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Tome 1, Chapitre 9 « Epilogue » Tome 1, Chapitre 9
Lucent avait atteint Ballyquintin Point au coucher du soleil. De sa démarche chuintante et d’une plage d’obscurité à l’autre, il avait réussi à longer la route mal entretenue qui traversait la lande jusqu’à l’extrémité de la presqu’île. L’astre du jour plongeait dans l’étendue grise de la mer, irradiant les flots d’une chaude lueur orangée et plongeant les abords de la maison des Adcock dans la pénombre. Il se joignit au reste de la meute agglutinée devant chaque ouverture de la vaste demeure. L’appel n’avait jamais résonné si fort en lui, il sentait confusément qu’il était tout près...
    
    D’énormes cumulonimbus zébrés d’éclairs se profilaient à l’horizon. Balayés par un vent violent, ils n’allaient pas tarder à surplomber la maison. Complètement indifférentes à l’orage, les ombres s’étaient mises à chanter leur faim, et cherchaient à pénétrer à l’intérieur. Seul l’éblouissant éclairage domestique les freinait encore. Lorsque le combustible du générateur électrique vînt brusquement à manquer, et que toutes les lumières s’éteignirent en même temps, elles n’hésitèrent pas une seconde, et se précipitèrent dans le bastion du professeur et de ses invités.
    
    Lucent était bien parti pour se laisser porter par la vague, mais dans le cri qui retentit soudain de l’autre côté de la porte, il perçut quelque-chose, un infime détail qui le fit reculer jusqu’à la berline abandonnée dans l’allée. Luttant de toutes les forces qu’il lui restait pour ne pas se laisser aller à répondre à l’appel qui le menait depuis Tollymore Park, il se coula dans l’ombre du bas de caisse et attendit. Le temps n’avait aucune emprise sur lui, c’était une notion qui ne signifiait absolument plus rien, et des heures s’écoulèrent avant que le chant de ses homologues ne se taise enfin, et que la porte ne s’ouvre en grand sur deux silhouettes indistinctes.
    
    C’était le cœur de la nuit, et la bougie que l’homme tenait à la main semblait, à ses yeux, briller de mille feux. Pourtant cette fois, l’attrait fut si fort qu’il ne put résister. Il se précipita vers eux, et ne s’arrêta qu’en atteignant l’orbe de lumière. A sa vue, l’homme eut un mouvement de recul, et l’enfant se plaça instinctivement devant lui pour le protéger. Penchant la tête de côté, Lucent sentit s’épanouir en lui ce sentiment de déjà-vu qui nous anime parfois, cette sensation d’avoir déjà vécu la situation présente. Comme s’il s’était déjà retrouvé face à Cody.
    
    Il réalisa alors que l’enfant était la source, l’épicentre de cette irrésistible attraction qu’il subissait depuis des kilomètres, depuis qu’il s’était éveillé, différent, à Tollymore Park. A lui seul, Cody représentait un puits d’énergie d’une extraordinaire capacité. A tel point qu’en l’absorbant, Lucent serait à même de subsister non pas quelques maigres heures, mais probablement pour l’éternité toute entière. Et cependant, une menace, imprécise mais bien réelle, émanait du petit garçon, accompagnée de la certitude qu’un simple frôlement le mènerait à sa perte. Il tendit ce qui lui tenait lieu de main, et Cody prit un air résolu en baissant le menton, les yeux néanmoins braqués sur le visage de Lucent.
    
    — Cody ? Il y en a une autre, là, juste derrière nous...
    
    Si on lui avait posé la question, James aurait été bien incapable d’expliquer quelle impulsion l’avait fait chuchoter. Il sentait un abattement infini s’insinuer en lui. Il avait cru tellement fort que tout était terminé. Que, par quelque miracle qu’il ne s’expliquait pas, Cody avait réussi à annihiler les ombres, et les avait sauvés tous les deux grâce aux dessins d’Eléonore. Et voilà qu’à présent, une ombre se matérialisait devant eux, aussitôt rejointe par une seconde. Tout allait-il recommencer ?
    
    Il fallut quelques secondes à l’enfant pour assimiler les paroles du médecin. A regret, il détourna cependant le regard de Lucent pour jeter un coup d’œil sur sa gauche, dans la direction indiquée par Adcock. Des réminiscences du rêve qu’il avait fait dans la voiture en venant à Ballyquintin Point lui revenaient par bribes, et il savait, maintenant comme à ce moment-là dans son cauchemar, à qui il avait affaire. A côté du professeur, dressée dans la lueur mouvante de la petite flamme de la bougie, se tenait une ombre qu’il identifia elle aussi instantanément. La clarté rendait ses contours un peu flous, mais le cœur de Cody n’avait que faire d’acuité visuelle.
    
    — Manille...
    
    A ce mot, James Adcock sursauta violemment et fit face à la créature, aussitôt imité par l’ombre de Lucent. Le médecin scruta la nouvelle venue dans les moindres détails, mais fut bien incapable d’identifier les contours de la silhouette de la ravissante jeune femme qui s’était présentée à sa porte au petit matin. Pour Lucent, l’effet était encore plus saisissant. C’était une grande première. Ses congénères n’avaient constitué jusque là pour lui qu’une masse indistincte à laquelle il ne prêtait aucune attention. Elles étaient toutes animées de la même faim, elles chantaient avec lui, mais elles lui étaient presque transparentes. Pour la première fois, il se reconnaissait en l’une d’elles.
    
    Sans avoir pour autant conscience d’un quelconque lien de parenté entre elle et lui, il sentait confusément qu’ils étaient faits du même bois, de la même essence. La main qu’il s’apprêtait à tendre vers Cody dévia alors de sa trajectoire, et il se laissa glisser vers l’ombre de Manille. Leurs deux mains se joignirent et ne se lâchèrent plus. Agrippé à la main de James comme à une bouée de secours, Cody se remit à sangloter en silence, des larmes de joie et chagrin se mélangeant sur ses joues. Manille avait enfin retrouvé son frère...
    
    Il les observa longuement tous les deux, puis serrant plus fort la main du dernier protecteur qu’il lui restait, il souffla calmement les bougies. Dans l’obscurité, il perçut la douce caresse de Manille sur sa joue, comme si elle cherchait à essuyer ses larmes tout autant qu’à lui dire adieu, mais ne vit pas les deux ombres se désintégrer à son simple contact.
    
    
    
     
    
- Notes de l’auteur -

    
    Le xeroderma pigmentosum (XP) est une maladie génétique héréditaire rare responsable d'une extrême sensibilité aux rayons ultraviolets. Les malades doivent impérativement être protégés de la lumière du soleil, sous peine de subir un vieillissement accéléré de la peau et de développer des lésions pouvant conduire à de multiples cancers. L’espérance de vie des personnes atteintes de XP, lorsqu’elles ne sont pas protégées du soleil, est de moins de 20 ans.
    
    Ce texte est un ouvrage de pure fiction. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé, des événements ayant eu lieu, ne serait que pure coïncidence. Il n’en reste pas moins vrai que ceux que l’on appelle communément les enfants de la lune demeurent des héros de notre quotidien...

Texte publié par Kahlan, 15 septembre 2016 à 14h04
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