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Tome 1, Chapitre 8 Tome 1, Chapitre 8
Le tic-tac de la pendule du couloir résonnait dans la pièce de manière presque hypnotique. Le soleil déclinait à travers les carreaux, baignant la table du petit-déjeuner d’une douce lueur orangée. L’après-midi touchait à sa fin, les ombres gagnaient du terrain, et dans peu de temps, il leur faudrait se calfeutrer à l’intérieur de la maison, sous la lumière crue des plafonniers. Nulles ténèbres ne devraient subsister. Pour l’heure, deux paires d’yeux écarquillés dévisageaient James Adcock à l’autre extrémité de l’îlot central autour duquel le trio s’était installé.
    
    — Qu’est-ce que ça veut dire ?
    
    La voix de Cody exprimait une réelle curiosité, comme si le médecin lui avait annoncé qu’il allait se faire de nouveaux copains, étrangement affublés du même prénom que lui. Il haussait l’un de ses petits sourcils d’un air comique, sans comprendre ce que James Adcock sous-entendait. Les deux adultes échangèrent un regard entendu au-dessus des reliefs de leur repas abandonné, puis le professeur reprit avec davantage d’assurance, sans doute résigné à s’exposer à l’incrédulité.
    
    — Tu as fait la connaissance d’Eléonore au centre, n’est-ce pas ? Ma femme était comme toi, Cody, elle était non seulement une enfant de la lune, atteinte de xeroderma pigmentosum, mais elle... elle voyait les couleurs. Tu es un gamin intelligent, et je suis bien persuadé que tu as compris depuis longtemps ce que représentent ces couleurs que tu vois s’élever au-dessus de nos têtes, pas vrai ?
    
    Cody hocha la tête sans marquer la moindre hésitation.
    
    — C’est la vie...
    
    — Tout à fait, bonhomme, c’est la vie. Et plus le temps passe, plus les gens vieillissent, plus les couleurs s’estompent, jusqu’à disparaître complètement. Ce n’est généralement pas très bon signe pour la personne en question, n’est-ce pas ?
    
    Adcock jeta un coup d’œil rapide du côté de Manille, peut-être pour s’assurer qu’elle n’était pas en train de lever les yeux au ciel, ou de manifester sa perplexité d’une toute autre manière. Mais ce n’était pas le cas, bien au contraire. La jeune femme était à la fois attendrie par la relation affectueuse qu’elle devinait entre l’homme et l’enfant, et fascinée par ce qu’ils racontaient. Cody hocha de nouveau la tête, et sourit tristement, cette fois.
    
    — Les gens meurent quand les couleurs s’éteignent.
    
    — En effet, c’est ce qui se passe, la plupart du temps. Ce qui se passait, du moins, avant cet été et la cérémonie de Lugnasad à laquelle ont assisté Lucent, Colin Forbes et tous les autres. Seulement maintenant, nous devons composer avec les ombres et leur chant... Et que se passe-t-il alors ?
    
    Manille fronça les sourcils, son regard alternant de l’un à l’autre, et son visage s’assombrit. Cody pencha la tête de côté, puis répondit enfin à contrecœur et d’un air lugubre.
    
    — Les gens... Ils se transforment en ombres.
    
    — C’est ça. Si une personne atteinte de la maladie décède brusquement, tuée sur le coup à cause de la foudre, ses couleurs s’éteignent, certes, mais elle ne meurt pas vraiment. Elle se transforme en ombre, et dès lors, elle contamine toutes les personnes dont elle croise la route. Ces dernières en contaminent de nouvelles, et ainsi de suite... Mais toi, Cody, elles refusent de t’approcher, n’est-ce pas ?
    
    L’enfant hocha la tête, et Manille intervint alors.
    
    — En réalité, c’est très étrange... On dirait qu’il les attire comme un aimant. Je suis sûre qu’elles seraient prêtes à le suivre à l’autre bout du monde. Si nous patientions suffisamment longtemps, nous verrions sans doute rappliquer celles qu’on a laissées derrière nous au centre. Mais dès qu’elles se trouvent à moins d’un mètre de lui, elles reculent prudemment comme si elles craignaient de se brûler à son contact.
    
    — Eléonore avait observé le même phénomène, et nous y avions longuement réfléchi. Elle disait qu’en définitive, elle n’était qu’une ombre en devenir et que c’était ce qui les attirait, qu’elles se reconnaissaient en elle. A la fin... Elle se savait condamnée, elle savait qu’il était trop tard pour elle, la maladie était beaucoup trop avancée et avait fait des ravages sur sa peau. Mon Dieu, si seulement je l’avais surveillée, au lieu de me laisser aller à somnoler ! J’aurais dû me douter qu’elle tenterait quelque-chose de ce genre.
    
    Adcock avait la gorge tellement nouée qu’il était presque incapable de parler. Les larmes avaient envahi ses yeux, mais il s’efforçait désespérément de les empêcher de couler. Il se leva brusquement pour ouvrir à la volée la porte du réfrigérateur et s’emparer d’une canette de bière. Il la décapsula, en avala plusieurs longues gorgées, et alla se poster devant la porte-fenêtre, la respiration hachée et les doigts tremblants. Ni Manille ni Cody n’osait plus rien dire ni faire le moindre geste. La jeune femme se sentait terriblement désolée pour le médecin, et impuissante à soulager sa peine. La main de Cody trouva la sienne, et ils restèrent là à le regarder tristement jusqu’à ce qu’il reprenne suffisamment contenance pour poursuivre son récit.
    
    — Eléonore s’était retranchée à Ballyquintin Point depuis plusieurs semaines, elle refusait d’attendre la fin dans une chambre d’hôpital. Je passais tous mes week-ends ici, mais le reste du temps, elle était seule, et c’était ce qu’elle voulait. Les ombres s’agglutinaient autour de la maison, mais elle était convaincue qu’elle n’avait rien à craindre d’elles. Il y a une dizaine de jours, l’infirmière que j’avais chargée de garder un œil sur elle, et qui passait deux fois dans la journée, m’a téléphoné pour me prévenir. Ma femme s’affaiblissait de plus en plus, et il était temps de revenir...
    
    L’exposé du médecin était entrecoupé de profonds soupirs. Les silences se faisaient plus longs et plus nombreux, comme s’il redoutait d’atteindre la fin dramatique de son histoire. Manille serrait ses lèvres l’une contre l’autre pour s’empêcher de lui dire d’arrêter, qu’il n’était pas obligé d’aller au bout, qu’ils avaient parfaitement bien compris où tout cela les menait. Mais Adcock avait besoin d’exorciser cette épreuve qu’il avait vécue seul, et elle ne se sentait nullement le droit de l’en priver.
    
    — Je suis rentré, et je l’ai trouvée très affaiblie, certes, mais elle avait aussi un air presque... fébrile. Une nouvelle idée lui était passée par la tête, et elle ne vivait plus que dans l’espoir de parvenir à la mener à bien. En mon absence, elle en était venue à considérer les ombres comme des âmes tourmentées, piégées parmi nous après la mort de leur corps terrestre, et incapables de trouver la paix et de s’élever. Elle s’était convaincue qu’elle était capable de les délivrer, et de mettre ainsi fin à ce massacre.
    
    — Mais comment ?
    
    Soudain animée d’une excitation un peu malsaine, Manille s’était penchée en avant sur sa chaise. Une brève expression de mépris peiné traversa les traits du professeur, et la jeune femme sentit une chaleur honteuse envahir ses joues tandis qu’elle rougissait. Comment avait-elle pu faire ça ? Reléguer son chagrin au second plan, le fouler aux pieds comme quantité négligeable, et cela au profit d’une solution très hypothétique à leur situation ! Elle ne savait plus où se mettre...
    
    — Pardon, James, je suis désolée, je...
    
    — Je comprends très bien, ne vous faites pas de soucis. Eléonore aurait réagi exactement comme vous. Sa survie n’était rien, elle s’était résignée depuis longtemps. En revanche, elle se sentait extrêmement concernée par celle de l’humanité tout entière ! Comment comptait-elle les délivrer ? Je n’en avais pas la moindre idée jusqu’à cette fameuse nuit-là. La seule chose qui m’intéressait, c’était de la dissuader de faire une bêtise, mais c’était comme se battre contre des moulins à vent. Elle avait pris sa décision, et elle était résolue. Tout ce que je pouvais faire, c’était gagner du temps...
    
    Adcock s’était à nouveau tourné vers la fenêtre, à travers laquelle il regardait la lande balayée par le vent. Son regard s’était fait lointain. Il n’était plus avec eux, il était remonté dans le passé, quelques jours en arrière, et il revivait la scène.
    
    — Nous veillions la nuit, et dormions le jour. Au cours de ses recherches, Eléonore avait fait la connaissance d’une femme, une certaine Martha, une espèce de... sorcière, je ne trouve pas de mot plus adapté. Enfin, il y a quelques semaines, je l’aurais sans doute simplement qualifiée d’illuminée, mais avec tout ce qui se passe... Je la soupçonne de lui avoir monté le bourrichon. Un soir, au crépuscule, elle a profité de l’un de mes rares moments de sommeil pour ouvrir en grand la baie vitrée de la salle à manger, et éteindre toutes les lumières. J’imagine que les ombres se sont engouffrées dans la maison en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. J’étais assoupi dans notre chambre, mais lorsqu’elles se sont mises à chanter...
    
    Un frisson le parcourut de la tête aux pieds. Il avait le regard hanté, aussi vide que ces billes de verre que les taxidermistes utilisent sur les animaux naturalisés. Manille aurait pu se regarder dedans, et cela la terrifiait.
    
    — Je me suis éveillé en sursaut, et pris d’un mauvais pressentiment, j’ai bondi hors de notre lit. Je me suis précipité sur la porte, l’ai ouverte à la volée, et lorsque j’ai réalisé que les lumières étaient éteintes dans tout le reste de la maison, j’ai immédiatement compris ce qu’elle avait fait. Horrifié, je me suis mis à l’appeler comme un dément en remontant le couloir à toute allure. Mais quand j’ai fait irruption dans la salle à manger, il était déjà trop tard. Elle a tourné la tête dans ma direction, m’a souri de cet air si doux qu’elle prenait quand elle me demandait pardon, et...
    
    Il se tut, incapable d’en dire davantage. Le front appuyé contre le carreau, il se mit à sangloter comme un petit garçon, et cette fois, Manille ne s’embarrassa pas de scrupules. Elle sauta de son siège et se précipita vers lui pour le prendre dans ses bras. Elle songea fugitivement qu’il allait peut-être la repousser, mais rien n’aurait pu l’empêcher d’essayer de le réconforter. Il ne se détourna pas, s’accrochant au contraire à elle pendant longtemps, très longtemps. Lorsqu’il s’apaisa enfin, ce fut Cody qui reprit la parole, articulant avec difficulté.
    
    — Ce sont les ombres qui l’ont tuée ?
    
    — Non, Cody. J’ai écrasé l’interrupteur sous mon poing pour rallumer le plafonnier et les faire reculer, espérant ainsi sauver ma femme, presque malgré elle. Les ombres ont détalé comme des lièvres, mais j’ai eu le temps d’en voir au moins deux s’évanouir en fumée. Eléonore s’est écroulée tout doucement au milieu d’un tapis de feuilles que j’ai tout d’abord crues blanches. Je me suis précipité pour la prendre dans mes bras. Elle avait d’ores et déjà cessé d’exister, mais elle ne s’était pas transformée. Je suis resté comme ça à la bercer jusqu’au lever du jour... Alors seulement, j’ai regardé autour de moi, et ces fichus feuillets ont attiré mon attention.
    
    Adcock semblait avoir retrouvé un semblant de calme. Il leva un index leur intimant de ne pas bouger et quitta la cuisine à grandes enjambées. Manille entendit ses pas décroître dans le couloir en direction du bureau dans lequel il avait installé Cody à leur arrivée, et quelques secondes plus tard, il réapparut avec deux piles de feuilles qu’il déposa sur la table. Elles n’étaient pas entièrement blanches. Au centre de chacune d’entre elles, avait été imprimé à l’encre noire un bonhomme bâton dont la tête était représentée par un cercle, lui-même surmonté d’un trait noir qui ondulait jusqu’au sommet de la page. La représentation était on ne peut plus claire.
    
    — Celles de gauche se trouvaient dans le bac de récupération de l’imprimante de mon bureau. Celles de droite étaient éparpillées au sol tout autour d’Eléonore. Comme vous pouvez le constater, elles sont presque identiques.
    
    Manille s’empara d’une page dans chacune des piles, et les éleva devant elle pour pouvoir les comparer à son aise. Identiques, elles l’étaient sans le moindre doute. Il s’agissait de copies d’un dessin griffonné à la main, avant d’être scanné et dupliqué à l’infini. Au jeu des sept différences, elle n’en trouva qu’une : sur la feuille de droite, un épais trait dessiné au marqueur barrait la ligne de vie de Monsieur Allumettes, d’une rupture franche et nette.
    
    
* * *

    
    Cody avait enfin pu retirer sa combinaison, et il en était immensément soulagé. Elle le protégeait certes des rayons ultra-violets, mais en à peine quelques heures, il en était venu à la haïr et à regretter de tout cœur le dôme plastifié qui recouvrait son lit au centre de recherche. Elle lui collait à la peau, et il avait l’impression de sentir le poney à huit kilomètres. Il n’avait été que trop heureux de la quitter enfin, et de prendre une longue douche bien chaude.
    
    Ils avaient quitté la table moins d’une heure plus tôt, lorsque James s’était aperçu que le soleil déclinait rapidement, et qu’il ne tarderait pas à se coucher. Il leur fallait se préparer pour une nouvelle nuit de veille, en commençant par fermer tous les volets de la maison et allumer toutes les lumières. James avait aussi parlé de sortir chercher suffisamment de bois pour alimenter le poêle du salon jusqu’au matin, et de passer vérifier que le groupe électrogène de secours installé dans son garage était toujours en état de fonctionnement. Il n’était pas question de risquer l’extinction des feux en cas de coupure d’électricité !
    
    Il leur fallait aussi digérer les récentes révélations du professeur, et c’était loin d’être une sinécure. Manille avait ouvert le canapé convertible du bureau pour lui confectionner un véritable lit dans un silence troublé. A tel point que Cody avait été presque soulagé de la voir quitter les lieux pour s’occuper des volets. Une fois seul, il s’était planté devant l’imprimante, l’avait étudiée quelques minutes avant de l’allumer avec précaution, et de relancer l’édition de multiples copies du dessin d’Eléonore. Il ne savait pas précisément pour quelle raison, mais il était convaincu que c’était la chose à faire.
    
    L’appareil était une antiquité, et il se mit en branle de manière poussive. L’impression d’une seule page s’effectuait en près de trente secondes, et l’enfant eut une moue de frustration. A ce rythme-là, il allait y passer toute la nuit ! Un choc sourd contre la porte d’entrée détourna cependant son attention. Laissant l’imprimante travailler à son rythme, il se précipita dans le couloir, juste à temps pour voir James Adcock débouler comme une furie et refermer brusquement derrière lui. Manille, qui redescendait justement de l’étage, s’arrêta net au beau milieu des escaliers, prête à faire demi-tour à la moindre alerte.
    
    — Elles sont plus nombreuses que jamais, et de moins en moins farouches. J’ai eu le plus grand mal à les tenir à distance, même avec une torche. Je crois que vous aviez raison, Manille, elles le suivent à la trace. Ma maison semble être devenue leur lieu de rassemblement. Elle n’est pas belle, la vie ? Bon, j’ai pu ramener du bois, mais pour le générateur, on n’a plus qu’à croiser les doigts...
    
    Indifférent à la saleté qu’il éparpillait partout, Adcock déposa à ses pieds, en soupirant, un panier lourdement chargé de bûches. Dans son dos, à travers l’étroite lucarne en verre dépoli de la porte, Cody apercevait des ombres s’agglutiner sur le perron. Elles formaient une masse mouvante et sombre qui lui donnait la nausée. Il allait s’en détourner lorsqu’elles se mirent à chanter lugubrement. Un long frisson le secoua tout entier, et il se mit à reculer en direction du bureau. Manille aussi les avait entendues. Elle dévala les marches et se précipita sur Cody pour passer un bras autour de ses épaules et le serrer contre elle.
    
    — Ça va aller, Cody, elles ne peuvent pas entrer. J’ai fait le tour de la maison, tout est fermé et verrouillé à double tour. J’ai allumé toutes les lampes que j’ai pu trouver, c’est un vrai sapin de Noël ! Et puis tu n’as rien à craindre d’elles, tu le sais...
    
    — Mais vous, si ! Je ne veux pas qu’elles vous emportent, Manille, qu’elles vous transforment comme c’est arrivé à John. Je ne veux pas me retrouver tout seul encore une fois !
    
    — Je le sais bien, mais ça n’arrivera pas. Allez viens, retournons dans le bureau pendant que James s’occupe du poêle. Regarde-toi, pieds nus dans ce couloir, tu es gelé !
    
    Cody se laissa entraîner, les mains pressées sur les oreilles pour étouffer l’écho sinistre du chant des ombres. En pénétrant dans la pièce à la décoration typiquement masculine, elle jeta un coup d’œil surpris à l’imprimante qui continuait de déverser lentement ses langues de papier recyclé dans le bac prévu à cet effet. Les bonhommes bâtons se superposaient les uns aux autres, la tête en bas. Elle se fit la réflexion que, s’ils avaient été tournés dans l’autre sens, ils auraient ressemblé à des pendus, et s’en voulut aussitôt de cette sombre pensée. Elle préféra ne pas faire de commentaire sur le besoin qu’avait l’enfant d’imprimer ces dessins, ni l’interroger sur ce qu’il comptait en faire.
    
    Elle se dirigea simplement vers le canapé convertible, et écarta vivement les couvertures pour que l’enfant se glisse dessous. Ce faisant, elle fit tomber quelque chose qui heurta le parquet et roula sous le divan. Elle s’accroupit et balaya le sol d’une main tâtonnante jusqu’à ce que ses doigts se referment sur l’objet en question. C’était un marqueur noir. Intriguée, elle leva un regard surpris vers Cody, puis ses yeux naviguèrent presque malgré elle jusqu’à l’imprimante. Cette fois, elle n’avait plus le choix. Qu’elle veuille savoir ce qu’il avait derrière la tête ou pas, et elle se rendait compte qu’elle ne le voulait pas, elle allait devoir le lui demander. Elle ouvrait la bouche lorsque la maison toute entière fut secouée par une violente bourrasque de vent.
    
    Manille sentit son estomac se nouer. Elle se redressa lentement, scrutant les ombres du couloir comme si elle s’attendait à voir quelqu’un se découper dans l’encadrement de la porte. Et lorsqu’une silhouette sombre s’y dressa soudain, elle poussa un hurlement... avant de réaliser qu’il ne s’agissait que de James Adcock. Ses yeux lui mangeaient littéralement le visage.
    
    — On dirait qu’il va y avoir de l’orage.
    
    A peine avait-il eu le temps de prononcer ces quelques mots que le tonnerre se mettait à gronder quelque part au-dessus de leur tête, comme pour appuyer ses dires. L’orage n’était pas encore sur eux, mais il ne tarderait pas. Manille déglutit avec difficulté, puis elle se redressa en expirant lentement pour juguler la peur insidieuse qui menaçait de la paralyser. D’une voix rendue atone par l’angoisse, elle ordonna à Cody de venir se coucher, pendant qu’elle montait voir ce qu’il en était à travers la fenêtre de la salle de bain. Adcock eut le bon sens de s’écarter de son passage, sans quoi elle l’aurait bousculé sans ménagement en s’élançant dans le couloir puis dans les escaliers. Au passage, elle n’avait d’ailleurs pas manqué de lui arracher sa torche des mains.
    
    Elle traversa en courant la chambre d’amis qu’elle avait occupée quelques heures plus tôt, et une fois parvenue dans la salle d’eau attenante, elle se jucha sur un tabouret pour accéder plus aisément à la petite fenêtre en forme de hublot. A l’extérieur, l’obscurité était complète à présent, et au spectacle des ombres agglutinées en masses noires et mouvantes autour de la maison, elle sentit ses entrailles se tordre dans son ventre. Il y en avait partout, et elles continuaient d’arriver, par la route ou à travers la lande, indifféremment. D’un même mouvement, elles levèrent ce qui leur tenait lieu de visage dans sa direction, et leur chant s’amplifia. A cet instant précis, tout espoir de salut la quitta instantanément.
    
    Elle se força à détourner les yeux pour les lever vers le ciel. Elle était venue observer la progression de l’orage, et elle ne redescendrait pas sans cette information. A quelques kilomètres seulement, de lourds nuages noirs s’amoncelaient les uns sur les autres, parcourus de violents éclairs blancs, et le vent venu de la mer les poussait droit sur eux. Manille se mordit la lèvre en luttant pour ravaler ses larmes. Décidément, rien ne leur serait épargné ! Elle sauta du tabouret, et reprit la direction du rez-de-chaussée en traînant les pieds. Elle ne s’était pas encore engagée dans les escaliers quand les lumières s’éteignirent brusquement, toutes en même temps.
    
    — Non, non, non, ce n’est pas vrai, c’est le générateur qui nous lâche ! Manille, redescendez dare-dare, il faut que je sorte dépanner cet engin de malheur !
    
    En bas, elle entendit Cody pousser un cri déchirant à cette perspective, et l’imagina s’accrocher au bras de l’adulte pour le retenir. L’enfant comprenait aussi bien qu’elle que si le médecin s’aventurait dehors, il n’en réchapperait pas. Et Adcock le savait lui aussi. Il n’atteindrait jamais la machine, et même si par miracle il réussissait, il n’en reviendrait pas. Les ombres se jetteraient sur lui et en moins d’une seconde, il aurait disparu. A moins que... à moins qu’ils n’y aillent tous les trois, sous la protection de Cody.
    
    Bataillant pour faire fonctionner une torche qu’elle ne savait absolument pas comment allumer, Manille descendit les marches une à une, l’épaule collée au mur afin de conserver un équilibre rendu précaire par l’obscurité. Lorsqu’elle trouva finalement le bouton, elle avait presque atteint le rez-de-chaussée. Le faisceau lumineux jaillit brusquement, à son immense soulagement, mais ce dernier ne dura guère lorsque la lumière illumina la porte d’entrée et surtout les créatures monstrueuses qui se glissaient dessous. Manille poussa un hurlement. La panique la fit trébucher sur la toute dernière marche, et elle chuta lourdement en lâchant la lampe, l’arrière de sa tête heurtant violemment le sol.
    
    La torche produisit un choc sourd contre le parquet, et alla rouler jusque sous le meuble de l’entrée. Elle s’éteignit définitivement en butant contre le mur, et les ombres en profitèrent pour commettre leur horrible crime. A ce moment-là, grâce au ciel, Manille n’avait pas repris connaissance, et quand elle le ferait enfin, il serait trop tard, beaucoup trop tard.
    
    
* * *

    
    Dans le bureau, James Adcock était en train de préparer une nouvelle injection pour son jeune patient lorsque les lumières s’éteignirent. Cody s’était glissé sous les draps à contrecœur, et son regard naviguait nerveusement des volets qui protégeaient les carreaux au corridor dans lequel Manille avait disparu. Il avait la conviction qu’elle n’aurait pas dû s’éloigner, et s’en voulait de n’avoir pas su l’arrêter à temps. Quand les ténèbres s’abattirent sur eux, Adcock lâcha instantanément la seringue pour se précipiter vers l’enfant, tout en interpellant Manille.
    
    — Ne bouge pas, Cody, ne bouge surtout pas. Elle va nous rejoindre, tu entends... Il y a des bougies dans un des tiroirs de mon bureau. On va les allumer, et elle sera là, tu verras.
    
    Mais Cody, qui avait déjà bondi hors du canapé, n’écoutait plus. Au comble de l’agitation, il se débattait comme un forcené, secouant énergiquement la tête en un geste de dénégation destiné à repousser l’inéluctable. Le professeur avait le plus grand mal à le retenir, et lorsque Manille se mit à hurler avant de chuter dans les escaliers, le jeune garçon se tendit comme la corde d’un arc, repoussant violemment Adcock qui bascula en arrière. Les mains sur les oreilles, il se mit à se balancer d’avant en arrière comme un jeune autiste, en émettant un cri rauque et inarticulé.
    
    L’imprimante, à laquelle la coupure de courant avait coupé net le sifflet, se remit brusquement en marche, expulsant des bonhommes bâtons avec frénésie aux quatre coins de la pièce. La lampe de bureau se mit à clignoter à un rythme saccadé. Les yeux exorbités, Adcock dévisageait Cody comme s’il était un extraterrestre, se refusant à le croire responsable de ces phénomènes. Et l’enfant continuait de se balancer, les traits plissés sous l’effort qu’il faisait pour garder les yeux fermés, et ne surtout pas voir ce qui se passait. Soudain, éjectés d’un pot à crayons en cuir qui trônait sur le bureau, tous les stylos et feutres présents dans la pièce s’élevèrent d’un seul et même mouvement. Ils fusèrent comme des billes expulsées d’un lance-pierres en direction des feuillets éparpillés sur le sol, les capuchons projetés aux quatre vents.
    
    Certains d’entre eux frôlèrent le visage de l’enfant et le médecin poussa un cri d’avertissement, mais Cody n’en avait cure. La joue gauche barrée d’une écorchure toute fraîche, il n’entendait plus rien ni personne, entièrement replié sur lui-même et sur sa peur panique des ombres. Une peur qu’il avait si bien su maîtriser au centre de recherche en présence de John et de Manille, mais qui rejaillissait à présent, plus vivace que jamais. Et il n’y avait pas que ça. Il craignait certes de se retrouver seul, encore, mais il était aussi empreint d’une immense colère à l’idée d’avoir perdu celle qu’il en était venu, en l’espace de quelques heures à peine, à considérer comme une grande sœur qui veillerait toujours sur lui. Cette colère se manifestait de la plus étrange des manières.
    
    En effet, dans un ballet anarchique digne d’une féerie magique et surtout violente, les stylos barraient d’un trait net et définitif les rubans noirs qui s’élevaient gracieusement au-dessus de la tête des bonhommes allumettes. Et plus l’imprimante crachait des pages et des pages, plus le rythme des feutres s’accroissait, jusqu’à atteindre une vitesse que l’œil humain d’un James Adcock abasourdi avait du mal à appréhender. Animés d’une mystérieuse et invisible volonté, ils délivraient sans égard ces âmes qu’Éléonore disait perdues, et le chant des ombres perdait peu à peu en intensité.
    
    Le médecin n’aurait su dire combien de temps dura cet épisode surnaturel. Lorsque Cody cessa enfin de se balancer sur lui-même en geignant, il avait pu se passer trois minutes comme trois heures, ou peut-être trois jours. L’obscurité dans le bureau était totale, et on n’entendait plus que la respiration rapide de l’enfant, dont le rythme cardiaque s’apaisait peu à peu. Pendant de longues minutes, Adcock ne bougea pas, comme s’il avait craint de provoquer le sort en effectuant le moindre mouvement. Puis il se redressa lentement avec la sensation d’avoir pris dix ans, et tâtonna jusqu’à son bureau pour en sortir deux bougies qu’il alluma.
    
    L’imprimante s’était tue, sur l’impulsion de Cody ou à court de papier, il n’en savait fichtre rien. Le parquet tout entier était recouvert des dessins raturés de sa femme, stylos, feutres et capuchons gisant en vrac par dessus, abandonnés à leur triste sort. Et au milieu se tenait Cody, les bras ballant le long du corps et des larmes plein les joues, qui fixait le couloir avec une détresse qui brisa le cœur du professeur. Adcock s’empara d’une bougie et fit quelques pas dans le couloir en direction de la porte d’entrée. Au pied des escaliers, il découvrit un éclat de plastique qu’il identifia comme un morceau de la lampe torche que Manille lui avait arrachée des mains. Mais cette dernière demeurait invisible.
    
    Se refusant encore à admettre qu’elle ait pu disparaître ainsi, il entreprit de faire un tour complet de la maison, en inspectant consciencieusement chaque recoin dans lequel elle aurait pu se tapir. Lorsqu’il revint enfin dans l’entrée, il tomba nez à nez avec Cody. L’enfant avait cessé de pleurer mais ses traits portaient encore, et pour longtemps sans doute, les marques d’un profond chagrin. Il avait les yeux rouges et gonflés, ses pommettes d’enfant maladif saillaient encore plus que de coutume, et des traces de larmes séchées barraient ses joues creusées. Son regard était celui d’une personne qui a tout perdu, et s’y est résignée.
    
    — Tu ne la trouveras pas, tu peux cesser de chercher. Elles l’ont emportée, et c’est moi qui l’ai tuée...
    
    La détresse clairement perceptible dans la voix du jeune garçon, et la culpabilité qui s’en dégageait, lui firent mal. La gorge nouée par l’émotion et les yeux brillants de larmes contenues, James s’agenouilla devant l’enfant et prit ses mains glacées dans les siennes.
    
    — Je ne saurais affirmer qu’elles avaient une conscience, Cody, ni qu’elles savaient précisément ce qu’elles faisaient. Peut-être étaient-elles simplement menées par un inébranlable instinct de survie ? Dans tous les cas, tu connaissais Manille un petit peu mieux que moi. Tu l’aimais beaucoup, et elle te le rendait bien. Est-ce que tu crois vraiment qu’elle aurait voulu continuer à vivre sous cette forme ? Etait-ce ce qu’elle voulait pour son frère ?
    
    Cody prit le temps d’y réfléchir, puis secoua lentement la tête. Manille était terrifiée par les ombres, certes, mais ce n’était pas tellement pour elle. Plutôt à cause de Lucent, parce qu’elle se refusait à envisager qu’il ait pu devenir une de ces choses.
    
    Il tendit la main vers la poignée de la porte, et avant que le médecin ait eu le temps de l’arrêter, il l’ouvrit en grand sur les ténèbres de la nuit... Le chant des ombres s’était tu, et les dernières traces de l’orage s’effaçaient déjà au-dessus de la mer d’Irlande.

Texte publié par Kahlan, 15 septembre 2016 à 14h02
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