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Tome 1, Chapitre 7 Tome 1, Chapitre 7
Cody avait parlé d’une maison de campagne. Lorsque Manille arrêta la voiture, au petit matin, dans l’allée gravillonnée qui permettait d’y accéder, elle resta immobile de longues minutes derrière le volant, à regarder l’imposante bâtisse qui s’élevait devant eux. Elle s’était imaginé une petite maison d’aspect rustique, refuge soigneusement préservé d’un célèbre professeur cherchant à échapper, le temps du week-end, à une vie pour le moins agitée. En réalité, la demeure des Adcock tenait plus du manoir que de la modeste maison de campagne.
    
    En pierres apparentes, la façade s’élevait sur deux étages jusqu’à un toit étonnamment pointu et couvert d’ardoises encore luisantes de pluie. Les phares de la berline éclairaient de vastes baies vitrées à travers lesquelles la jeune femme devinait un intérieur cosy qui, après les longues heures de route qu’elle venait d’avaler, lui faisait terriblement envie. La maison se dressait fièrement au cœur de la lande, à l’extrémité de la presqu’île. Lorsque Manille ouvrit sa portière, une bouffée d’air iodé s’engouffra à l’intérieur. Elle prit le temps d’inspirer longuement cette fragrance qu’elle adorait avant de secouer doucement Cody.
    
    — On est arrivé, bonhomme, réveille-toi.
    
    L’enfant gémit doucement, et enfouit son visage dans le revêtement du siège. Manille observa la maison et ses environs immédiats. En arrière plan, elle devinait la présence de la mer, dont elle percevait d’ailleurs le doux chuchotement. Le jour se levait, et elle avait beau scruter le moindre recoin, la menace semblait avoir reculé, pour quelques heures au moins. Elle en fut immensément soulagée. Elle décida de laisser à Cody quelques minutes supplémentaires pour se réveiller. Après tout, l’endroit était tellement paumé qu’en plein jour, il ne risquait pas grand-chose. Elle prit cependant soin d’emporter les clefs de contact, et quitta l’habitacle en refermant doucement derrière elle.
    
    En chemin, elle avait eu l’occasion de constater que les ombres se multipliaient à grande vitesse. A chaque fois qu’ils s’arrêtaient dans une station service pour faire le plein ou accéder aux toilettes, la menace se faisait plus précise, plus proche. Cody la protégeait de l'obscurité, mais malgré toutes leurs précautions, il s'affaiblissait d’heure en heure. Les rares villes qu’ils avaient traversées étaient comme désertées de toute vie, les survivants équipés de générateurs électriques s’étant terrés chez eux dès la nuit tombée. En une nuit, l’humanité semblait avoir été décimée.
    
    Manille s’étira comme un chat à la sortie d’une sieste et fit quelques pas chancelant autour du véhicule. Elle avait l’impression d’être montée sur échasses, ou encore de s’être transformée en pantin de bois comme la marionnette Pinocchio. Mais l’air frais lui faisait un bien fou, et elle sentit la fatigue qui pesait sur ses épaules s’alléger un petit peu. En longeant le côté conducteur, elle jeta un coup d’œil à Cody qui dormait toujours, aussi immobile qu’une statue. Elle l’abandonna à son sommeil de plomb pour s’approcher de la maison. En dehors de la rumeur portée par la mer et les oiseaux marins qui s’éveillaient, il n’y avait pas un bruit. A travers les baies vitrées, aucun mouvement n’indiquait que la demeure fut occupée. Manille prit une grande inspiration pour se donner du courage, et se dirigea vers le porche.
    
    Résolue, elle appuya sur le bouton de la sonnette, dont le son étouffé retentit faiblement de l’autre côté de la porte. Puis elle attendit. Il était tôt, et elle avait conscience d’être très probablement en train de réveiller toute la maisonnée, mais comme le disait un adage bien connu : aux grands maux, les grands remèdes ! Elle était sur le point d’écraser à nouveau la sonnette sous son doigt impatient, lorsqu’elle perçut du mouvement derrière la porte. L’instant suivant, la clef tourna dans la serrure, et les traits tirés d’un homme encore jeune apparurent dans l’encadrement. A quelque chose près, il devait être en milieu de quarantaine, brun, les cheveux en bataille, des yeux d’un bleu exceptionnel et une barbe de trois jours.
    
    — Professeur James Adcock ? Je... Excusez-moi de vous déranger à une heure pareille, je suis navrée mais...
    
    Manille bafouillait en dansant d’un pied sur l’autre. Elle n’avait pas vraiment réfléchi à la manière dont elle présenterait les choses en arrivant à destination. Elle s’était contentée de suivre le plan, concentrée sur un unique objectif : se rendre à Ballyquintin Point et trouver Adcock. A présent qu’elle l’avait atteint, elle se sentait complètement démunie.
    
    — Cody est dans la voiture... Il n’a pas l’air d’aller très bien, il ne fait que dormir et...
    
    — Cody ? Vous avez amené Cody ici ? En voiture ? Mais vous êtes complètement folle ! Il ne doit en aucun cas être exposé... Il faut le sortir de là, et vite !
    
    La porte s’ouvrit plus largement sur le professeur. Pieds nus, il portait des vêtements tout chiffonnés comme s’il avait dormi dedans, mais il n’hésita pas une seconde à dévaler les marches jusque dans l’allée de graviers pour se précipiter vers la voiture. Il ouvrit doucement la portière côté passager en retenant le corps abandonné de l’enfant qui y était appuyé. Il le souleva dans ses bras et, abandonnant sans scrupule la berline grande ouverte, fit demi-tour pour passer à toute allure devant une Manille médusée.
    
    — Fermez les portes et retrouvez-moi dans le bureau !
    
    La jeune femme s'exécuta sans discuter, avant de s’aventurer à pas mesurés dans la maison encore plongée dans la pénombre du petit matin. La seule lumière artificielle provenait d’une pièce située au fond du hall d’entrée, et elle prit cette direction un peu en désespoir de cause. Il s’agissait bien du bureau du professeur, lequel avait déposé Cody dans un vaste canapé en cuir fauve, et s’agitait au-dessus de lui, une seringue à la main. Les tentures étaient tirées, et il avait extrait son bras maigre de la combinaison. La scène avait quelque chose d’effrayant, mais la pâleur du garçon l’inquiétait plus encore. Elle jugea préférable de le laisser œuvrer en silence, et attendit qu’il en ait terminé, appuyée au chambranle de la porte.
    
    Adcock dégageait un magnétisme félin qu’en des circonstances plus favorables, Manille aurait probablement trouvé irrésistible. En l’occurrence, elle se sentait plutôt dans les souliers d’une petite fille qui vient de faire une énorme bêtise et s’attend à subir un sermon d’anthologie. Il allait lui demander de rendre des comptes à propos de Cody, elle le savait, et elle allait devoir lui raconter ce qui se passait au centre, lui parler des ombres... Il allait la prendre pour une folle et la faire interner, aucun doute là-dessus ! Lorsqu’il se redressa enfin et braqua son regard bleu acier sur elle, elle frissonna de la tête aux pieds. Il avait l’air hors de lui.
    
    Comme elle ouvrait la bouche dans l’intention de justifier la manière peu orthodoxe dont elle avait extrait l’enfant du centre, le médecin leva la paume pour la faire taire puis déposa un doigt sur ses lèvres. Après quoi il s’empara d’une couverture, en enveloppa soigneusement Cody, et lui fit signe de le suivre. Il referma la porte derrière eux avec douceur, et la conduisit jusque dans la cuisine où, après lui avoir désigné un tabouret haut sur pattes face à l’îlot central, il se mit à faire du café. Ce n’est qu’une fois installé en face d’elle, tous deux munis d’un mug plein à ras bord du précieux liquide noir, qu’il l’interrogea enfin.
    
    — Alors, racontez-moi...
    
    — A vrai dire, je ne sais pas très bien par où commencer... Je m’appelle Manille, je suis étudiante en médecine à l’université de Galway. Mon frère cadet, Lucent, a disparu l’été dernier dans le parc de Tollymore, alors qu’il assistait à la reconstitution historique d’une ancienne fête religieuse du nom de Lugnasad. Je suis sûre que vous en avez entendu parler...
    
    Manille chercha le regard de son vis-à-vis, curieuse d’observer sa réaction, mais elle en fut pour ses frais. James Adcock était un homme habitué à une certaine réserve, il lui en fallait dans l’exercice de son métier, et en dehors d’un bref hochement de tête, il ne manifesta aucun sentiment particulier. Elle se résolut donc à poursuivre d’une voix presque mécanique.
    
    — Il y a quelques jours, j’ai été contactée dans l’enceinte de l’université par un journaliste du nom de John Forbes. Il écrit... il écrivait, pardon, pour le Helen’s Bay Tribune.
    
    L’émotion s’était emparée d’elle à la mention de John, et cette fois, Adcock eut un léger froncement de sourcils. Mais il ne posa pas de question, se contentant d’attendre patiemment qu’elle reprenne contenance et poursuive son récit.
    
    — Son frère Colin assistait lui aussi à la cérémonie de Lugnasad, et il s’est également volatilisé, de la même manière que Lucent. D’un seul coup, c’était comme s’ils n’avaient l’un et l’autre jamais existé. John était persuadé que les autorités cachaient des choses aux familles, il avait monté tout un dossier qu’il était venu me présenter à la fac. Je l’ai avec moi, je vais vous le montrer. Bref, c’est ainsi que votre nom est sorti de son chapeau. Il avait découvert que vous travailliez avec les autorités en tant que consultant sur cette enquête.
    
    La jeune femme se pencha pour récupérer son sac qu’elle avait laissé tomber au pied de son tabouret en s’y juchant, et en sortit l’épaisse pochette contenant les documents soigneusement rassemblés par le journaliste. Elle l’ouvrit, et la poussa vers Adcock qui, après avoir marqué une infime hésitation, entreprit d’en compulser les pages. Tout y était : la cérémonie et ses victimes, le xeroderma pigmentosum et le centre de recherche de Bangor, son propre curriculum vitae, le lien possible avec l'orage et la foudre, et les coupures de journaux évoquant les événements similaires.
    
    Le professeur prit le temps nécessaire pour appréhender chacun de ces documents. Manille l’observait attentivement, et elle fut étonnée de voir parfois ses doigts trembler sur le papier. Une telle émotion avait de quoi surprendre chez un homme confronté chaque jour à la mort et à la maladie. Enfin, il soupira longuement. Il se trouvait de toute évidence au-delà de l’épuisement. La jeune femme ne put retenir son geste, elle tendit la main et la posa sur son bras avec douceur. Il lui sourit, un de ces sourires forcés qui font mal au cœur au lieu de rassurer.
    
    — Alors vous êtes allée au centre...
    
    — Oui, avec John. Mais nous étions bien loin de nous attendre à... ça ! Il n’y avait plus personne, juste des tas de vêtements disséminés un peu partout. Si, il y avait une femme venue rendre visite à sa sœur d’après ce que j’ai compris, elle était terrifiée par tout ce vide, hystérique. John et moi l’avons vue disparaître sous nos yeux. Elle... Oh Seigneur, nous étions dans la chambre de Cody à ce moment-là. Je venais de le trouver, recroquevillé contre un mur, à la lumière de mon mobile. Il était seul là-dedans depuis des heures, des jours, dans l’obscurité la plus complète !
    
    — Dans l’obscurité, dîtes-vous ? Hum...
    
    Adcock avait pris un air songeur, plus que surpris. Manille hocha la tête en se demandant ce qu’il savait précisément de toute cette histoire. Il écoutait mais ne livrait rien. C’était quand même frustrant, mais c’était elle qui était venue frapper à sa porte, et elle lui devait au moins la primeur des explications. A ce stade de son récit, il était temps d’aborder les ombres, mais elle ne savait pas très bien comment s’y prendre. S’il lui riait au nez, comment réagirait-elle ? Ils avaient tout misé sur lui, et avec le recul, elle ne parvenait même plus à se souvenir pourquoi. Elle se demandait si cela n’avait pas été une grossière erreur.
    
    — C’est lui qui nous a parlé des ombres, et de la manière dont elles éteignent les couleurs.
    
    Adcock bondit brusquement de son tabouret, les cheveux droits sur le crâne et les yeux écarquillés. Le siège bascula et se fracassa contre le carrelage de la cuisine dans un vacarme assourdissant qui fit sursauter Manille et faillit la faire chuter du sien. Indifférent tant au bruit qu’au tabouret abonné au sol à son triste sort, Adcock lui prit la main en lui écrasant les doigts entre les siens.
    
    — Elles éteignent les couleurs ? C’est ce qu’il a dit ? Texto ?
    
    Effrayée, la jeune femme hocha la tête en lui arrachant vivement sa main. Qu’est-ce qu’il lui prenait soudain ? Avec maladresse, elle descendit de son perchoir, récupéra son sac en tremblant et le serrant contre elle en guise de protection, commença à reculer vers la porte de la cuisine, sans le quitter des yeux. Il avait l’air d’un fou, et lui faisait maintenant l’effet d’un animal sauvage prêt à bondir sur sa proie. Constatant sa réaction, il leva une main qu’il voulait apaisante dans sa direction.
    
    — Non, ne partez pas, je vous en prie ! Ecoutez, je suis désolé, je ne voulais pas vous effrayer, c’est juste que... ma femme, elle aussi voyait les couleurs.
    
    L’ébahissement gagna la jeune femme. Cette visite était celle de la dernière chance, et Manille avait anticipé une certaine surprise, voire un scepticisme affiché, de la part du professeur. Mais elle ne s’était pas attendue à... ça ! Médusée, elle s’était figée dans l’encadrement de la porte et le dévisageait, à la recherche d’un signe lui indiquant qu’il se moquait d’elle, ou qu’il lui mentait tout bêtement, pour une raison ou pour une autre. Mais elle n’en trouva pas. Il se passa les mains sur le visage comme pour en chasser la fatigue, puis se recoiffa maladroitement des doigts, et enfin redressa le tabouret.
    
    — Vous devez me prendre pour un vieux fou, mais je vous jure que je vous dis la vérité. Ecoutez, j’ai passé la nuit à surveiller ces choses à travers le moindre interstice des volets, je suis exténué et, sans vouloir vous vexer, vous n’avez pas l’air en pleine forme non plus. Il y a une chambre d’amis à l’étage, allez-y. Prenons tous les deux quelques heures de sommeil, après quoi je vous raconterai tout, c’est promis. Cody devrait aller mieux également.
    
    Manille hésitait, mais la mention à Cody la décida. S’il s’inquiétait pour lui, il ne pouvait pas être foncièrement mauvais. Elle hocha la tête en silence, et le suivit dans les escaliers jusqu’à une chambre décorée de taupe et de violine, dans laquelle elle s’enferma à double tour avant de se détendre enfin.
    
    A son réveil, la journée était déjà bien avancée. Elle se sentait physiquement reposée, l’esprit plus clair, mais une terrible angoisse, quelques heures oubliée, revint instantanément la tourmenter. Les ombres n’étaient pas encore là... Ou plutôt si, en réalité, elles étaient toujours là. La seule différence résidait dans la part d’obscurité qui leur était allouée, moindre le jour par rapport à la nuit. Mais l’heure viendrait bien assez rapidement où la tendance s’inverserait, et alors, il leur faudrait être prêts.
    
    Manille sauta du lit, ouvrit grand la fenêtre et inspira à pleins poumons l’air frais et iodé venu de la mer. Puis elle fila dans la salle de bain attenante, et savoura pleinement la douche qu’elle n’avait pas pris le temps de s’octroyer quelques heures plus tôt. Il lui répugnait de porter les mêmes sous-vêtements que la veille. Dans leur fuite éperdue du centre, elle n’avait pas pris le temps de passer récupérer sa petite valise dans la voiture de John, dont elle n’en avait de toute façon pas les clefs... En revanche, elle bénît intérieurement Adcock d’avoir une chambre d’amis digne de ce nom lorsqu’elle dénicha une brosse à dents neuve, encore empaquetée, dans l’armoire au-dessus du lavabo.
    
    Après sa toilette, elle prit le temps de faire le lit, et de remettre la chambre en ordre avant de descendre au rez-de-chaussée. Le rire de Cody lui parvint depuis la cuisine plongée dans l’obscurité, et son cœur s’allégea d’un coup. Il allait bien ! Elle n’avait aucune idée de ce qu’Adcock lui avait injecté à l’aube, à leur arrivée, mais le traitement semblait s’être avéré miraculeusement efficace. Elle l’observa quelques secondes avant de se manifester. Il avait les traits reposés, les cernes sous ses yeux s’étaient estompés et surtout... surtout, il riait, et elle s’aperçut qu’elle adorait ça. Adcock la salua joyeusement et Cody quitta la table pour se jeter dans ses bras. Agréablement surprise, elle le serra très fort contre son cœur, et déposa un baiser sonore sur sa joue amaigrie. Puis, le prenant par la main, elle le ramena devant son assiette d’œufs brouillés au bacon et s’installa en face de lui. Adcock lui tendit alors un bol en faïence tellement gros qu’on aurait cru un saladier, et Cody pouffa face à son expression dubitative.
    
    — Il faut reprendre des forces !
    
    — Avez-vous réussi à dormir quelques heures, Manille ?
    
    — Je suis tombée comme une masse, vous voulez dire ! Brillante idée que celle de ce masque de nuit, au fait. Quoique, entre la fatigue liée au trajet et l’épuisement nerveux, je serais sans doute tombée dans les bras de Morphée sans cela.
    
    — C’était une idée de mon épouse, elle avait compris très tôt que nous serions bientôt obligés de dormir le jour pour être à même de veiller une fois la nuit tombée.
    
    Manille darda un regard surpris dans celui du professeur. Elle ne voulait surtout pas se montrer indiscrète, il en parlait au passé et il était évident que sa femme avait disparu. Mais chacune de ses confidences à son sujet l’intriguait davantage. Ses pensées devaient être inscrites en lettres de feu sur son front, car il hocha la tête d’un air entendu.
    
    — Vous devez avoir un millier de questions. Racontez-moi la fin de votre histoire à tous les deux, et puis je vous raconterai la mienne, d’accord ?
    
    Il avait posé une main bienveillante sur la tête de Cody, et lui ébouriffait tendrement les cheveux. Manille mit un sachet de thé au gingembre à infuser dans son bol-saladier, avant de s’exécuter tout en se beurrant un toast grillé. Elle évoqua les ombres qui avaient envahi le centre mais craignaient curieusement Cody ; les parents du garçon dont ils n’avaient absolument aucune nouvelle ; puis la disparition de John et comment ils avaient finalement réussi à fuir les lieux. Le regard du médecin revenait sans cesse sur l’enfant, qui engloutissait son petit-déjeuner comme si c’était le dernier. Lorsqu’elle en eut terminé, elle but son thé à petites gorgées dans le silence nouvellement installé.
    
    Adcock finit par s’emparer du dossier de John, qu’il avait soigneusement remisé dans un coin quelques heures plus tôt, et feuilleta le contenu jusqu’à parvenir aux coupures de presse qui relataient des événements similaires à la disparition de Lucent et Colin. Les articles étaient illustrés par des clichés souvent en noir et blanc représentant des tas de vêtements abandonnés sur le sol. Les portraits de certains des disparus figuraient parfois en médaillons. Lucent faisait partie de ceux-là, et Adcock étudia longuement ses traits avant de reporter son regard sur Manille et de prendre enfin la parole.
    
    — J’ai été contacté par les autorités il y a un peu plus de six mois, avant même la disparition de votre frère, de Colin Forbes et de tous ceux qui assistaient à la cérémonie du parc de Tollymore. Comme John l’avait découvert, ce n’était pas le premier incident de ce genre à travers le monde, et les services secrets internationaux s’en étaient déjà inquiétés. Ce que ce vieux filou de journaliste a cependant probablement omis de vous dire, c’est que son frère était porteur d’un xeroderma pigmentosum.
    
    — Pourquoi aurait-il fait ça ?
    
    — Parce que vous constituiez sans doute sa meilleure chance de pénétrer au centre.
    
    Les yeux de Manille s’écarquillèrent. Si John avait effectivement procédé de la sorte, alors il ne s’était pas montré très honnête envers elle. Un souvenir désagréable rejaillit alors dans sa mémoire, celui de la hargne et des remarques acerbes du journaliste lorsqu’elle avait osé se dresser contre son désir de faire sortir Cody du centre. A son corps défendant, la jeune femme commença à s’interroger sur les motivations exactes du vieil homme. Adcock afficha une moue désabusée.
    
    — Il le savait, Manille... J’ai enquêté comme lui pendant des semaines, à la différence près que j’avais accès à tous les éléments de l’enquête. Et voici ce que je soupçonne, même si à ce stade, les choses ont pris une tournure tellement étrange que je serais bien en peine de prouver quoi que ce soit scientifiquement. Il y avait un orage, ce soir-là, vous avez peut-être entendu parler de l’alerte météo ?
    
    Manille hocha la tête. A la disparition de Lucent, elle avait maudit les amis de ses parents de l’avoir autorisé à quitter la maison dans pareilles conditions. Elle avait même maudit son propre frère de n’avoir pas su faire preuve de suffisamment de bon sens pour rester à l’abri cette nuit-là.
    
    — De nos jours, grâce aux campagnes de prévention, nul ne peut plus prétendre ignorer les effets néfastes d’une exposition prolongée au soleil. Mais la foudre... En dehors du danger de la prendre sur la tête, combien de gens savent qu’elle constitue une source importante de rayonnement UV ? Lorsqu’elle s’est abattue sur le parc au cours de la cérémonie de Lugnasad, la progression de la maladie de Colin Forbes a été fulgurante, et il en est mort sur le coup. Vous me suivez ? Jusque-là, cela reste scientifiquement envisageable. La suite l’est nettement moins, j’aime autant vous prévenir.
    
    Le regard d’Adcock passa de l’un à l’autre, comme s’il cherchait à deviner jusqu’à quel point il pouvait se laisser aller aux confidences. Manille était sur des charbons ardents, elle avait envie de le secouer pour qu’il parle, qu’il leur soumette enfin un semblant d’explication et peut-être, un début de solution. Quant à Cody, il attendait patiemment la suite, les bras croisés sur la table. Sa confiance en son médecin semblait inébranlable.
    
    — Cela fait des semaines que je rumine ça dans mon coin, que je le tourne dans tous les sens pour finalement aboutir sans cesse à la même incroyable conclusion… En réalité, lorsque la foudre s’est abattue sur Colin Forbes, elle ne s’est pas contentée de le tuer, elle l’a aussi transformé en ce que vous appelez une ombre. Comment ? Par quel miracle, ou quelle malédiction plutôt ? Je suis bien incapable de vous le dire. Je suis trop cartésien pour accuser les divinités invoquées au cours la cérémonie.
    
    Adcock sortit alors du dossier un document qui ne s’y trouvait pas quelques heures auparavant et qu’il avait probablement sorti de ses archives personnelles. Il le tendit à Manille. Il s’agissait d’une sortie d’imprimante sur laquelle figuraient plusieurs listes de noms, dont certains avaient été manuellement surlignés de jaune.
    
    — En revanche, j’ai pu obtenir des renseignements auxquels John n’avait probablement pas accès, ou qu’il n’a pas jugé utile de vous communiquer. Il s’agit de la liste des victimes de chaque incident du même genre répertorié dans le monde ces quinze dernières années. En jaune, ce sont celles qui étaient porteuses d’un xeroderma pigmentosum. Et comme vous pouvez le constater, il y en a une pratiquement à chaque fois.
    
    — Pas toutes les fois...
    
    — Pas toutes, non, mais on peut raisonnablement se demander si l’une d’entre elles n’étaient pas porteuse de la maladie sans avoir encore été diagnostiquée. Dans certaines parties du monde, la prévention et la médecine sont bien moins avancées que chez nous, vous savez.
    
    — D’accord, admettons. Cela signifierait que Colin Forbes a ensuite infecté d'autres personnes qui en ont elles-mêmes infecté d'autres, et ça a été le début de la pandémie. Mais alors, qu’est-ce qui pourrait expliquer que la situation n’ait pas dégénéré à chaque fois, dans ce cas ?
    
    — Je n’en ai pas la moindre idée, Manille. Nous n’avons jamais poussé les expériences aussi loin en laboratoire. Vous nous imaginez exposer l’un de nos patients à la foudre pendant un orage, juste comme ça, pour voir ce que ça donne ? J’en suis réduit aux suppositions. La foudre est source d’UV. Ça, nous le savons avec certitude. Elle est donc extrêmement nocive aux éventuels porteurs de la maladie qui se trouveraient à proximité de son point de chute. Pour le reste, malheureusement...
    
    Manille resta silencieuse un long moment, essayant de digérer toutes les implications de ce qu’Adcock venait de leur révéler. Ils étaient venus ici chercher de l’aide, animés du sincère espoir d’en trouver, et elle réalisait soudainement que leur hôte était aussi démuni qu’eux. L’abattement contre lequel elle luttait depuis qu’elle avait trouvé Cody recroquevillé contre le mur d’un centre de recherche déserté, la saisit soudain. Ses épaules s’affaissèrent, ses traits également, et ce fut sans doute ce qui incita James Adcock à leur confier l’idée délirante qui le hantait depuis des semaines.
    
    — Il y a peut-être autre chose... Une autre raison pour laquelle l’épidémie ne s’est pas déclenchée avant, je veux dire.
    
    — Vraiment ? Laquelle ? Dîtes-le nous, je vous en prie. Peut-être... peut-être que vous êtes sur la bonne piste ? Auquel cas, nous devons absolument la creuser ensemble. On ne peut pas continuer comme ça !
    
    Le silence s’éternisa. Manille échangea un regard avec Cody, et l’enfant hocha imperceptiblement la tête. Il ouvrait la bouche pour en remettre une couche en implorant à son tour le médecin, quand ce dernier répondit dans un murmure.
    
    — Et bien, peut-être qu’à chaque fois, il y avait un Cody à proximité...
    

Texte publié par Kahlan, 30 août 2016 à 09h02
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