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tome 1, Chapitre 7 « Volent les Corbeaux (pt1) » tome 1, Chapitre 7

Taran était en train d'attendre, assis à sa table habituelle, dans l'axe de la porte, pour guetter les allées et venues. C'était son activité favorite, observer, dévisager les passants frivoles. Il repéra Delf bien avant qu’il n’entre. Celui-ci avait pris soin d'être accompagné par deux hommes robustes, aussi larges que l’encadrement. Le voleur fut même surpris de ne pas les connaître. Au vu de leur carrure, ils avaient clairement été choisis pour l'intimider, le rendre inoffensif. Cela aurait pu marcher dans d'autres circonstances. Pour une fois, Taran avait l'avantage et il n'était plus seul.

Ils s’étaient rencontrés pour la première fois quelques mois après son arrivée à Arakfol. Il était difficile d’évoluer dans les rues de cette ville sans le croiser au moins une fois, que ce soit pour du commerce amical ou parce que ce brigand pratiquait l’extorsion comme d’autres jouaient aux dés. Delf cherchait des “fournisseurs” et Taran avait de l’expérience dans ce domaine. Il avait très vite appris à ses dépends que son protecteur était un homme intraitable, pour ne pas dire violent. Il avait toujours pris un malin plaisir à punir ceux qui l’avaient déçu, quitte à ce que la sentence soit disproportionnée afin de satisfaire son vice. Mieux valait ne pas rafraîchir ces souvenirs là.

L’homme aux cheveux très courts et à l’apparence soignée le vit assez rapidement, fit signe à ses deux brutes d'aller se chercher à boire, avant d'avancer jusqu'à sa table à grandes foulées. Il poussa le tabouret sans ménagement, s'assit, et le regarda d'un air peu patient. Reposant sa joue contre son poing, il lui adressa ces quelques mots en guise de salut, d'une voix basse et quelque peu grondante :

« Je ne t'ai jamais dit que je détestais me déplacer dans les tavernes avant la tombée de la nuit ? »

Taran, qui avait gardé sa capuche, termina son gobelet cul sec, puis le remplit à nouveau pour le tendre à son visiteur :

« J'ai trouvé l'objet que tu cherches », Lança-t-il sans autre forme de procès. Delf eu un petit rire silencieux et moqueur, avant de refuser sa coupe. Il y eut un regain d'intérêt dans son regard, mais loin de rassurer le voleur, cela ne fit que le conforter dans son attitude de prudence. D'après son propre vécu, il ne pouvait y avoir que deux issues possibles :

Soit il allait tenir son engagement et le payer, soit il allait tenter de le réduire au silence pour récupérer son dû. Et celui-ci était plutôt connu pour son avarice.

« Après toutes tes gamineries, tu veux me faire croire que tu t'es fourvoyé là-dedans ? Vraiment? Si le bijou est en effet en ta possession, je veux le voir. »

La réponse fut brutale :

« Hors de question. Je ne suis pas aussi godiche que tu le penses. Qu'est-ce qui t'empêche, après tout, d'appeler tes hommes par ici et de me le prendre ? Je te connais bien. Crois-moi, je n'ai pas l'objet sur ma très modeste personne.

— Où est-il alors ? Demanda Delf qui s'impatientait.

— Quelqu'un en a la garde.

— Qui ? Appelle-le, je veux le voir.

— Tu n'en feras rien. Car, vois-tu, tu m'as promis seize Londkier pour ce travail, avant de me laisser sur le carreau. Rends-moi ce que tu me dois et je te dirai où aller chercher ce que tu convoites tant. »

L'expression de son interlocuteur avait changé du tout au tout. Au delà de la colère, on aurait dit qu'il allait retrousser les babines et montrer les dents. Sa bouche s’étira et il se mit à rire froidement.

« Ah, pauvre petite ordure… Tu crois vraiment que je vais te donner une telle somme ? Je ne sais pas ce qui serait le plus approprié, te revendre à des Vistrènes ou te faire rouer de coups… Pas d’objection ? »

Taran gratta sa barbe mal entretenue avec un sourire malicieux :

« Absolument pas. Si ce n'est peut-être le fait que la disparition d'une telle aubaine te serait insupportable. Voyons, de toi à moi, lequel de nous deux a le plus de chance de trahir l’autre ? Nous pouvons être d'accord pour dire que ce n'est pas moi. Si je m'amusais à poignarder dans le dos tous mes collaborateurs, je finirais découpé en petits morceaux dans la baie du port de pêche. En revanche, toi, tu peux clairement te le permettre, avec tous tes petits camarades... Bien le bonjour ! »

Il fit un geste amical en direction des deux armoires qui regardaient la conversation de loin, assis autour d'une autre table.

« Tu as toute une meute prête à défendre tes intérêts. Comprends bien que je me vois dans l'obligation de veiller à ma propre survie d’abord. Il n’y a rien de déraisonnable à cela. Allons, je n'ai pas de raison de te mentir. Et je suis sûr que je pourrais encore t'être utile. »

Delf pesa ses arguments pendant encore une bonne minute. Il soupira et rouvrit ses lèvres :

« Je te donne quatre Löndkiers maintenant, douze après l’échange.

— C'est hors de question. Tu vas laisser les seize sur cette table, sans rechigner ou je balance ce foutu bijou dans la cuve du forgeron.

— Tu es dur en affaires, soupira l'autre. Si tu m'as menti, je mets cet endroit à feu et à sang. Tu as compris ?»

Et d'un geste il appela l'un de ses sbires, qui marcha, déterminé, jusqu'à eux avant de s'assoir dos à la lumière. Le deuxième resta en alerte, prêt à bondir s'il venait l'envie à Taran de s'enfuir vers la rue. Leur chef esquissa un signe secret et le nouvel arrivant fit passer une bourse de toile au voleur sous la table. Aussi discrètement que possible, il vérifia son contenu, avant de hocher la tête avec un petit sourire satisfait.

« Voilà ma part, où est la tienne ? »

Il ne parla qu'après avoir empoché soigneusement sa paie. C'était extraordinairement jubilatoire de voir Delf lui manger dans la main, ne serait-ce qu'un instant.

« C'est Ivar qui l'a. »

Dans la seconde, tout deux se levèrent et sans plus un mot ils s’avancèrent jusqu'au comptoir. Le troisième ne quittait toujours pas Taran des yeux. Le tavernier leur fit signe de passer de son côté et la petite troupe repartit avec le coffret camouflé dans un sac. L’homme encapuchonné lâcha un souffle profond. Il sentit tout à coup comme une deuxième vie s'emparer de son être. Enfin un succès. De la nourriture, une paillasse propre. L'exaltation de la victoire ne le prenait pas souvent et il comptait bien en profiter. Il s'étira à la manière des félins. Ses joues devaient rosir.

Nobishandiya, de son côté, était restée à l’abri des regards dans l'arrière-boutique. Elle avait vu la scène par l’entrebâillement de deux planches, avait mémorisé les visages des trois brigands sans que ceux-ci ne se fussent doutés de sa présence. Il avait d'ailleurs été entendu avec Ivar que si Delf s'en prenait à lui, elle devrait le transpercer par surprise à l'aide d'un couteau de cuisine. Le patron des lieux n'avait pourtant pas la mine réjouie. Et lorsqu'elle sortit de sa cachette, il le lui fit bien comprendre :

« Je sais bien quel genre de clientèle je reçois le soir, mais enfin, c'est la dernière fois que je vous sers de transfuge. Je n'ai vraiment pas envie de me le mettre à dos !

— N'ai crainte l'ami, c'était la première et la toute dernière fois. »

Il était important pour elle de le rassurer, dépendante comme elle l'était de ses bonnes relations. Taran la prit aussitôt à part pour partager le butin. Il posa la paume de sa main sur son épaule pour l'attirer vers le fond de la salle, mais elle se dégagea d'un mouvement brusque.

« Ne me touche pas, chiani. »

L'homme s'inclina avec déférence et lui emboîta le pas. Il étala les pièces devant elle et les répartit comme convenu, l'équivalent de huit pour elle et huit pour lui. Nobishandiya dut admettre qu'elle ne s'attendait pas à le voir respecter sa parole. Cela aurait pu le faire remonter dans son estime, pourtant quelque chose n'allait toujours pas.

« Voilà qui devrait nous faire vivre quelques temps, toi et moi. Je dirais bien que c'était un plaisir de faire affaire, mais je vois bien que le sentiment n'est pas partagé. Tu connais désormais ma profession. Je garde ton secret, tu gardes le mien. Inutile d'avoir de la rancœur.

— J'avoue que je te vendrais avec plaisir, mais je ne le peux pas. »

L'autre ne fit que sourire. Ses pupilles brillaient. Il faisait apparaître une douleur dans son estomac, une sensation qu'elle ne pouvait décrire. Habituellement, elle savait reconnaître les hommes les plus mauvais. Ils avaient un vide dans leur regard qui était caractéristique. Mais Taran n'avait pas de vide, au contraire, il était rempli par quelque chose de sombre, quelque chose d'indicible qui n'était pas le vide. Et soudain, une idée la foudroya. Il n'était pas plus voleur, qu'elle n'était esclave. Malgré cela, elle ne fit aucune remarque.

« Disparais vite avant que je ne change d'avis. »

Il ouvrit la bouche, comme s'il allait exprimer sa déception, mais n'en fit rien et quitta les lieux après l'avoir salué.

Taran tint effectivement sa promesse. Il ne revint plus importuner la Négociante au teint sombre et jamais même elle ne le recroisa chez Ivar. Toutefois, plus les semaines passaient et plus l'approche de l'hiver se faisait sentir.

Avec la dégradation de l'automne, revenaient les longs ruisseaux gelés, le manque de lumière, l'absence de nourriture et surtout, on guettait de plus en plus l'arrivée de la neige. Ces jours là étaient préoccupants pour les marginaux qui n'avaient pas de toit à eux. Il fallait trouver un refuge pour passer l'hiver, de la même manière que les ours vont dormir sous terre. Les passeurs et les braconniers choisissaient de se retirer des villes pour retrouver des cabanes isolées, où ils auraient du bois pour le feu et peut-être de quoi se nourrir maigrement jusqu'à la réapparition des beaux jours.

Hélas, Nobishandiya savait qu'elle n'aurait pas cette option. Elle n'en avait pas les capacités, bien qu'elle n'ait jamais craint la solitude. On ne s'improvisait pas chasseur. Il y avait bien sûr l'option des maisons closes ; de nombreuses femmes n'avaient d'autre choix que de s'y installer pour ne pas mourir de froid ou de faim, ou encore pour aider leurs enfants. Il fallait faire ce commerce en grand secret car la prostitution était interdite au Lumkest, comme dans la majorité des pays du nord. Elle n'avait pas peur d'être prise, néanmoins elle refusait de se découvrir pour autre chose que son bon plaisir. D'habitude, elle dormait dans les alentours des docks et des greniers. Or, on ne tolérait pas à Arakfol que des gens viennent fouiner de nuit vers le port marchand. Elle disait que c'était pour être la première à apercevoir les navires qui arrivaient le matin. Et comme elle se levait très tôt et qu'elle s'entretenait avec plus de la moitié des commerçants de la ville, riches ou modestes, on la laissait faire. Tout le monde s'imaginait qu'elle devait avoir un logis quelque part, peut-être même sur la route de Norkiel, disaient certaines rumeurs. Qui pouvait s'imaginer que la négociante ne faisait que traîner dans les rues ? Elle était bien trop propre sur elle, bien trop fière et elle ne quémandait jamais. Des collaborateurs intéressés l'invitaient parfois à dîner et à dormir sous leur toit, pour discuter d'un contrat, d'une opportunité d'un trafic, ou pour des motifs plus personnels.

Elle choisissait ses amants de façon méticuleuse et dans le meilleur des cas, une invitation impromptue n'arrivait jamais plus d'une fois par semaine. Les premières gelées matinales ne l'épargneraient pas.

Non. Elle ne mourrait pas sur cette île de glace. Ce ne serait pas sa fin. Sa volonté le lui interdisait.

Ainsi donc, ce fut Nobishandiya qui dut, à son grand regret, retourner vers Taran dans l'espoir qu'il ait à nouveau trouvé un travail qui lui permettrait de payer une chambre pour les six mois à venir. C'était une éventualité que cette femme redoutait. Non pas tant parce qu'il la mettait mal à l'aise ; plutôt parce qu’il lui semblait dangereux, plus que la plupart des contrebandiers. Elle mit deux jours à retrouver sa trace et elle lui donna rendez-vous sur les docks, en pleine après-midi, là où il y aurait de l'activité et où il ne pourrait rien tenter de douteux…


Texte publié par Yon, 30 juin 2016 à 09h44
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