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Tome 2, Chapitre 19 « Promenade » Tome 2, Chapitre 19
Tandis qu’Inga et Cinderval se promenaient dans la capitale éponyme du matriarcat de Svenne, la neige continuait de tomber en poudre scintillante. Le garçon ne savait pas vraiment comment s’adresser à sa seule et unique parente. Il se contentait de l’observer à la dérobée, notant les ressemblances et les différences avec sa mère. Bien qu’elle fût la plus jeune, Inga paraissait plus âgée qu’Annet.
    
    Il remarqua que ses habits étaient bien plus sophistiqués que ceux qu’on portait à Svenne. Elle avait revêtu une robe violette, la couleur du deuil à Svenne, dont le haut lui rappelait une veste d’uniforme à basques, avec un col montant ainsi que des soutaches et brandebourgs argentés. Elle moulait une taille très fine, par-dessus une jupe étroite ornée de drapés qui s’évasait à l’arrière comme la croupe d’un cheval. Sur son chignon à boucles trônait un petit chapeau décoré de rubans et des plumes. Un grand châle de cachemire gris perle, avec des motifs noir et pourpre, la garantissait du froid.
    
    Tandis qu’ils marchaient dans la rue de l’Horloge, qui tenait son nom d’une haute tour supportant un énorme cadran, il osa enfin poser la question qui lui brûlait les lèvres :
    
    « Dites-moi… tante Inga… comment pouvez-vous bouger dans une tenue pareille ? »
    
    La jeune femme éclata de rire :
    
    « L’habitude, Cinder. »
    
    Il fronça légèrement les sourcils, mais se garde de donner un avis sur la question.
    
    « Que veux-tu faire ?
    
    - Nous pourrions... »
    
    Il laissa son regard errer autour de lui, cherchant une réponse. Enfin, il la trouva :
    
    « ... aller dans l’un de ces grands cafés sur l’avenue qui descend du palais ! Ma mère n’aime… N’aimait pas trop cela.
    
    - C’est une très bonne idée ! » approuva Inga avec un sourire.
    
    
***

    
    Un quart d’heure plus tard, ils étaient installés à une élégante petite table dans l’un des plus beaux établissements de la ville, dont les murs s’ornaient de miroirs et de panneaux d’acajou verni. Inga attirait tous les regards ; Cinder avait entendu chuchoter sur son passage. On la prenait pour une étrangère et elle suscitait autant de méfiance que de curiosité.
    
    Elle lui avait commandé un gâteau fourré à la framboise et surmonté d’une montagne de chantilly, ainsi qu’un chocolat chaud. En d’autres temps, le garçon aurait été en joie devant de telles douceurs, mais le chagrin lui serrait la gorge et lui nouait l’estomac. Malgré tout, il s’obligea à les avaler. Sous la férule de Viktor, il pourrait oublier ce genre de gourmandises.
    
    « S’il vous plaît, souffla-t-il entre deux cuillerées, parlez-moi de l’époque où ma mère et vous étiez petites. Elle ne parlait jamais de son enfance. »
    
    Inga resta un moment immobile, les deux mains posées de part et d’autre de sa tasse de thé, avant de répondre enfin :
    
    « Nos parents étaient commerçants dans cette même rue. Ils vendraient divers accessoires… des sacs, des gants, des écharpes, ce genre de choses… Je me trouvais parfaitement heureuse dans ce milieu, mais ta mère… elle étouffait littéralement. Les automates qui étaient la spécialité de Svenne la fascinaient. Elle voulait entrer à l’académie de Mécanique, mais elle ne connaissait personne susceptible de la recommander. Alors, dès qu’elle a eu treize ans, elle a fait le tour de tous les ateliers de la ville pour trouver un apprentissage. J’ai toujours admiré sa patience et sa détermination. »
    
    Elle éclata de rire :
    
    « Tout mon contraire… J’étais impulsive et facilement distraite. Ce qui ne nous empêchait pas d’être très proches. Nos parents nous surnommaient le lièvre et la tortue, comme dans la fable... »
    
    Le garçon la regarda avec perplexité, la cuillère immobilisée à mi-chemin entre l’assiette et sa bouche.
    
    « Quelle fable ? 
    
    - Le Lièvre et la Tortue, du poète français Jean de La Fontaine. Mais j’oublie qu’elle n’est pas très connue dans ces contrées… Notre père avait jadis travaillé en France et il en avait rapporté ce livre de fables, qu’il traduisait pour nous... »
    
    Cinder réalisa qu’il n’avait jamais connu ses grands-parents. Sa mère n’avait jamais beaucoup parlé de sa famille… et à vrai dire, il ne savait même pas si ses aïeux étaient morts ou vivants.
    
    « Qu’est-ce que le livre est devenu, tante Inga ? »
    
    Elle secoua tristement la tête :
    
    « Aucune idée… Nous avons toutes les deux quitté la famille assez précipitamment. Annet parce qu’elle avait enfin trouvé un apprentissage… et moi, tu sais déjà à quelle occasion. Nos parents sont morts peu de temps après mon départ... »
    
    Cinder baissa tristement la tête ; personne ne pourrait le tirer des griffes de Viktor.
    
    
***

    
    Ils poursuivirent leur promenade à travers Svenne et, en sa présence, le garçon oubliait un peu son chagrin… C’était comme si Annet marchait à leurs côtés. Ils admirèrent les vitrines magnifiquement ornées d’automates raffinés et des décors animés, flânèrent sur les rives du Blugelt sous une fine averse de flocons, assistèrent à l’illumination de la ville quand le jour commença à décliner… Mais ce spectacle sonnait le départ d’Inga loin de lui. Bientôt, il fut temps de la quitter, et elle le raccompagna directement devant son logis et le serra dans ses bras.
    
    « Si quelque chose ne va pas, Cinder, n’hésite pas à m’écrire, je trouverai un moyen de t’aider... »
    
    Ils savaient tous deux que cela ne serait pas possible, mais cette promesse lui réchauffa le cœur. Quand il la regarda disparaître à bord d’un fiacre qu’elle avait hélé, il éprouva comme un second deuil. Tristement, il regagna la maison où il fut reçu par des reproches et des grincements de dents… et ce ne fut hélas que le début.
    
    Quelques semaines plus tard, il reçut un paquet qu’il trouva sur son lit, déjà ouvert. Il n’y avait rien de précieux dedans, où Victor ne lui aurait sans doute jamais restitué. Il ne contenait qu’un livre pour enfant usagé, dans une langue qu’il ne connaissait pas, mais qu’il supposa être du français…
    
    Le Lièvre et la Tortue.
    

Texte publié par Beatrix, 13 janvier 2019 à 16h18
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