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Roriil Cremieel, la quête de l'éternité
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Tome 1, Chapitre 3 « La clairière d’outre monde » Tome 1, Chapitre 3
La clairière est immense. Les herbes sont grasses et souples comme elles peuvent l’être au printemps quand l’alternance de pluie et de soleil les gorge de vie.
    
     Le ciel est étonnamment dégagé mais seulement au-dessus de la clairière, tandis que le reste de la forêt est toujours couvert de nuages sombres et menaçants. C’est un cercle de ciel étoilé qui nous domine et dans lequel la lune siège majestueusement. Un chant doux et mélodieux sort du néant et nous berce. Il est porté par une voix cristalline et suave, difficilement perceptible. Il embrase nos sens et nous laisse émerveillés devant le spectacle qui s’offre à nous.
    
     En bordure, je distingue des myosotis épars qui souhaitent la bienvenue à celui qui entre ici. Leur bleu discret entre en résonnance avec le bleu nuit du ciel étoilé. Au pied des arbres qui se trouvent à notre périphérie immédiate, des massifs de muguet frémissent au vent. Leurs clochettes tintinnabulent en silence, avec délicatesse et grâce. Dans la clairière, des primevères jaunes, roses, rouges, violettes et blanches égayent les lieux. À mi-hauteur d’homme, un peu partout, des lucioles dansent dans un halo d’une chaude et vive couleur jaune ambrée. Elles forment un océan dont les flux et reflux donnent le tempo de leur farandole lumineuse. Le rythme est lent et régulier et elles oscillent tout en gravitant autour de l’axe des lieux. Notre regard les accompagne dans leur ronde avant de finir sa course sur leur noyau.
     Au centre, devant nous se trouve une rose blanche, toute seule. Elle scintille. La terre où elle trône est labourée, aérée et grasse. La blancheur de ses pétales est éclatante. Tel un miroir, elles renvoient les rayons argentés de la lune. Autour du cercle de terre nue, un lit de paille protège le sol du froid. En périphérie, trois petits braseros disposés en un triangle régulier laissent leurs flammes consumer du bois sec et réchauffer l’air ambiant.
    
     — Sommes-nous au paradis ? demande Pasiphaé, émerveillée. Il faut que nous soyons morts pour être dans un lieu aussi resplendissant.
     Hébétée, elle demeure silencieuse plusieurs instants, avant de reprendre :
     — Vous souvenez-vous de ce qu’il s’est passé ? Mon dernier souvenir remonte au moment où nous avons quitté l’arbre enflammé. Nous courions à nouveau vers les golems et puis … plus rien ! Juste après je me retrouve ici, un peu abasourdie et étonnamment bien. Les golems nous ont-ils terrassés ? Comment ai-je trouvé la mort ?
    
     Pasiphaé a le regard vague, elle semble hallucinée par les évènements.
    
     — Pas de souvenir non plus. C’est étrange, dit Croesus Verbeek.
    
     Derrière la rose se matérialise une cascade surgie des limbes. Elle déverse ses eaux dans la terre qui forment un petit ru. Il vient se perdre au pied de la reine des fleurs.
     L’écume projetée tout autour de la chute d’eau crée un léger brouillard nébuleux donnant à la cascade un aspect féérique. Roriil Cremieel s’avance vers ce petit jardinet puis il lui tourne autour pour mieux s’en imprégner. En posant les pieds sur l’herbe, il a la sensation de marcher sur du coton. Tout est feutré ici, jusqu’à la pureté de l’air qui nettoie nos poumons.
    
     — Non, mes amis, nous ne sommes pas au paradis, susurre le mage. Même si le lieu y ressemble. Nous sommes bien vivants. Peut-être même sommes-nous encore plus vivants que nous ne l’avons jamais été.
    
     Absorbé par l’irréelle scène qui se passe devant lui, l’elfe laisse également le silence s’installer avant de reprendre :
     — Les golems ne nous ont pas terrassé Pasiphaé, au contraire ! Nous avons réussi à enfoncer leur mur et à avancer jusqu’ici. Ma magie a opéré. Je vous avais dit de me faire confiance, et nous en avons été récompensés.
     Même si je ne comprends pas tout ce qui vient d’arriver, concède-t-il en pensée.
    
     Il s’avance près de la chute d’eau et passe entre la cascade et la rose. Il traverse le brouillard écumeux créé par les flots qui s’engouffrent dans le petit ru. Une sensation étrange le gagne. Au fur et à mesure qu’il progresse dans cette nuée, son manteau voit disparaitre de sa surface les outrages que la boue y a précédemment laissé. Cette purification extérieure précède un bien-être intérieur, comme s’il était lavé de toute tension musculaire ou émotionnelle. C’est une sensation de paix profonde, une harmonie qui soigne jusqu’à ses blessures du passé, un sentiment encore jamais éprouvé, même dans ses moments les plus heureux.
    
     — Venez-vous revigorer ici. La sensation est merveilleusement agréable. Je n’ai jamais rien connu de tel, dit-il.
    
     Sans trop se poser de questions, Croesus Verbeek et Pasiphaé le rejoignent pour y vivre les mêmes sensations.
    
     Roriil Cremieel s’approche de la cascade. Il porte ses paumes en creux pour y recueillir l’eau qui se déverse. Elle est si cristalline qu’il la distingue à peine. C’est comme s’il tenait de l’air pur dans ses mains. Mais un halo s’en dégage, sans qu’il puisse le distinguer avec les yeux. Il peut simplement le percevoir d’un regard intérieur. Il porte le liquide à sa bouche et s’en repaît. Une sensation de fluide épais traverse sa trachée et remplit son estomac. Il se nourrit avec délectation de cette pure lumière liquide. Ses deux compagnons déambulent à sa suite, chacun demeurant silencieux, comme recueilli. Le lieu impose de lui-même la solennité.
    
     Je vole jusqu’à eux et traverse moi aussi le brouillard humide. Je suis aussitôt régénérée et une sensation de douce félicité m’envahit. Nous passons là un long moment. Le temps semble suspendu et nous perdons la notion de son écoulement. Nous sommes les hôtes de l’éternité. La lune rayonne de mille feux qu’elle guide plus particulièrement vers le centre de la clairière pour mettre la rose à l’honneur. Le faisceau projeté par l’astre se referme peu à peu autour d’elle et sa luminosité augmente doucement, jusqu’à nous submerger. Le spectacle est fascinant, aussi irréel que magique.
    
     La clairière est maintenant irradiée par cette merveilleuse lumière qui part de là où nous nous trouvons et se diffuse partout autour. L’intensité est telle que nous sommes aveuglés sans pourtant ne subir aucune gêne, comme nous pourrions l’être en regardant le soleil en face.
    
     Tandis que nous demeurons là nous nous sentons aspirés vers le ciel et nous ressentons une profonde légèreté. Ce n’est qu’une sensation car les pieds de mes trois aventuriers ne quittent pas le sol. La Luminosité diminue au fur et à mesure, comme une crue se retire lentement des terres qu’elle vient de fertiliser. Cette inondation de lumière s’en est allée et nous distinguons à nouveau les formes autour de nous. La cascade a laissé place à un gigantesque pommier qui surplombe l’emplacement de la noble fleur. La rose s’est déformée, a grossi, s’est allongée, s’est abaissée, et a finalement pris la forme d’un panier en osier. Autour d’elle, la paille s’est mue doucement en des masses plus consistantes : des coffres et des sacs qui brillent de mille éclats. Nous nous approchons et nous sommes soufflés par l’irréalité du moment.
     Croesus Verbeek a immédiatement vu les pièces d’or qui débordent des coffres qui désormais l’obnubilent. Comme un chien d’arrêt, le prédateur est à l’affut devant sa proie et ne bouge plus. Pasiphaé aperçoit les pierres précieuses gorgeant les sacs et son esprit est immédiatement captivé. Elle s’imagine déjà parée de toute cette joaillerie. Son sourire béat et ses yeux écarquillés en témoignent. Elle est maintenant prisonnière de ses rêveries et ne les quittera plus.
    
     — Nous avons atteint notre but, nous sommes victorieux et nos vœux ont été exaucés ! pense-t-elle à voix haute. Je suis riche, je suis belle, je suis puissante, roucoule-t-elle.
    
     Roriil Cremieel cherche quant à lui l’entrée du souterrain. Il est venu pour ça. Mais il est invisible, inaccessible. Son sourire serein laisse place à la déception, puis à l’inquiétude qui se lisait déjà dans son regard. Il a suivi les textes et d’après eux son entrée se trouve ici, au cœur de la forêt. Les trésors dont se repaissent Croesus Verbeek et Pasiphaé témoignent qu’il est au bon endroit. Mais les trésors ne sont pas sa quête, ils ne sont que l’épreuve faite pour éloigner ceux qui ne se contentent que de l’illusion. Nul doute que ses compagnons resteraient là à jamais si lui ne déchirait pas le voile. Nul doute que leur squelette trônerait bien vite sur l’herbe. Aussi surement que le lieu avale leur esprit par des images ou des instincts, il avalerait bien vite leur corps. L’elfe s’approche toujours plus du centre de la clairière et surplombe maintenant le panier, le regard perdu dans le néant qui l’entoure. Il tente de trouver cette entrée qui se dérobe à son regard. Concentré sur sa recherche, il ne distingue pas les babillements autour de lui.
    
     — Aïe ! s’exclame-t-il, surpris.
    
     Il scrute le ciel, puis le sol. Il est sous l’arbre gigantesque et il vient d’être heurté par une pomme tombée des branches. Le pommier est rempli de fruits comme ces arbres nourriciers peuvent l’être en plein été.
    
     La pomme est dans le panier en osier. Et dans le panier, un bébé joufflu gigote tandis que ses petits bras s’agitent au rythme de son doux gazouillis. Le fruit est tombé sans l’avoir touché et patiente à la tête du panier, immobile, comme un hochet d’enfant. Sa chair juteuse pousse à la consommation et n’attend que d’être croquée. Nul doute que l’humaine se serait jetée passionnément sur elle.
    
     L’elfe et l’enfant se regardent l’un l’autre. L’enfant a des yeux innocents d’un bleu intense et son regard pénètre le mage jusqu’à l’âme. Doté d’une chevelure duveteuse de nouveau-né, celle-ci est étonnamment longue et argentée. Il sourit et n’exprime rien d’autre que de la profonde sérénité. Il est là, comme s’il l’attendait, emmitouflé sous une chaude couverture de couleur blanche nacrée.
    
     Rhoswen, je n’y comprends rien ! me dit par télépathie l’elfe. Il est submergé par l’angoisse. Les textes parlent d’un chemin conduisant à la montagne. Le chemin passe dans le sous-terrain. Il n’y a rien de tout ça ici ! Pourquoi ?
     Mon ami, tu es venu ici pour avoir des réponses, lui dis-je. En voici une ! C’est la réponse de la forêt, même si ce n’est pas celle-là que tu attendais, même si tu ne la comprends pas ! C’est à toi de chercher maintenant ; c’est à toi de trouver. Sois sûr qu’elle est juste mais qu’elle ne sera rien d’autre que ce que tu en feras.
    
     Plusieurs instants passent. Chacun est absorbé par ses occupations, et ni le reptinahain ni l’humaine n’ont remarqué l’enfant. Chacun d’eux charge son sac, ses poches, sa besace avec tout ce qu’il peut prendre. Ils sont grisés par ce trésor comme un moustique est fasciné par un lampion au cours d’une nuit d’été ; comme lui, il ne faudrait pas grand-chose pour les écraser tant leur esprit ne perçoit rien d’autre que ces richesses.
    
     Nulle échappatoire pour Roriil Cremieel. Il ne peut que renoncer ou saisir la réponse qui lui est proposée sans pour autant la comprendre. Mais cette réponse est comme une parole énigmatique d’oracle. Il n’en saura pas plus. Pour le moment du moins ! Car pour la comprendre, il devra la vivre.
    
     L’elfe est tenté pendant un instant de croquer la pomme comme si elle était la clef de cette énigme, le trésor tant recherché, la connaissance absolue. Mais il comprend que la forêt a réservé une épreuve à chacun d’eux et il pressent un piège ; une formidable illusion. Croesus Verbeek est tombé dans celle de la richesse, Pasiphaé dans celle du pouvoir. Plus que quiconque, Roriil Cremieel tomberait lui aussi dans celle de la connaissance si un bien ne lui était pas encore plus précieux : la vérité.
     Au prix d’un douloureux combat intérieur, il réfrène ses désirs et renonce à faire disparaitre les stigmates de son passé pour se soumettre à la volonté du lieu et aux épreuves qu’il lui impose. Le bébé émet des « arheu » ; l’elfe tourne à nouveau son attention vers le nouveau-né et va à la rencontre de son destin. Il tend ses bras à l’enfant dont le corps gesticule avec frénésie lorsqu’il lui tend les siens en retour. Le geste souple, étonnamment tendre, il enlace le bébé et le porte à son cœur pour communier avec lui. Il découvre une sensation jusqu’alors inconnue et les deux êtres s’imprègnent l’un l’autre.
    
     Il ne comprend pas ce qu’il vit : son lointain passé et son futur semblent s’être donné rendez-vous ici. Il est submergé par ses émotions et ne comprend pas non plus ce qui l’attend. Mais Roriil Cremieel vient d’accepter de parcourir le chemin qui s’ouvre à lui.
    
    * * *
    
     Décidément, tu te sauves toujours au moment critique. Je vais finir par croire que tu es un poltron ! Ou alors je t’ennuie.
    
     Heureusement que tu n’es pas une recrue de notre troupe ! Si tu te sauves au premier coup de tonnerre nous ne nous en sortirions jamais.
    
     Finalement, la seule excuse valable que tu puisses avoir c’est de ne pas exister ! Hum. Je me demande en effet si j’ai raison de croire en toi !
    
     Tu n’as pas l’air d’accord. Ta perplexité se perçoit à des lieux. Peut-être n’es-tu pas soumis aux lois du même univers que nous. D’ailleurs, de quel univers viens-tu ? Es-tu un voyageur ?
    
     Je te provoque mais j’avoue qu’il y avait de quoi avoir peur. Ça a failli mal tourner ! Mais regarde ce bébé plein de vie. Ne valait-il pas la peine que nous nous sommes donnée ?
    
     Suis-nous à présent si tu veux en savoir plus. Tu n’es pas bavard mais tu es curieux, je le sais et je le sens.
    
     En effet, quelle surprise nous eûmes. Dès que l’enfant quitta son couffin, le tonnerre se fit entendre et un éclair s’abattit sur le pommier. L’impact fut si violent que l’arbre fut instantanément calciné sur sa hauteur, ne laissant que le tronc encore solide sur sa base. C’était spectaculaire.
    
     Au même moment, un vrombissement se faisait entendre depuis la forêt. Dans un rythme effréné, les golems frappaient le mur invisible qui les séparait de nous. Il ne leur fallut que quelques coups pour que la paroi ne cède dans un grand fracas. Ils pénétrèrent alors immédiatement les lieux pour fondre sur nous. Nous dûmes fuir vers le nord, en arrière de là où se trouvait la cascade. Le nombre de nos poursuivants était trop important pour les affronter à nouveau et ils étaient surtout beaucoup plus agressifs, beaucoup plus mobiles et mieux armés.
    
     Pasiphaé eut la frayeur de sa vie. Surprise par les évènements, elle perdit l’équilibre et manqua d’être assaillie par ces monstres. Croesus Verbeek l’attrapa par la tunique, la souleva et l’envoya loin vers l’avant. Malgré l’élan elle sut garder son équilibre et courir autant que possible dès qu’elle eut repris ses appuis sur l’herbe verte.
    
     En pleine clairière, nous pouvions distinguer les formes humanoïdes munies de leurs haches vertes qui nous prenaient en chasse. Ces créatures auraient pu et auraient dû nous tailler en pièce. Mais au même instant, nous nous sentions comme poussés hors de la clairière en direction de la forêt. Roriil Cremieel aurait pu ressentir une main qui s’appuyait dans son dos et qui l’expulsait. Un petit vent frais soufflait dans le sens de notre course. Non pas un vent de mort glacial, un vent qu’affectionnerait à coup sûr la grande faucheuse, mais une bise légère, pleine de vie et d’espoir. Peut-être était-ce la vie elle-même matérialisée dans ce souffle sacré. C’était une force imperceptible et irrésistible qui nous poussait en continue.
    
     Alors que je survolais mes trois compagnons qui courraient à découvert, nous pénétrâmes les bois à nouveau. Nous eûmes la sensation étrange de rentrer dans des eaux, comme si nous plongions d’une falaise dans les flots agités de la mer. De nouveau nous étions confrontés à cette densité changeante de l’air ambiant. Nous n’avions aucune idée du temps passé ici mais l’est vit poindre rapidement un soleil rougeoyant qui s’éveillait sur notre fuite. Alors que nous progressions au pas de course dans ce sous-bois, nous eûmes la sensation qu’un geyser nous atteignait dans notre course, nous poussant toujours plus dans le dos.
    
     Nous subîmes la colère de la forêt. Les arbres bougeaient comme des guerriers aux pieds enracinés. Leurs branches se faisaient masses et nous frappaient. Je fus touchée au bord de l’aile droite et manquai de terminer ma course dans un tronc. Ce fut un déluge de boules verdoyantes dont l’impact au sol ne laissait rien présager de bon. Le reptinahain courait en tête pour ouvrir la voie. Le mur de ronces débordait sur notre chemin pour nous piéger, mais le grand lézard passa au travers sans encombre. Il put mouliner avec suffisamment d’adresse pour élargir le passage, sa peau étant trop dure pour être impactée par les épines. À sa place, nul doute que l’humaine ou l’elfe auraient été lacérés à la sortie de cette épreuve. Mais son cuir était là pour les protéger.
    
     Puis, poursuivant notre chemin, nous rencontrâmes quelques créatures. Les mêmes que nous croisâmes sur celui des roses. Elles nous chargèrent, comme à l’allé. La surprise était passé et nous n’étions plus du tout impressionnés. Peut-être était-ce juste une façon de nous obliger à sortir de la forêt. Le soleil du matin nous donnait une meilleure visibilité, et les sangliers chargeaient dans le même sens que notre course. Nous finîmes par ne plus vraiment y prêter attention.
    
     Nous étions venus à la clairière par un chemin spiralé partant de l’ouest, tournant autour de la clairière par le nord puis l’est pour nous arrêter au sud immédiat du cœur de la forêt.
     Nous sommes repartis par un chemin spiralé partant du nord, tournant autour de la clairière par l’est puis le sud pour nous ramener à l’ouest. Quelle étrange coïncidence.
    
     Voilà tout ce que tu as manqué. Je sens que tu aurais aimé le vivre avec nous. Nous n’en menions pas large pourtant. Le raz-de-marée d’adrénaline dans nos corps témoignait tout autant de notre rage de vivre que de notre angoisse de ne pas y parvenir.
     Mais toi ça t’excite, tu es en manque d’aventure et de frissons. Et bien tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même ! Sois plus attentif et moins dispersé. Mais rassure-toi, quelque chose me dit que tu seras très vite satisfait : nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
    
    * * *
    
     Nous voilà ressortis. Nous sommes sains et saufs. Le soleil est à son zénith et brille de son plus bel éclat. L’humidité qui s’évapore donne aux abords de la forêt une fraicheur délicieuse. La neige est éclatante. Après une heure à attendre à la lisière de la sylve, nous avons convenu que nos assaillants nous ont laissé tranquilles. Fort heureusement. Il est plus que temps de récupérer de cette escapade nocturne.
    
     Croesus Verbeek et Pasiphaé partent en quête de nourriture. Ils laissent au campement leurs bagages militaires et se déplacent furtivement vers leurs proies. Croesus Verbeek est équipé de ses petites haches de lancer et Pasiphaé de sa dague. Roriil Cremieel prépare un feu que j’allume d’un souffle brûlant. Tout en veillant sur notre hôte je le tiens au chaud. L’elfe dresse le campement, le reste de la journée nous permettra de nous reposer avant de nous remettre en route.
     Plus tard dans la matinée, nos chasseurs reviennent avec un repas. Croesus Verbeek porte des lièvres. Il les dépèce et les embroche. Pasiphaé revient avec quelques poissons accrochés à un harpon de fortune. Roriil Cremieel s’affaire autour du foyer pour préparer le repas. Les mets cuisent doucement au-dessus des flammes, nous sommes tous autour. Malgré leurs blessures et leurs douleurs, nos deux aventuriers sont radieux. Ils profitent de leurs trésors et je les regarde.
    
     — Tu avais raison, lance sans émotion le reptinahain. Beaucoup d’or. Nous sommes tranquilles maintenant. Mais nous en avons laissé beaucoup derrière nous. C’était trop lourd.
    
     Pasiphaé joue avec ses pierreries comme une petite fille sage. Son regard est plongé dans les gemmes de toutes les couleurs, elle semble absente.
    
     — Nous aurons l’occasion de revenir Croesus Verbeek, lance-t-elle, ses yeux dévorant un rubis. Si j’en crois notre périple, personne ne viendra de sitôt. Nous aurons tout le loisir de refaire le voyage, mieux préparés, mieux équipés. N’est-ce pas Roriil Cremieel ?
    
     L’elfe sourit poliment, un rictus énigmatique à la commissure des lèvres. Après un silence pesant, il concède :
     — Oui Pasiphaé, nous reviendrons. Nous prendrons le temps de nous préparer et nous reviendrons finir ce que nous avons commencé.
    
     D’un air complice, comme s’adressant différemment à chacun de nous par une unique phrase, il reprend :
     — Je n’ai pas l’intention de laisser un « tel trésor » nous échapper !
    
     Voilà des paroles qui les réjouissent. Les deux compagnons d’aventure partagent maintenant leurs souvenirs. Pasiphaé refait les combats pour mieux se mettre en valeur et ressentir à nouveau la passion du sang et de la mort. Croesus Verbeek lui donne le change sans comprendre les raisons de ses gesticulations. Les choses sont beaucoup plus simples pour lui. Dans son coin, Roriil Cremieel est plus taciturne. Pour lui, l’heure n’est pas à la fête. Il ne peut s’empêcher de penser à l’enfant.
     Tout laisse à penser que leur périple est une réussite, tout laisse à penser qu’ils ont vaincu la forêt et ses monstres. C’est du moins ce que peuvent croire les simples d’esprit, ceux qui se contentent de l’illusion. Mais l’elfe sait au fond de lui que c’est une défaite. La forêt l’a rejeté, refoulé hors de son territoire comme on jette au dehors d’une taverne un ivrogne en fin de nuit.
    
     Je perçois une pensée qui le traverse à présent et un sentiment diffus qui s’impose à lui : l’enfant ! L’enfant est la clef du souterrain, pense-t-il.
     Il lui faudra revenir, après avoir compris comment manier cette clef, comment pénétrer le souterrain, et comment terminer la quête qu’il a entreprise. La forêt ne l’a peut-être pas condamné après tout. Si c’était le cas, serions-nous toujours vivants ? Peut-être le met-elle simplement à l’épreuve avant de lui permettre d’aller plus loin.
    
     Alors que nous regardons tous la flamme au milieu de nous qui danse et nous envoûte, nous entendons un brame. Au loin, vers le nord, le grand cerf blanc est là et nous regarde. Une fée traverse la plaine sans que personne ne la remarque. Et l’elfe se perd à nouveau dans ses pensées, je les perçois à nouveau : Oui Pasiphaé, nous reviendrons ! Mais quand ?
     
    

Texte publié par Roriil Cremieel, 13 mai 2016 à 09h51
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