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Roriil Cremieel, la quête de l'éternité
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Tome 1, Chapitre 2 « Cheminement dans La forêt » Tome 1, Chapitre 2
Ah, te revoilà ! J’ai cru que tu étais reparti. Je te parlais et puis tu as disparu. Il n’y avait plus trace de ta présence. Déjà que je ne te vois pas, alors si je ne te ressens plus non plus je vais croire que je suis folle !
    
     Je ne t’entends toujours pas non plus d’ailleurs. Tu me sembles omniprésent et pourtant complétement absorbé. Peut-être n’es-tu pas doté de la parole. …
     Le plus étrange est que je perçois la même énergie en toi et au cœur de la forêt. Comme si tout cela ne faisait qu’un. Cette uniformité est déconcertante. Es-tu un espion ? Cherches-tu notre perte ? Finalement, pourquoi t’intéresses-tu à nous ?
    
     Hummm, non, visiblement tu n’as aucune hostilité à notre égard mais plutôt de la sympathie et beaucoup d’intérêt. Je me sens presque flattée. En revanche, que de perplexité dans ton cœur. Allons-y, suis-nous. Nous avons bien avancé dans les bois depuis que nous nous sommes quittés.
    
     Cela fait déjà deux heures que nous marchons et nous progressons à bonne allure. Le vent a cessé de souffler. Du moins nous ne le sentons plus ici.
    
     — C’est calme ! s’exclame Croesus Verbeek. Plus de vent. Plus de bruits d’animaux. Beaucoup de mousses. Nos pas ne s’entendent pas. Le sol est spongieux et gorgé d’eau. Il absorbe les sons.
    
     Le reptinahain est sur ses gardes et avance à pas feutrés. Le grand prédateur est à l’œuvre. Nous semblons tous les trois léviter tant l’espace autour de nous assourdit les sons. Chaque herbe, chaque fougère, chaque branche semble s’écarter sur notre passage. On pourrait croire qu’ils nous rendent hommage … ou qu’ils se préparent à nous frapper par surprise.
    
     Soudain, le grand lézard se fige ; un bruit assourdissant dans ce milieu anéchoïque vient de derrière le buisson devant nous. Les branches s’écartent brusquement ; un souffle glacial nous arrive en plein visage. Nous sommes tendus jusqu’à la crispation et chacun a saisi son arme, prêt à frapper. Le vent nous traverse et s’estompe. Nous attendons là quelques instants mais rien d’autre ne se passe. Sans doute était-ce un vent des sous-bois né des masses d’air orageuses. Ou peut-être n’est-ce qu’une illusion de notre esprit.
    
     Nous avançons à nouveau. Roriil Cremieel est en tête, une torche à la main. Il m’a demandé de l’allumer pour se concentrer sur le chemin. Mon feu a tout d’abord séché le bois. Mon mage a pris un peu de goudron qu’il garde enfermé dans une bourse à sa ceinture et l’en a enduite ; puis une deuxième salve de feu l’a embrasée. Un travail de maître. Et ce cabochard a osé prétendre qu’il usait de magie pour réaliser ce prodige. Je déteste quand il fait ça ! J’ai l’impression de ne pas exister.
    
     — Est-ce que vous sentez cette odeur ? babille Pasiphaé d’un air faussement interrogatif. Derrière cette note d’humus et de sous-bois mouillé, il y a ce petit fumet. Le percevez-vous ?
    
     Croesus Verbeek observe devant lui et réplique à l’humaine d’une voix monocorde et légèrement aiguë :
     — De la fougère. Du chêne. Du pin. Du saule pleureur. De l’humus. De la rose. Pas d’odeur particulière.
    
     L’elfe hume l’air partout autour de lui de façon savante, cherchant à percevoir la senteur qui lui a échappée :
     — Il y a une multitude de nuances subtiles, certaines boisées, d’autres fleuries. Elles sont la parfaite expression d’un sous-bois riche de sa faune et de sa flore. Mais aucune senteur ne me semble suspecte. Qu’as-tu flairé ?
     — Voyons, concentre-toi grand mage ! ironise-t-elle. Ne sens-tu pas cette odeur de charogne ? Elle est pourtant entêtante. On dirait même qu’elle est tout près de nous.
    
     Pasiphaé se tourne vers Croesus Verbeek d’un air faussement surpris et plein de sarcasme :
     — Tiens, je crois en avoir identifié la provenance ! Nous avons une peau de mouton putréfiée pour quatrième compagnon ! Son arme, c’est son odeur qui foudroie ses ennemis.
    
     Le reptinahain la regarde. Son absence d’expression est ici à l’image de son absence de ressenti. L’humour lui est totalement étranger :
     — Le parfum de mon manteau dissimule mon odeur. Les prédateurs ne m’attaquent pas. Je piège les charognards qui me servent de repas. Mes proies perdent leur vigilance. Il n’y a que des avantages. Pourquoi n’en fais-tu pas autant ?
     Le mage prend un air supérieur et grave. Il cache habilement qu’il est vexé de s’être laissé abuser aussi facilement :
     — Comme toujours je trouve que tu fais preuve de beaucoup de légèreté dans ces circonstances, Pasiphaé. Continuons, nous n’avons pas le temps de nous amuser.
    
     La belle rousse est visiblement ravie de sa plaisanterie. Elle manie la provocation avec autant de précision que sa dague.
    
     Tandis que les sous-bois sombres se dessinent devant nous, je distingue dans la pénombre une rose rouge. Elle est la seule fleur dans un massif de ronces protégé par un rang de fougères. Sa couleur est étrangement vive dans cette obscurité et elle exhale un parfum délicat au milieu de ces senteurs musquées.
    
     — Regardez cette fleur devant nous ! indique Roriil Cremieel avec surprise. Le flair de Croesus Verbeek ne s’y est pas trompé. Elle est magnifique ! Sa couleur et sa beauté semblent irréels ! Mais il est étrange que la ronce soit en fleur en cette saison, et il est encore plus surprenant que la fleur soit seule.
     — Je la vois aussi, dit le reptinahain. Les ronces bordent souvent un chemin. Elles protègent les proies et la végétation naissante. Elles font obstacle aux prédateurs. Mais aux abords de la forêt. Pas à l’intérieur. Et la rose éclot au printemps. Pas en hiver.
     — Eh bien, dépêche-toi de la cueillir gros balourd, l’apostrophe Pasiphaé. Elle masquera ton épouvantable odeur. D’ailleurs, on dirait qu’il y a maintenant une vague senteur de sanglier. C’est une belle composition finalement ; un beau camouflage olfactif ; plus agréable que celui que tu portes en temps normal !
    
     La rose danse comme bercée par un vent léger. Elle a la tête légèrement penchée comme le ferait une frêle demoiselle romantique à la lueur de la lune montante en attendant son amant. Les fougères l’accompagnent, c’est un bal.
    
     Deux lueurs jaunes et intenses se dessinent sous les pétales. Il s’agit peut-être de lucioles qui présentent leurs hommages ? La fleur, les fougères et les lueurs dansent ou clignotent en rythme. C’est une symphonie de mouvements et de couleurs. Nous sommes fascinés. Il nous manque simplement un ménestrel pour compléter le tableau.
    
     Soudain, un bruit sourd se fait entendre derrière les ronces. Un peu de buée s’échappe de dessous les pétales et un long grouinement nous glace le sang ! Comme déchirant une illusion fantomatique, l’image de la rose se trouble. Les herbes ne dansent plus, elles fuient ; elles sont traversées par un sanglier aussi haut que le grand lézard. Ses yeux sont indistincts et projettent de la lumière ; il nous charge.
     J’observe la scène de ma hauteur : la crinière hérissée et le boutoir fendant l’air, le porcidé soulève des mottes de terre avec ses pinces à chacune des percussions de ses pieds contre le sol. Son allure est rapide comme l’éclair ; nous n’avons pas le temps d’organiser le combat, chacun doit user de son instinct pour réagir. Il grouine en continu pendant que ses défenses s’apprêtent à déchirer les chairs qui lui font face et je sens un courant d’air me caresser le ventre sur son passage. Dans un désordre manifeste, l’elfe, l’humaine et le reptinahain font un pas de côté pour ne pas être brisés, manquant du même coup de tomber dans leur bousculade. Ils se retournent aussi vite que possible pour devancer la volte-face de l’animal en furie et entamer le combat ; mais l’assaillant est déjà loin, évanoui dans les bois comme un furtif cauchemar. Plus d’image ni de son.
     À sa grande surprise, bien que nous ne soyons pas sous un chêne, un gland heurte l’arrière du crâne de l’elfe. Il ne ressent aucune douleur mais une inquiétude s’installe en lui. Le projectile a été lancé, mais par qui ? Il se retourne à nouveau et fait face au chemin ; il n’y a personne.
    
     — Est-ce que vous distinguez quelque chose ? demande Roriil Cremieel à ses compagnons en regardant vers l’avant.
     — Je ne vois rien, lui rétorque Croesus Verbeek qui scrute tout autour de lui. Je n’entends rien.
     — Rien non plus, enchaine Pasiphaé qui guette avec concentration le moindre indice visuel ou sonore.
    
     L’elfe fixe le chemin et longe du regard la ronce qui le borde comme un rempart devant une citadelle. Ses yeux s’arrêtent, ils campent devant une nouvelle rose située un peu plus loin que la première. Instinctivement, il cherche la précédente. Il n’y a pas plus de trace de la rose que de la trouée du sanglier. Nous avançons donc vers cette nouvelle fleur. Mes ailes peuvent manœuvrer si je reste près du sol. Je suis obligée de prendre les devants pour pallier à toute éventualité. Nous sommes sous tension.
    
     Dès que je suis suffisamment près, la rose disparaît à nouveau et mon compagnon s’alerte : Rhoswen, montre-moi le chemin. Sois mes yeux, guide-moi, me demande Roriil Cremieel.
     Je reçois tes pensées, le rassuré-je. Prépare-toi ! Un autre sanglier arrive !
    
     — Un autre sanglier arrive, soyez sur vos gardes ! s’exclame vigoureusement l’elfe à l’intention de ses comparses.
    
     Les deux compagnons répondent à son injonction et se placent en formation de part et d’autre du mage, légèrement en retrait. Aussi subitement que le premier, le sanglier sort des sous-bois à travers le mur de ronces et fonce sur nous. Son grouinement est tout aussi terrifiant que le précédent et il nous charge à son tour. D’un mouvement souple et ferme je remonte vers le ciel pour lui échapper. Ce second animal n’est pas moins gros que le premier et de la fumée s’échappe de son groin.
     Préparés à l’impact, Croesus Verbeek, Pasiphaé et Roriil Cremieel chargent à leur tour l’animal afin de l’impressionner, de dévier sa trajectoire et d’opérer juste après une manœuvre tactique : dès qu’ils sont à sa portée, ils sautent d’un pas sur la droite pour frapper l'armure de la bête, cette peau épaisse qui protège les épaules et les flancs de son espèce. La magie de l’elfe semble opérer et l’animal infléchit en effet sa course tandis que le reptinahain abat sa hache. Cependant, seul un bruit métallique témoigne de l’impact de son arme et le sanglier poursuit son chemin sans être inquiété outre mesure.
    
     Ébahis pendant un instant, chacun retrouve rapidement ses esprits pour faire face au chemin. Mus par l’urgence, les trois aventuriers avancent désormais à petites foulées, de plus en plus rapides, de plus en plus pressantes tandis que je les survole comme une ombre qui plane au-dessus d’eux. Tous nos sens sont en éveil. Nous sommes attentifs au moindre bruit comme à la moindre luminosité. Nous sommes aux aguets pour distinguer le moindre indice qui nous permettra d’anticiper le prochain danger.
    
     Un peu plus loin, une rose nous indique le chemin avant de disparaître lorsque nous l’approchons. Ces fleurs éclairent les unes après les autres le chemin bordé de ronces que nous empruntons.
    
    * * *
    
     J’ai profité d’une percée dans la canopée pour prendre de la hauteur et pour observer la progression du groupe. La torche de Roriil Cremieel se distingue entre les feuillages. Étape par étape, la compagnie semble parcourir une courbe qui la rapproche du centre de la sylve. De là-haut j’ai une vue d’ensemble suffisante pour prévenir les attaques et impulser une défense cohérente et efficace. Je suis en lien télépathique permanent avec l’elfe pour l’informer.
    
     Au cours des quelques heures qui suivent nous tournons autour du cœur de cette forêt dans une course spiralée qui s’en rapproche inéluctablement. Nous sommes venus par l’Ouest. Nous sommes remontés par le Nord, nous l’avons approché par l’Est et nous nous trouvons à présent au Sud. Quel étrange parcours nous suivons. Et à chaque tentative de dévier du chemin de ce labyrinthe végétal, nous sommes confrontés à une charge bestiale toujours plus violente que la précédente. Mais étrangement, aucun de nous n’a été blessé. Où cela va-t-il nous mener ? Plus nous nous approchons du centre et plus je distingue un halo blanchâtre qui s’échappe de ce qui semble être une clairière. Le tourbillon de nuages est toujours au-dessus de nos têtes. Il est lent, noir et oppressant. Mais il n’y a ni pluie ni vent. Le lent mouvement des aventuriers ressemble à la transhumance des corps célestes lorsqu’ils sont aspirés par un trou noir.
    
    * * *
    
     Cette poursuite dans les bois ressemble à un harcèlement forestier, me chuchotte Roriil Cremieel. Les attaques de ces sangliers semblent parfaitement coordonnées. Il faut que nous sortions rapidement de ce piège.
     Il scrute chaque recoin du paysage forestier dans lequel nous évoluons et cherche une échappatoire.
     La forêt ne semble pas vouloir nous laisser partir, lui réponds-je. Elle est comme dotée d’une conscience propre. J’ai pu voir les charges se succéder. Non seulement elles sont coordonnées, mais en outre elles ont un but. Elles nous poussent toujours plus près du centre, vers la clairière. Vu du sommet de la canopée, c’est une évidence. Même si je n’en comprends pas le sens.
     Alors, puisque c’est là notre but, allons vers la clairière, Rhoswen, me déclare-il. Mais allons-y directement ! Nous économiserons nos forces.
    
     Les attaques ont certes cessé, mais il est évident que le calme ne s’installe pas pour un long moment. Le mage veut en profiter pour forcer le passage des ronces et emprunter le chemin le plus court pour aller ainsi directement vers la clairière.
    
     — Nous allons interrompre cette petite distraction pour aller à l’essentiel ! déclame Roriil Cremieel. Croesus Verbeek ! Pasiphaé ! Voyez-vous le halo blanchâtre au loin ? Il provient de la clairière. Je l’ai vu en esprit. À partir de maintenant nous avançons tout droit jusqu’à elle sans nous arrêter : nous chargeons ! Nous échapperons ainsi à nos assaillants.
    
     Cette initiative n’est pas pour déplaire à Croesus Verbeek et Pasiphaé ; une bonne bataille sera moins stressante que ces phénomènes étranges et répétés. Ils se mettent tous les deux en position derrière l’elfe, prêts à charger à son signal, pendant que lui se concentre. De ses mains tendues en direction des ronces, le mage envoie un jet incandescent qui enflamme le rosier. Le feu fait son office puis s’éteint rapidement. La ronce a rempli sa mission forestière de stop-feu, mais la trouée est faite. Le passage étant ouvert, l’elfe donne le signal de la charge ; les trois compagnons la traversent et commencent à courir à travers les bois.
     Dès que nous quittons le chemin, une lumière aveuglante déchire l’espace devant nous tandis qu’un éclair tonne au-dessus de nos têtes. La forêt nous répond et nous devons nous arrêter pour protéger nos yeux. Cependant, aucun de nous ne renonce. Nous avançons à pas plus lents mais nous continuons à progresser. Nous parcourons quelques mètres quand un nouvel éclair tombe à côté de nous. Le tonnerre qui l’accompagne est assourdissant. Chacun est étourdi et aveuglé durant quelques secondes. Il semble se passer une éternité. Un malheur pourrait arriver à tout moment durant notre cécité.
    
     Reprenant un peu nos esprits, nous entendons un crissement de bois. L’arbre juste à côté de nous vient d’être foudroyé. Il est fendu du sommet jusqu’à deux hauteurs d’homme de la base du tronc. Ses plus hautes branches brûlent dans la nuit. Un côté commence lentement à tomber et s’apprête à nous broyer contre le sol quand l’autre demeure ferme sur sa base.
    
     Nous devons vite faire un choix pour éviter l’impact ; soit nous reculons et nous revenons sur nos pas, soit nous avançons de plus belle, prenant alors le risque d’être pris au piège, coupés de notre chemin de retraite le plus évident. Mais eu égard aux instincts de chacun, est-ce vraiment un choix ou est-ce une évidence ? La forêt pouvait-elle s’attendre à une autre réponse que celle que nous lui offrons ? Car sans même avoir besoin de le dire, chacun se précipite vers l’avant pour éviter d’être fracassé par ce tronc ou empalé depuis la tête par l’une de ses solides branches. Sur notre passage, la masse de bois s’abat avec violence. L’humaine manque de trébucher sur le matelas d’humus détrempé et spongieux. L’elfe court si vite qu’il en souffle sa torche déjà malmenée par les eaux ruisselantes. Un autre éclair plus éloigné nous fait voir la scène comme en plein jour.
    
     À peine remis, l’elfe force l’allure :
     — Ne perdons pas de temps, il nous faut avancer au plus vite. Les flammes éclaireront un peu notre chemin mais nous ne sommes pas à l’abri du danger.
    
     Nous nous remettons en marche et avançons durant un long moment. Tandis que nous progressons, beaucoup plus au loin devant nous, un grondement sourd nous accueille. Le bruit se distingue difficilement derrière celui de la pluie qui tombe dans les feuillages. Autour de nous, tout donne l’impression de flotter. Tout oscille comme un bateau tangue sur la mer. Même le sol semble onduler. À chaque instant je m’attends à voir surgir de nulle part la forme fantomatique d’un navire sorti des flots.
    
     — Le sol bouge, tonne le mage. Entendez-vous le grondement sourd qui s’en extrait ? Quelque chose se passe !
    
     En effet, le sol se soulève ... et des masses informes en émergent pour nous interdire le passage. Nous entendons des bruissements de feuilles, de branches et de lierre qui glissent les uns contre les autres. Un amas d’humus et de déchets végétaux en décomposition s’érige, prend vie, puis se dresse devant nous en une forme humanoïde … une deuxième l’accompagne, puis une troisième ; il y en a partout et nous assistons impuissants à l’avènement surnaturel de ces golems de terre et de végétaux. Roriil Cremieel tente d’user de son art magique pour inverser le cours des évènements mais un sort encore plus puissant pèse sur le lieu et il ne peut finalement pas contrôler ces créatures. Quelques instants plus tard, il y en a suffisamment devant nous pour former un mur qui nous barre la route sans plus aucune possibilité d’avancer. La configuration des bois nous interdit également de les contourner. Pour passer, nous devrons les combattre. Une odeur de charnier se dégage des lieux.
    
     — Si nous voulons avancer, nous n’avons d’autres choix que d’enfoncer la ligne qui se dresse devant nous ! déclare avec assurance le mage charismatique.
    
     La tempétueuse rouquine n’attend pas d’autre signal ; grisée par la bataille qui s’annonce, ses passions la submergent et la lancent en avant. Elle court les yeux exorbités et un large sourire aux lèvres tandis qu’elle sort ses armes.
     Le grand lézard évalue la situation en une fraction de seconde. Si la rouquine tombe, ses chances de survie sont amputées. Pour préserver ses intérêts, il se lance à son tour dans un assaut contre les golems.
     L’elfe est consterné par l’impétuosité de sa compagne de route, qui ne s’assagit pas avec le temps. Son impulsivité pourrait nous être fatale. Mais il sait qu’il n’a ni le choix ni l’envie de la laisser dans cette situation critique. Il se lance à son tour et use de son bâton pour tenter de défaire les créatures.
    
     Devant la ligne, Pasiphaé a entamé un ballet mortel. Elle danse entre les assaillants et ses lames acérées mordent les créatures à chacun de ses mouvements. Sa dague tranche un jarret à gauche pendant que sa lame courte décapite une tête à droite. Elle poursuit sa ronde en s’abaissant devant un nouvel assaillant, puis, en un seul mouvement, plonge ses fers profondément dans son abdomen. D’un geste vif et puissant, elle écarte les bras en croix et ses lames éventrent la créature. Les entrailles faites de terre, de feuilles et de lierres se répandent sur le sol.
     La diva ne se lasse pas de cette danse macabre et finit par oublier les risques qu’elle court. Elle est grisée par la bataille et l’adrénaline envahit son corps avant de la posséder toute entière. Tels des dominos, les monstres tombent les uns après les autres sur son passage. Elle chante même pour se rire du danger. Mais d’autres créatures reviennent sans cesse et prennent la relève. Elle sera morte de fatigue avant d’en venir à bout !
    
     Croesus Verbeek abat quant à lui sa terrible hache qui fend l’air de biais sur son assaillant le plus proche et lui fait voler en éclat la partie qui lui tient lieu de tête. Il accompagne son arme et d’un second moulinet, l’abat sur l’assaillant de droite. Il termine son assaut en tournant sur lui-même et tranche alors horizontalement le monstre qui lui fait face. Quelques secondes de combat voient plusieurs golems s’effondrer, vite remplacés par la relève. Croesus Verbeek progresse difficilement et prend lui aussi le risque à chaque instant d’être submergé. Une créature tombe, deux se lèvent. Elles sont encore molles et peu offensives mais leur nombre croissant est terrifiant.
    
     De son côté, Roriil Cremieel tente de faire une percée. Usant de sa magie, il invoque une boule de feu incandescente qu’il lance au milieu des créatures. Transformées en torches animées, elles s’embrasent et illuminent le sous-bois. Un autre golem reçoit sa fureur, puis un autre. La tension est à son comble ; le passage se dégage peu à peu et l’elfe reprend confiance. Mais quand une créature tombe, deux se lèvent et complètent sans cesse la ligne.
    
     Nous voilà débordés à présent. Les coups pleuvent et il est difficile de les éviter. Chacun perd peu à peu sa position dominante dans le combat et tente simplement de ne pas être touché par les assauts de ces monstres végétaux.
    
     Nous devons battre en retraite si nous voulons survivre. Regroupons-nous prêt de l’arbre mort pour repartir à la charge ! rugis-je en pensée à Roriil Cremieel.
    
     C’est alors que l’elfe hausse puissamment la voix au milieu de la pénombre :
     — Rompez le combat et replions-nous ! hurle-t-il. Rallions l’arbre incandescent.
    
     La hache du reptinahain décrit un cercle et lui offre, pour un très court instant, protection et répit ; il saisit immédiatement l’occasion. Dans un unique geste fluide, ses mains accompagnent sa hache vers l’arrière et tout son buste pivote avec elle. Il tourne les talons et court vers l’arbre foudroyé, toujours en flamme.
    
     Pasiphaé a besoin elle aussi de se donner un espace de liberté de mouvement. Elle puise au fond d’elle l’énergie et la vaillance nécessaire et dans un sursaut reprend ses entrechats devant le premier rang d’humanoïdes chlorophylliens. À chaque rotation, ses lames lacèrent les poitrines. Quelques coups bien portés lui dégagent l’espace et lui permettent dans un même mouvement de fuir en arrière.
    
     De son côté, Roriil Cremieel invoque une boule de feu plus conséquente. Il la projette devant lui afin de pouvoir se retourner en toute sécurité. Le feu fait obstacle aux golems et illumine les lieux dans la nuit. Il éclaire suffisamment les chemins pour permettre la retraite des trois compagnons en toute sécurité.
    
     La pluie a cessé de s’abattre. Seules quelques gouttes accrochées aux branches tombent encore. L’elfe, l’humaine et le reptinahain rallient l’arbre en flamme. Rien ni personne ne les poursuit. Seul le hululement d’une chouette mêlé au crépitement des branches encore feuillues les surprend. Après plusieurs minutes d’une course effrénée, Roriil Cremieel, Pasiphaé et Croesus Verbeek reprennent leurs esprits et apaisent leurs passions. Chacun souffle maintenant et tente de redonner un peu de souplesse à ses membres tendus et endoloris par tant de coups.
    
     — Ton imprudence aurait pu nous coûter la vie, Pasiphaé. Je sais que tu ne connais pas vraiment le sens de ce mot, mais pour ressortir vivant de ce lieu nous devons observer un minimum de discipline. Et pour la suite des opérations, vous devez me faire confiance, annonce solennellement Roriil Cremieel à ses deux compagnons.
    
     Il observe leurs réactions et poursuit :
     — Ces créatures sont beaucoup trop puissantes et surtout beaucoup trop nombreuses. La seule façon de les vaincre est de parfaitement coordonner nos assauts. Elles mettent à leur profit chacune de nos hésitations, chaque perte de temps, aussi minime soit-elle. Nous devons avancer et les briser plus vite qu’elles ne se lèvent.
    
     Après un nouvel instant de silence, il reprend :
     — Ouvrez-moi votre esprit pour que je puisse y prendre une place ! Je pourrais faire en sorte que nous ne fassions plus qu’un au combat.
    
     Le reptinahain est toujours rétif à se laisser contrôler tant cette posture est contraire à sa nature profonde. Ses instincts sont si ancrés en lui qu’il est illusoire de vouloir le soumettre. Tout au plus peut-on le canaliser pour l’amener à servir volontairement une cause plus raisonnable. Mais les liens entre l’elfe et lui sont anciens et leur histoire commune fait qu’il n’assimile pas cette prise de contrôle à un danger. Au contraire, il la ressent comme une protection nécessaire face à une menace sérieuse. Il l’accepte donc.
    
     — Eh bien, voilà un peu d’amusement pour nous distraire, se réjouit Pasiphaé. Ça me fera oublier les taches de boue sur mon manteau ! D’habitude, quand j’éventre à tour de bras, les taches passent inaperçues. Saletés de golem ! Un si beau manteau.
    
     La jolie rousse flamboyante est plus enjouée à cette idée, elle la trouve même plaisante. Elle a déjà servi de cobaye pour le mage par le passé et elle n’a pas non plus le cœur à discuter les détails. Elle veut simplement sortir de ce bourbier, protéger sa vie et toucher sa récompense.
    
     Profitant de ce temps de repos, l’elfe se prépare intérieurement. Il médite profondément, fait le vide en lui, puis accueille les forces magiques de l’univers qu’il appelle de ses vœux pour l’assister dans son entreprise. Après ce temps de préparation, il pénètre furtivement les esprits de ses compagnons aussi facilement qu’il enfilerait ses bottes, pour ne faire plus qu’un avec elles.
     Sa conscience est maintenant à la fois un et trois. Unique et multiple. Toute sa volonté et toute son attention se tournent maintenant vers son but : la clairière !
    
     Nul mot ne sort, nul ordre n’est prononcé. Nous nous mettons simplement en marche. Roriil Cremieel est à l’avant de la troupe, il est déterminé, ils forment tous les trois un triangle parfait. Quant à moi, je survole le groupe les ailes déployées. Au centre de notre formation de combat je ressens un vide. Quelque chose n’est pas à sa place, mais quoi ?
    
     Nous avançons et nous reprenons peu à peu de la vitesse. Nous retournons vers nos adversaires restés là à nous attendre. Bien sagement pourrais-je dire. Le groupe accélère de plus en plus jusqu’à atteindre le pas de charge tandis que je plane au-dessus comme une barque portée par le courant modéré d’un fleuve puissant mais tranquille.
     Nous sommes à quelques mètres de la ligne de front que nous n’avons pas réussi à enfoncer précédemment. Les traces de notre échec sont bien présentes sur le sol.
    
     Tout en avançant, le mage prépare un sort de terre. Il invoque une sphère et la projette. Devant nous, elle roule sur le sol et grossit à vue d’œil ; à la fin de sa course elle percute la ligne de front de nos ennemis avec fracas. Tandis qu’elle vole en éclat, elle emmène dans sa destruction cinq golems qui l’ont reçue de plein fouet.
    
     Roriil Cremieel s’engouffre dans la brèche, soutient le mouvement ainsi impulsé et repousse un peu plus loin les créatures qui se trouvent devant lui. À sa gauche Croesus Verbeek abat sa hache dans un mouvement parfaitement exécuté et parfaitement synchronisé avec le coup de butoir. Pasiphaé n’est pas en reste. Dans une ronde harmonieuse qui se cale sur le rythme de l’elfe, elle lacère des semblants de visages sur la droite du groupe. Cette symbiose qui est à l’œuvre me remplit de vie, de force et de puissance ! Ma poitrine se gonfle, mes ailes s’étendent et j’ai l’impression de grandir. Tout à coup, prise dans une transe hypnotique, je crache mon feu de gauche à droite. C’est comme un geyser de flammes. Pour la première fois, les assaillants qui ne se sont pas effondrés reculent. C’est un gigantesque feu de joie qui brille dans la forêt. Je peux maintenant distinguer chaque recoin des sous-bois.
    
     Je gagne en puissance et en maîtrise, mon esprit se déploie toujours plus largement jusqu’à englober chacun de mes compagnons d’aventure. Je ressemble à cet instant à une nuée de passereaux dans le ciel chaud de l’été : de multiples corps agissant pourtant comme un seul. Je me sens invincible !
     Je continue à invoquer puis à lancer des boules de terre devant moi. Elles abattent les golems aussi facilement qu’une boule abat des quilles ! Ma hache reptinahaine taille à gauche et à ma dague humaine lacère à droite. Dans un rythme parfaitement ordonné, j’alterne souffle de feu, boule de terre, coup de hache et coup d’épée. J’enfonce les lignes ennemies comme on enfonce un couteau dans du beurre, elles n’ont à présent plus le temps de se reformer. Deux créatures tombent, une seule se relève ; les troupes clairsemées nous offrent enfin un passage vers le nord.
     Je poursuis la manœuvre sur ce chemin pendant encore une demi-heure. La clairière n’est plus qu’à un battement d’aile. Derrière moi, une armée de golems est à mes trousses tandis que devant moi ne se dressent que quelques créatures éparses. Il ne me reste plus qu’un effort à faire pour atteindre mon but ! Je charge devant moi de toutes mes forces pour parcourir le plus vite possible les derniers mètres qui me séparent du centre de la forêt.
    
     Alors que je dépasse le dernier arbre et pénètre l’étendue d’herbes, quelque chose vole en éclat sans que je sache si c’est un invisible mur de cristal ou ma transe hypnotique. Chaque parti de moi retrouve son autonomie et Roriil Cremieel perd l’équilibre vers l’avant. Il trébuche comme s’il venait de pousser une porte imaginaire. En pénétrant dans cette plaine au milieu des bois, j’ai une impression étrange. J’ai la sensation qu’auparavant je volais dans la mer, que je luttais contre les eaux tandis que maintenant j’ai émergé des flots, j’ai conquis les airs et je me sens enfin libérée. Cette sensation de changement de densité de l’espace autour de moi est déconcertante.
    
     Alertés par la chute du mage, Croesus Verbeek et Pasiphaé sortent de leur transe à leur tour et ralentissent leur course en entrant dans la clairière. Nous nous arrêtons là. Le premier réflexe de chacun est de faire face à la forêt pour recevoir la charge de nos poursuivants. Nous campons sur nos positions, prêts à nous battre avec détermination. Mais les créatures sont figées à la lisière de la forêt, comme retenues par une barrière invisible. Nous avons le sentiment d’être des bêtes curieuses enfermées dans une cage de verre. Nous attendons un long moment mais rien ne se passe. Les golems attendent sagement dans les bois, ils sont comme interdits. Nous ne risquons rien pour le moment. Sans comprendre ce qui se passe, nous relâchons la tension. 
    

Texte publié par Roriil Cremieel, 13 mai 2016 à 09h51
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