’aucun des deux ne cligne des yeux. C’est pourtant un réflexe naturel et incontrôlable car s’ils restent à côté du feu sans humidifier leurs rétines, ils pourraient assécher leurs yeux et dégrader leur vue. Que se passe-t-il alors ?
    
     En observant de plus près, je perçois un léger scintillement entre le mage et le bébé. Il part de la tête de l’elfe et va en ligne droite jusqu‘à celle de l’enfant. Pour le voir, il me faut l’observer de façon détachée, sans appuyer mon regard sur un point particulier. Je procède ainsi et une impression étrange me gagne. C’est comme si l’espace et la réalité étaient déformés entre eux. Je poursuis en ouvrant mon champ de vision au plus large pour mieux me rendre compte de l’ensemble de la scène.
    
     Au sol, une bise froide circule sous forme de volute rampante et un grand Paon de nuit se soumet à ma vue. Ce fascinant papillon de nuit virevolte au-dessus des têtes. Il est venu de je ne sais où. Il s’approche de la ligne scintillante et lui tourne autour comme un tourbillon tourne sur lui-même dans une rivière. Ses ocelles ressemblent à deux yeux qui me fixent entre deux battements de cils. Bien qu’elle soit imperceptible, il semble attiré par la lumière émise par le fil. Peut-être l’un des deux est-il imaginaire ?
     C’est surprenant car ce n’est pas la saison des papillons. Nous sommes en hiver, la neige couvre les sols et il fait bien trop froid pour un tel insecte que ne se déploie qu’avec une température ambiante élevée. La chaleur du feu serait-elle suffisante pour lui donner vie ? Pourtant elle n’est que locale. Ou bien la chaleur est-elle irradiée par le fil en plus de la lumière ?
    
     Le temps semble suspendu. Roriil Cremieel et son protégé ne bougent toujours pas, ils sont pétrifiés. Seul le bruissement du vent dans les feuilles répond au crépitement du feu de camp. Ce relatif silence donne à l’espace un aspect infini dans lequel je me perds. La lune qui est à son zénith semble avoir ouvert une faille temporelle dans laquelle nous nous serions tous engouffrés. Depuis combien de temps tout ceci se déroule-t-il ?
    
     Ouhou. Ouhouhou, entends-je.
    
     Je dois maintenir ma concentration ! Je ne veux pas fixer l’animal qui se manifeste, je veux au contraire le percevoir dans mon large champ de vision. Ce moment est trop beau, trop fascinant, trop envoûtant pour le briser stupidement.
    
     Encore un effort ! Ah ça y est le voilà ! Je distingue peu à peu le volatile. C’est une chouette boréale qui est perchée dans un conifère bleu, un peu plus loin dans les bois. Son bec couleur ivoire luit dans les sous-bois. Il reflète la faible lumière de notre petit brasier de campement. L’oiseau est bien alerte. Ses deux disques faciaux largement déployés font ressortir ses yeux jaunes et intenses. Cela lui donne une expression sévère.
    
     Ouhouhou-ou, crie-t-elle. Ouhouhou-ou-ouhouhouhouhou.
    
     Son plumage gris et blanc lui offre un camouflage parfait dans ce paysage hivernal si bien que l’on ne voit que ses yeux jaunes sur la branche. Ils sont comme suspendus dans le vide.
    
     Ouhouhou-ou. Ouhouhou-ou. Ouhouhou-ou-ouhouhouhouhou
    
     Le son se répercute en échos, rebondissant sur les pans forestiers de cette vallée improvisée qui dispute la qualité de ses propriétés acoustiques avec les montagnes. Les yeux de l’animal semblent se détacher de son corps. Ils flottent dans les airs et rejoignent le papillon qui tourbillonne toujours autour du fil luminescent.
     L’insecte parait étonnamment grand tout à coup. L’elfe quant à lui semble bouffi. Je le perçois comme je percevrais mon image déformée dans un miroir convexe. J’entends les percussions rythmiques de son flot sanguin qui coule suivant les pulsations de son cœur. Le bruit de l’elfe devient assourdissant et enivrant en même temps.
    
     Les cris de la chouette s’étirent « Ou-hou-hou. Hou-hou-hou », de plus en plus « Ou-hou-hou-hou. Ou-hou-hou-hou », et le temps s’allonge. Chaque évènement aussi petit soit-il dure une éternité à lui tout seul. Une image surréelle m’apparait. La lune et la chouette forment deux yeux. Le feu de camp forme un menton. Les branches des arbres forment des cheveux. Et ce fil luminescent dessine une bouche. Elle s’ouvre doucement et aspire mon monde. Tout semble s’y engloutir sans pour autant changer de place. La scène est fantasmagorique. J’observe sans bouger le corps ni le regard. Je suis comme médusée et tout est figé autour de moi. Tout, sauf le flot continu des flammes du feu de camp qui se balancent de gauche à droite comme un charmeur de serpent hypnotise son reptile. J’ai la sensation d’être le serpent que l’on charme et mon esprit est fixé sur la bouche qui s’ouvre toujours plus grande tout en se balançant au rythme des ballerines rougeoyantes. Je suis obnubilée par la scène et je me sens irrésistiblement attirée vers cette ouverture sans pourtant jamais ressentir la moindre peur. Un sentiment de déjà vu et de déjà vécu m’envahit. La curiosité me pousse à répondre à cet appel qui est comme une évidence, comme un rendez-vous déjà pris depuis longtemps et qui se rappellerait à moi. Le tambour sanguin rythme toujours mon univers de façon obsédante et remplace les images autour de la scène centrale sur laquelle je suis fixée. Le rythme régulier me place hors du temps et me fait perdre la conscience de son écoulement.
    
     Le grand Paon de nuit se jette à présent dans la faille béante ouverte devant lui. Un tourbillon de réalité m’aspire et je tombe à sa suite. Le hululement de la chouette boréale n’est plus perceptible qu’en écho, comme si je me trouvais dans une profonde vallée et que ce cri animalier venait d’au-delà des montagnes environnantes. Ma chute est vertigineuse. Les battements du cœur de l’elfe sont omniprésents. Ils ne font pas partie de ma réalité, ils sont « ma » réalité.
     Je chute encore et encore et je suis toujours à la poursuite du papillon nocturne qui m’invite à dissiper mes ténèbres et ouvrir mon esprit. Autour de moi tout tourne en un gigantesque kaléidoscope. Un tourbillon d’images, d’odeurs et de sons m’aspire comme l’œil d’un cyclone happe tout sur son passage.
     Tout s’accélère et un brouillard s’installe. Toutes les images deviennent floues comme une trainée de fumée. Puis tout s’évanouit, autant les images que les sons. Ils sont comme distordus à l’infini. Je perds conscience.
    
    * * *
    
     Un rayon de soleil matinal m’illumine. Difficile de voir quelque chose. Au milieu de ce rayon, un œil. Peut-être est-ce une persistance rétinienne due à l’astre suprême. La forêt où je me trouve est immense. Les arbres s’élancent à perte de vue vers les cieux. La végétation est dense mais suffisamment ouverte pour que le bois soit nimbé d’une chaude et claire lumière qui se réfléchit sur la rosée du matin comme elle le ferait sur des milliers de miroirs naturels.
    
     Je m’éveille sur un lit de jacinthes des bois de couleur bleu azur. Les cloches allongées de ces fleurs diffusent un parfum féérique tout autour de moi. Je suis comme dans une bulle de senteurs magiques. Ma couche florale est comme une île azure sur une mer de scilles bleu vif dont la couleur tranche avec celle des jacinthes. Ce parterre de fleurs a quelque chose de magique. Il embrase mon âme et la remplit de joie. La bise qui accompagne l’aurore me donne la sensation de naviguer sur un océan magique couvert d’un firmament chlorophyllien.
    
     Autour de moi, les troncs des arbres sont robustes et noueux. Leur couleur brun foncé se marie à merveille avec le marron terre de Sienne dont les reflets mordorés rehaussent la brillance chaude de la lumière du matin. Les feuillages arborent une couleur verte intense. Une odeur de sous-bois musqué est présente partout en arrière teinte et témoigne de la vitalité des organismes vivant ici. Les végétaux comme les animaux.
     Quelques lierres tombent des chênes comme des colliers tombent au cou des jolies dames dans les châteaux des nobles humains. La forêt est parée de ses plus beaux atours, c’est comme une fête organisée en mon honneur avec un décorum exceptionnel fait de faste et de luxe naturel. Le spectacle est merveilleux à regarder.
    
     Un rire enfantin rompt le silence des lieux. Venant du centre de la sylve il me donne l’impression d’avoir été amplifié par magie. Comme le ferait un messager des dieux, le vent semble l’avoir porté à travers les bois : la forêt me transmet ce message et m’invite à rejoindre l’auteur de ce son. Je dois donc me mettre en route pour découvrir ce qui est à l’origine de cette mélodie joyeuse.
    
     Je prends mon envol. Je m’élève et je parcours les lieux au plus haut point sous la canopée. J’ai l’impression de voler au plafond voûté d’une immense cathédrale végétale. À intervalles réguliers, les lourdes branches se croisent en une clef de voûte magnifique. L’air du sous-bois est vivifiant et me nourrit tout autant qu’il me porte. Il est chargé d’une énergie féconde et omniprésente qui me remplit à chaque inspiration.
    
     Je distingue un peu plus loin un chêne puissant au tronc majestueux qui se distingue parmi les autres. Il s’impose comme le patriarche des bois. Je me stabilise pour admirer l’ensemble. Son écorce accidentée témoigne de son âge tout autant que de sa force. Devant lui, telle une sentinelle minérale, se dresse un obélisque de granit brut qui s’enfonce dans le sol. Il est une griffe que la terre planterait dans son manteau pour en déchirer la croute et il se dégage de ce caillou une énergie magique extraordinaire.
    
     L’arbre a la particularité d’être ceint par un escalier en bois qui monte jusque dans les cimes. Il est soustrait au regard des curieux par un habile camouflage de lierres. Mes yeux l’empruntent pour monter aussi haut que possible jusque dans la canopée où j’ai besoin d’un long temps d’observation pour y distinguer une demeure dissimulée derrière les branches. Puis une deuxième, puis une troisième, puis un village entier.
     C’est un labyrinthe végétal qui entrelace ses branches sur plusieurs hauteurs. Une structure magistrale est à l’œuvre. En observant plus longuement, mon regard s’adapte à l’environnement ambiant. Je distingue maintenant des reflets argentés en halo autour d’amas de feuilles et de branches habilement organisées ; l’ensemble parait naturel. Les habitations sont savamment camouflées et des rayons de lumière percent à travers les feuillages. Sur chaque demeure, ils frappent le cristal qui en orne la toiture de feuillage. Ils s’y reflètent en un scintillement discret, presque imperceptible. L’ensemble des lieux est nimbé d’une aura bleutée dont la nuance est proche de celle du ciel. On croirait à un mirage !
    
     Un jeu d’échelles de corde habilement dissimulé dans les feuillages crée un réseau de communication ingénieux et en harmonie avec son environnement. Les enchevêtrements de logis et de passages figurent un réseau puissant et complexe. En observant les déambulations des uns et des autres suffisamment longtemps, je peux imaginer chaque membre de la communauté comme autant de messages envoyés par l’esprit des bois.
    
     Je m’élève dans les airs et m’approche discrètement des habitations pour mieux distinguer les formes en mouvement. La beauté majestueuse et naturelle de ces habitants ne laisse aucun doute sur qui ils sont. Je suis dans un village d’elfes sylvestres, gardiens de l’esprit de la forêt !
    
     Les arbres sont si hauts et les structures si dissimulées qu’il faut être un aigle pour distinguer ce lieu sans y avoir été invité au préalable. C’est une chance que de pouvoir être là.
    
     Je m’approche encore un peu plus pour admirer le site et en percevoir les arcanes tant chaque minute d’observation me donne de nouvelles clefs de compréhension. En étant plus près maintenant, je distingue avec plus d’acuité d’où vient le rire enfantin entendu auparavant. Mais il me faut encore prendre de la hauteur pour avoir une vision d’ensemble et distinguer avec précision et certitude ce qui a suscité ma curiosité.
    
     L’ayant fait, je vois des enfants qui jouent dans le centre du village, là où il n’y a aucune demeure. Je les distingue plus facilement maintenant. Au milieu de la place se trouve un autel fait de marbres bruts nonchalamment posés. Il est orné de lierre vivace et rehaussé d’un imposant cristal taillé. L’ensemble est-il le témoignage d’un culte rendu à la nature ? Manifeste-t-il un égrégore de la forêt ? Ou bien n’est-ce qu’un simple lieu de réunion ? Difficile de répondre en cet instant. Je sais simplement qu’il y a de l’ingéniosité à l’œuvre pour soutenir un tel édifice. Le cristal émet un scintillement doré qui vibre comme une respiration des bois. Si la sylve possède une âme, assurément, voici son cœur qui palpite !
    
     Des cris transpercent la verdure au-dessus de nos têtes. Des aras de Spix volent en nuée au-dessus des habitations. C’est un tsunami aérien qui nous submerge et nous engloutit sous une vague irréelle. On distingue ses ondulations éclairées par le soleil. Un mot me vient à l’esprit en regardant ce tableau où chaque élément est en symbiose avec le reste du décor : harmonie !
    
     Je m’approche un peu plus des enfants pour distinguer leurs jeux. Étrangement, personne ne me remarque. En prenant conscience de cela, je perçois que les différentes auras autour de moi pulsent en rythme. L’aura de chaque elfe pulse au rythme des battements de mon cœur, celle des arbres se cale sur le cœur de la forêt, celle du marbre de l’autel est rythmé par celui de la terre. J’assiste à une symphonie lumineuse tant chaque pulsation constitue une harmonique de la plus lente d’entre elles.
     En arrière des jeunes elfes se dresse un corps mature, élancé, à la stature plus large et plus haute que celle des autres. Malgré une certaine rondeur, les traits de son visage sont un peu plus saillants qu’à l’accoutumée dans ces peuplades. Sa longue chevelure argentée tombe sur ses épaules et couvre sa tunique aux verts variés et harmonieux. Il tient dans ses bras un bébé emmitouflé dans une couverture soyeuse et ses yeux sont en permanence plongés dans les siens. Un large sourire irradie son visage et témoigne de sa joie. En cet instant précis, j’ai une sensation de déjà-vu.
    
     Il se dégage de la posture de ce grand elfe de la sérénité et un air majestueux. Son visage radieux surplombe le petit groupe d’une bienveillante affection ; les enfants s’amusent et resplendissent de joie, tandis que de larges sourires illuminent leurs visages.
     Des perruches à collier les accompagnent dans leurs distractions. Sans être apprivoisées, elles sont simplement liées à leurs compagnons de jeux. Chacun entretient ici un lien de symbiose avec la nature.
    
     Sans comprendre réellement ce qui m’a amenée en ces lieux, je passe ma journée à suivre et observer à distance le groupe de jeunes elfes accompagné de quelques adultes et du bébé. Je me sens comme prisonnière de ce dôme végétal. La seule façon de le quitter est donc de comprendre pourquoi je suis venue. Cette question me conduit des cimes des arbres aux sous-bois de la forêt, jusqu’à la petite cascade bordée d’un parterre d’ancolies mauves. Ces fleurs donnent l’illusion d’une berge mystérieuse et féérique qui constituerait un port irréel fait pour commercer avec l’autre monde.
    
     Je sens maintenant que je suis venue pour le groupe. Ou du moins pour l’un d’entre eux. Cette idée s’implante en moi et fait écho à ce que j’observe. Je contemple leurs visages et je perce leurs âmes ; je croise les regards qui un à un entrent en résonnance avec le mien, mais je ne trouve pas celui que je cherche. Pourtant, je ressens une présence particulière dans ce groupe, sans parvenir à l’identifier.
     Je regarde maintenant le nourrisson et son image a tout à coup une réalité plus manifeste que celle des autres. Il me faut encore quelque temps pour me faire à l’idée ; mais la fin de journée confirme mon ressenti. Ce bébé, c’est Roriil Cremieel avec quelques années de moins. Ce paysage n’est pas plus irréel que le précédent mais la raison me conduit à penser que je suis dans le passé du mage. Ai-je voyagé dans son histoire ou n’ai-je pénétré que dans ses souvenirs ?
    
     En me posant cette question je distingue une forme évanescente derrière lui. Une magnifique femme élancée à la chevelure couleur auburn qui lui tombe jusqu’à la taille. Bien qu’indistincts, ses traits m’apparaissent harmonieux et son visage est d’une très grande beauté. Ses yeux en amandes font ressortir le bleu intense de leurs iris qui lui donnent un regard profond. Son teint laiteux accroît l’aspect fantomatique de sa silhouette. Elle est vêtue d’une robe de mousseline d’un blanc éclatant. Un diadème d’argent entoure son crâne et fait trôner au centre de son front une émeraude pendue à un triskèle. Sa tête est légèrement penchée, elle a un sourire affectueux aux lèvres. Elle regarde avec tendresse celui que j’ai quitté et dont je serai le familier. Difficile de décrire la temporalité dans ces conditions d’autant que je me sens à nouveau aspirée.
    
    * * *
    
     Des images défilent. Elles sont comme accélérées. J’observe se dérouler sous mes yeux la vie de Roriil Cremieel qui passe à une vitesse vertigineuse. L’elfe grandit d’année en année et je le vois recevoir l’enseignement des anciens. Il partage son temps entre les fêtes du village, les jeux avec les autres enfants de son âge, le travail pour la collectivité et les explorations des bois. Il communie dès qu’il peut avec la nature et les animaux. Une vie douce et paisible se déroule en ces lieux.
    
     Bien que les évènements qui se déroulent autour de moi s’écoulent à grande vitesse, j’ai l’impression de tous les vivre pleinement. Je perçois chaque détail, chaque moment avec une grande précision et beaucoup d’attention, comme si j’en étais actrice et non pas simplement spectatrice. Au-delà des évènements, je perçois également les pensées qui irradient dans l’air ambiant ; elles fusent.
    
     Comme à notre habitude dans ce que je crois être mon présent, j’ai cru un instant que je ne percevais, dans ce passé, que les pensées de mon futur mage. Étrangement, je perçois peu à peu celle des autres enfants puis, avec le temps, je peux lire dans les esprits de chacun. D’abord les plus jeunes, ensuite les plus grands. Je découvre ainsi Glingal et Morwën, les deux complices de jeux de Roriil Cremieel alors enfant. Je comprends qu’elles sont ses deux sœurs de lait, mais je n’ai jamais su jusqu’à maintenant qu’il a ou a eu des sœurs. C’est un pan sombre de son passé sur lequel je semble lever doucement le voile. Il y a tant de complicité et d’échanges entre eux que le mot bonheur n’est pas assez fort pour les décrire.
    
     Je découvre également qu’il porte ici le nom de Palantir. Il semble que ce soit la tradition chez les elfes : leur premier nom est un nom d’enfance, puis, arrivés à l’âge adulte, ils en choisissent un nouveau. En fouillant un peu les esprits de chacun, je découvre que cela fait l’objet d’un rite de passage. Tout ceci est fascinant.
    
     Plusieurs années de la vie de Palantir se sont écoulées et le flot du temps ralentit peu à peu jusqu’à reprendre un écoulement plus habituel. Je reprends pied dans cette réalité et tout se passe à nouveau normalement. J’ai maintenant sous les yeux un adolescent en pleine force de l’âge. L’âge où l’on part à l’aventure pour explorer le monde !
    
    * * *
    
     Alors que je parcours ce village, plus vieux de quelques années, une impression étrange m’envahit. Quelque chose a changé ici. En effet, la joie et les couleurs vives ont disparu.
     Je distingue la grande silhouette solide qui déambule sur la place principale ; je sonde son esprit et apprends son nom. Il se nomme Aldaron. Il ne ressemble plus beaucoup à celui qu’il fut. Je perçois en lui une présence qui imprègne son esprit comme un poison imprègnerait ses tissus. Elle n’est pas un individu, du moins pas un être fait de chair et de sang, elle est seulement faite de pensées et de sentiments. Il me faut creuser un peu plus profondément en lui pour la trouver car cette présence est bien enfouie et cherche à se dissimuler. Pas suffisamment apparemment, car après quelques efforts, je trouve son nom : Vása, dit aussi la Grande Ombre. Elle me met mal à l’aise.
    
     Je regarde aux alentours de l’autel et je suis surprise. Cette place qui fut auparavant pleine de vie et de jeux enfantins est, maintenant, étonnamment vide. Ce lieu fut jadis le plus égalitaire qui soit, chacun ayant une place au service de l’intérêt de tous, sous le haut patronage de la forêt. Il a suffi que Vása pervertisse les cœurs pour que la dissension s’installe, portée par quelques-uns ; les plus fragiles, les plus faibles, et maintenant les plus corrompus.
     Morwën est assise sur une pierre et observe le grand elfe. Il me suffit de sonder son cœur pour savoir que le pouvoir la fascine et qu’elle tente de s’en approcher par tous les moyens.
    
     — Puis-je t’être utile Aldaron ? demande-t-elle. Tu me parais très occupé et tu sembles avoir besoin de soutien. Je le comprends parfaitement, tu as tant de responsabilités.
     — Pas le temps petite, grommelle-t-il. Une autre fois. Je dois me concentrer, ce sont des affaires d’adulte.
    
     Le grand Elfe a les cheveux abimés et rêches comme du crin de cheval. Ses traits sont usés et dessinent une mine austère au regard fou. Ses yeux sont creusés et soutenus par des cernes. Des veines saillantes lézardent son cou et son visage. Sa tunique est vieillie et élimée un peu partout. Il tourne autour de l’autel comme l’ombre parcourt un cadran solaire ; dans le même temps, il tourne régulièrement sur lui-même dans un mouvement opposé et confus. Est-il dans une transe obsessionnelle ? A-t-il sombré dans la folie ? Je ne peux le dire.
    
     Le cristal de l’autel est terne, le marbre est grisailleux et le lierre est sec et jauni. Un très jeune elfe passe par là avec son précepteur :
     — J’aime pas cet endroit. Il me fait peur. Pourquoi on vient là ?
     — Nous n’y restons pas, sois rassuré. Et puis, tu sais, il n’y a rien à craindre. C’est plutôt un endroit gai ; j’y ai d’excellents souvenirs.
     — J’le trouve pas gai du tout. Il me donne envie de pleurer.
    
     Je ne peux que lui donner raison. Il règne ici une atmosphère fétide et contre-nature. Je cherche Roriil Cremieel du regard ; ou plutôt Palantir devrais-je dire. Il me faut m’éloigner loin d’ici et descendre plusieurs étages de végétation pour le trouver. Il est à l’écart, maussade. Je questionne son esprit ; il a perdu son sourire et se pose en permanence des questions. Glingal est à ses côtés et compatit à son chagrin. Leur lien d’enfance ressemble à une falaise qui s’effrite peu à peu.
    
     — Pourquoi ne viens-tu pas jouer avec moi, Palantir ? l’interroge Glingal. On s’amusait si bien avant ; depuis quelques temps, nous semblons de plus en plus loin l’un de l’autre.
     — Désolé petite sœur. Je n’ai pas le cœur à ça. J’ai l’impression que notre monde s’écroule. Peut-être est-il toujours le même, et j’en prends maintenant conscience. Mais l’impuissance qui semble être la nôtre me déprime.
    
     Une grande elfe d’âge avancé s’approche. Sa longue chevelure de couleur bleu saphir couvre ses reins. La maturité se lit dans son regard porté par des yeux d’un profond bleu turquoise. Leurs coins portent les stries du temps.
    
     — Dis-moi Palantir, pourquoi fais-tu cette tête ? demande-t-elle. Es-tu contrarié ?
    
     Le jeune elfe se tourne vers elle et regarde son visage dans la lumière qui perce à travers les feuillages. Son teint est hâlé et ses lèvres sont d’un étrange bleu indigo naturel. Ses couleurs dominantes tranchent celles de la verdure.
    
     — Je suis inquiet pour la forêt qui ternit, Manîthil, répond Palantir. Je suis inquiet pour notre village qui dépérit. Je suis inquiet aussi pour Aldaron qui n’est plus que l’ombre de lui-même et sombre chaque jour un peu plus dans un mal étrange ; une folie qui nous engloutira tous.
    
     L’adolescent est systématiquement conquis par le charme naturel de sa protectrice. Il se dégage d’elle un parfum aux nuances marines qui le font rêver du grand large.
    
     — Tu sais bien qu’il est préoccupé et qu’il fait tout ce qui est en son pouvoir pour faire face à la situation, dit affectueusement Manîthil, le regard peiné. Il ne lésine pas sur l’énergie qu’il dépense pour nous sortir de là.
     — Alors, pourquoi la Grande Ombre est-elle toujours à ses côtés ? C’est depuis qu’Aldaron l’a rencontrée que nos ennuis ont commencé. Pourquoi personne ne voit-il que ce Vása est la source de nos problèmes et non leur solution ?
    
     Manîthil se tourne vers le soleil et fait virevolter sa tenue. Sa longue robe bleue azur est ceinte d’une ceinture de lierre feuillu et tressé à la couleur verte vive et persistante. Elle est maintenue à sa taille par une boucle en forme de triquetra argenté.
    
     — Tu es injuste, Palantir. Je sais que tu ne l’apprécies pas, mais Aldaron lui fait confiance. Tu devrais t’en remettre à sa sagesse et le soutenir. S’il agit ainsi, il a ses raisons, et elles sont bonnes, à n’en pas douter.
     — T’aurait-il aspiré l’esprit comme il l’a fait pour Aldaron ? Où est passé ton jugement et ton sens critique ? Faudra-t-il qu’il ait ravagé toutes les terres pour que tu ouvres les yeux ? Il sera alors trop tard.
     — Tu es en colère, Palantir, et peut-être un peu jaloux. Tous les elfes passent un jour ou l’autre par cette étape. Mais tu dois dépasser ta révolte pour espérer retrouver l’harmonie dans laquelle nous vivons. Notre peuple a traversé le temps parce qu’il a su se prémunir de telles dérives.
     — Tu me parles d’harmonie mais où la vois-tu ? Je me souviens de ces moments de joie et de bonheur que nous vivions. La forêt était notre sein maternel, notre matrice généreuse et protectrice. Depuis l’arrivée de ce Vása - dont personne n’a vu le visage - nous agissons de plus en plus contre la forêt et en dépit de tout bon sens, de son propre intérêt et même de toute connaissance. Même le temps semble se dérégler et s’inverser ; même les saisons s’affolent. Rien de ce qui n’est fait l’est pour notre bien. Même Aldaron ne va pas mieux, bien au contraire.
    
     Tandis qu’elle se penche vers lui, elle tente de réconforter le jeune elfe.
    
     — Il te manque les souvenirs d’avant ta naissance, Palantir. Si tu les avais, tu saurais alors qu’Aldaron est pénétré par ce mal depuis fort longtemps. Bien avant la venue de La Grande Ombre. La graine était plantée en lui. Elle attendait le bon moment pour sortir de terre. Vása est là pour aider Aldaron à la combattre. C’est son devoir. Le nôtre est de lui apporter notre aide car si Aldaron échoue, un autre devra prendre la relève ; et peut-être que ce sera toi. Je doute réellement que tu veuilles hériter de ce fardeau !
    
     Palantir se redresse vigoureusement, comme révolté.
    
     — Mais il n’y a rien de bon en lui. La Grande Ombre ne sème que discorde, confusion et ravage autour d’elle. Ouvre les yeux, Manîthil ; ouvre ton cœur, et tu y liras que j’ai raison.
     — Si tu veux retrouver les jours heureux d’antan, ne te rebelle pas, Palantir, sois patient et espère.
    
     Que peut-il répondre à ça ?
    
     L’espoir fait vivre et asservit en même temps, pense-t-il, tandis que la rébellion détruit. Mais elle peut aussi donner naissance au renouveau. La terre qui a été brûlée a également été fertilisée. Alors, quel choix est juste ?
     Si je n’ai malheureusement pas la sagesse pour trancher, je suis suffisamment perspicace pour savoir que Vása nous mène à notre perte. Et mon cœur saigne de ne savoir comment l’en empêcher.
    
    * * *
    
     Des images défilent à nouveau devant moi comme accélérées. J’observe à nouveau se dérouler sous mes yeux la vie de Palantir qui passe à une vitesse vertigineuse. L’elfe avance en âge, de quelques années seulement cette fois-ci.
    
     Le flot du temps se ralentit à nouveau et je reprends pied dans sa réalité. Le parcours m’a fait voyager à travers la forêt et je me retrouve une fois de plus sur mon île azur au milieu de son océan de scilles bleu vif.
    
     Avant que le flot du temps ne cesse de me balloter, je vois l’elfe s’éloigner pour retourner au village. Il n’a pas beaucoup changé. Il se détache de moi sans que je ne puisse le suivre. La situation générale autour de moi s’est quant-à-elle nettement dégradée. Je ne reconnais que difficilement les lieux. Ils étaient enchanteurs, ils sont cauchemardesques. 
    

Texte publié par Roriil Cremieel, 13 mai 2016 à 09h53
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Tome 1, Chapitre 4 « La genèse de l’Elfe » Tome 1, Chapitre 4
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