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tome 1, Chapitre 4 « La Négociante d'Arakfol (pt3) » tome 1, Chapitre 4

L'homme remarqua alors que son index s’était recroquevillé, donnant à son signe une allure étrange, ésotérique. Il l'imita de cette main qu'il lui avait préalablement tendue. Elle rabattit la sienne contre son cœur et esquissa un hochement de tête. Il s'agissait donc d'un salut. Une coutume du sud probablement. Taran termina le geste de façon similaire, si ce n'était incertaine.

« Rejoins-moi en début d'après-midi, dans la ville haute. Sais-tu où se trouve la maison des renards ? »

Elle resta immobile une seconde avant d'acquiescer.

« Retrouvons-nous là bas, devant la façade nord, à deux heures, cela te convient ?

— J'y serai, répliqua-t-elle avec dédain. Je n'aime pas attendre. » précisa-t-elle.

À nouveau, il ne put s'empêcher de sourire.

« Ma Dame n'attendra pas. »

Il la salua à nouveau, tourna les talons et s'engouffra dans la ruelle adjacente. Il se colla au dos d'une maison et retînt son souffle, son œil fixé patiemment sur l'intersection. Le temps s'écoulait si lentement. Son cœur trembla lorsqu'il la vit passer, allant vers l'est, le long de la rue parallèle aux docks. Comme il le pensait, elle s'en retournait vers le centre. D'un pas léger et imperceptible, il se mit à la suivre de loin. Qu'allait-elle faire à présent ? Chercher de l'aide ? S'enfuir ? Le dénoncer ? Il ne devait rien laisser au hasard, sa vie en dépendrait.

Il continua dans son ombre durant plusieurs minutes. Elle ne semblait pas le remarquer. Taran craignait, à chacun de ses pas, que sa présence soit révélée. Peu à peu, ils retournaient vers les rues commerçantes et, pour ne pas la perdre, il devait avancer de plus en plus près de cette silhouette à la peau de loup. Chaque mètre devenait plus délicat que le précédent. Par chance, la traque ne dura pas. Sa Dame finit par s'approcher d'une demeure plus large que les autres. Le toit était d'un bois de qualité et en bon état, les poutres apparentes étaient décorées et peintes. Derrière était une construction bien plus petite, néanmoins collée au bâtiment principal et enrichi d'une solide porte verrouillée. Vigilant, Taran se blottit derrière un mur pour ne pas se faire voir. Lorsqu'il releva la tête, la femme avait quasiment disparu derrière l'entrée.

Tiens donc. Si effectivement elle faisait circuler des marchandises sous le manteau, alors ce ne pouvait être que l'habitation d'un de ses clients. Bien entendu, il pouvait également s'agir d'un ami qui lui viendrait en aide, mais son instinct lui disait que ce serait très improbable. Quoi qu'il puisse arriver, il serait trop risqué d'aller écouter à cette porte sans connaître les habitudes de la maison. Taran fit demi-tour et s'éloigna, se mêlant de nouveau à la foule. En continuant sa route, une puanteur familière vînt lui agresser les narines. Il longeait ce quartier que tous fuyaient. Juste là, était un bâtiment qui servait d’abattoir. Il voyait de loin cette tranchée creusée dans le bois, suspendue légèrement au dessus du sol, qui servait à écouler le sang dans des cuves. De malheureux gamins sans le sou allaient les vider le soir venu, hors des murs.

Du coin de l'oeil, il vit une femme menant un cochon au bout d'une laisse. L'animal ne se débattait même pas, il avançait d'un pas lent mais constant, résigné. L'homme sentit ses boyaux se tordre. Il accéléra le pas, cherchant des yeux une nouvelle scène sur laquelle se focaliser, forçant son angoisse à retourner dans les abysses de sa conscience. Au loin, on entendait les forgerons s'échiner sur leurs enclumes. Un concert de heurts métalliques emplissait le ciel et se répandait avec cette légère brise qui se levait alors, venant de la mer et poussant vers les terres. Leur mélodie devenait un écho à la mesure de leur éloignement. Puis, à cette frêle musique, vint se rajouter le chant d'un liquide versé dans un gobelet de terre, délicatement décoré. Le verrou s’était refermé derrière la maison.

« Je me demandais si tu passerais ce matin. »

Dans le petit entrepôt, seule l’ouverture laissait un fragile rayon de soleil se répercuter vers le haut du mur de torchis, abandonnant le reste de la pièce à cette ambiance tamisée omniprésente. Au milieu des caisses et des tonneaux, étaient dissimulées une petite table et deux banquettes. Un homme d'une quarantaine d'années se saisit des deux gobelets pour en tendre un à son étrange visiteuse. Un fin et sombre poignet se courba hors d'une manche bleue pour recueillir le récipient. Il prit l'extrême précaution de ne faire que frôler le haut de son doigt. Un souffle récalcitrant sifflait sous la porte fermée.

« Je n'oublie pas mes amis, l'aurais-tu oublié ? »

Avec l’élégance des femmes du sud, elle porta la cervoise fraîche à ses lèvres et en avala une gorgée modérée. Contrairement à ce que Goeddin semblait penser, elle n'était pas là pour prendre du repos. Son hôte venait de pencher son visage vers la droite, laissant une mèche de cheveux clairs valser sur son front. Sa tunique impeccable camouflait mal la rondeur de son estomac. Si pour Nobishandiya le poids des décennies se traduisait en cernes accrochées sous ses yeux, pour la plupart des hommes du nord les marques de l'âge se retrouvaient à la taille de la ceinture. Toutefois, elle se plaisait à étudier les traits de cet individu. Il commençait à griser sur les tempes, ce qui le faisait ressembler à un vieux loup malicieux. Si seulement l'esprit qui habitait ce crâne pouvait être à la hauteur de son apparence.

« J'ai un cadeau, pour compenser le service que tu m'as rendu », annonça-t-elle doucement. La légère surprise sur ces traits était absolument merveilleuse. Il avala difficilement puis reposa le gobelet en souriant de toutes ses dents.

« Ce n'était qu'un échange de bon procédés. Tu me gâtes beaucoup trop.

— Je te laisserai me critiquer après avoir délivré ma marchandise. »

Elle sortit de sa ceinture une petite poche de toile qu'elle agita fièrement avant d'en défaire le cordon et d'en présenter le contenu. Une grosse poignée de grains noirs odorants étaient amassés là. L'homme sembla tout de suite extrêmement intéressé.

« Puis-je ? »

Nobishandiya déposa la poche délicatement au creux de ses mains. Il l'observa attentivement, avant d'en approcher son nez et d'en humer silencieusement le contenu. Il ne put retenir un faible gémissement de plaisir.

« Exquis, n'est-ce pas ? Murmura-t-elle.

— Est-ce que ce serait du poivre ? »

Amusée, elle secoua la tête. Parcourant la faible distance qui les séparait, elle vînt à côté de lui pour poser sa paume gauche sur son épaule.

« Non, pas vraiment. C'est une variété antique de ce que vous appelez la “graine des cieux“. Elle vient de l'extrême sud, difficile à ramener dans le nord car cultivée de l'autre côté du grand désert.

— Le parfum est surprenant.

— Comme la fraîcheur d'une oasis de l'ouest. Tu sais n'est-ce pas que ces graines poussent sur des grands arbres ? Et bien celles-ci poussent dans la jungle, là où vivent les plus grands serpents du monde, longs de plusieurs pieds. Leurs gueules sont assez larges pour avaler un homme adulte entier. »

Le vieux loup se mit alors à ricaner :

« Tu te moques de moi !

— Malheureusement non. Dans ma langue on les nomme Nyokimya, les serpents du silence. Ils peuvent vous assommer d'un revers de queue, puis ils s'enroulent autour de vous et serrent si fort que tous vos os peuvent se broyer. On n'entend rien, pas de cris, pas d'appel à l'aide, juste leurs craquements. Et malgré tout, des hommes meurent pour aller trouver de nouveaux arbres et de nouvelles graines. C'est assez pathétique quand on y pense. »

Elle percha son menton sur l'épaule de Goeddin, jaugeant du coin de l'œil sa réaction.

« Comment est-ce que ton peuple appelle cette variété ?

— Mwaléli.

— Vraiment ? »

Bien évidemment que non. Il s'agissait de grains normaux qu'elle avait fait baigner avec du gingembre, un peu d'alcool et un mélange d'agrumes de son invention pour rehausser leur odeur. Qu'importait, elle avait vu cette étoile enfantine briller dans les yeux de son bienfaiteur. Les hommes du Nord, avait-elle découvert, possédaient une fascination presque morbide pour ce genre d'histoires. Ils voulaient mettre à leur table, non seulement des produits empreints d'exotisme, mais aussi marqués par une histoire tragique, légendaire, égoïste. Il fallait faire trembler les convives autour de sa table, les soirs d'hiver. Plus le produit était rare et cher, plus l'histoire fomentée était disproportionnée... Et donc prisée des hautes sphères. Ici, vous pouviez faire du commerce avec n'importe quelle épice, tant que vous saviez comment la vendre.

« Il est incroyable de voir à quel point tu es une virtuose de ce négoce. »

Ce fut à son tour de ricaner, avant de faire glisser sa main sur la nuque épaisse et claire.

« Ces grains seront très bons pour ta migraine, ajouta-t-elle. Et aussi peut-être pour cette vilaine dette de jeu ? »

L'homme s'empressa de refermer la pochette et de la déposer sur la table.

« T'ai-je déjà dit à quel point tu étais d'une intelligence folle ? Ah si ces murs pouvaient parler… »

Il enveloppa sa taille de ses bras, un large sourire affiché sur ses lèvres. À l'évidence, c'était lui qui possédait à présent une dette envers elle.

« Si ces murs pouvaient parler, ils diraient les mêmes mots que n'importe quel autre mur de n'importe quelle autre cité.

— Tu as une façon de voir les choses… »

Il fut réduit au silence par son propre mouvement pour capturer les lèvres de cette femme aux longs cheveux noirs qui murmurait tant de choses à son oreille. Elle le poussa à reculer vers la banquette. Après tout, ils avaient tous deux du temps et la porte était verrouillée.


Texte publié par Yon, 24 avril 2016 à 09h46
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