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Tome 1, Chapitre 5 Tome 1, Chapitre 5
Manille cligna plusieurs fois des paupières comme pour chasser la fine poussière de sable qu’elle avait la désagréable sensation d’avoir dans les yeux. La monotonie du paysage qu’elle voyait défiler depuis plusieurs heures à présent finissait par l’engourdir complètement, et elle n’était que trop consciente du danger qu’elle représentait au volant. Pour elle-même bien sûr, pour Cody qui l’accompagnait, mais aussi pour tous les automobilistes qu’ils croisaient. Elle baissa un peu la vitre de la berline, coté conducteur, espérant qu’un peu d’air frais l’aiderait à lutter contre la somnolence.
    
    Ils s’étaient mis en route dès les premières lueurs du jour. Ils traversaient le district d’Ards, sur la côte est de l’Irlande, en direction de Ballyquintin Point, un promontoire désolé situé à la pointe sud de la péninsule Outer Ards. Manille jeta un coup d’œil au jeune garçon installé à ses côtés sur le siège du passager. Chaque parcelle de sa peau était soigneusement dissimulée sous une combinaison spécifiquement conçue pour faire barrière aux rayons ultraviolets qu’il craignait tant, mais ses yeux enfoncés dans leurs orbites et son regard fiévreux trahissaient assez son mauvais état de santé. Bien qu’elle s’efforçât de ne pas y songer, son esprit revint à la journée de la veille, aux événements de la nuit et à John...
    
    Il avait suffi de quatre malheureux mots pour faire basculer la situation de l’étrangeté vers l’horreur pure et simple. Et pourtant, quand elle y repensait, ils n’avaient rien d’exceptionnels, ils étaient même plutôt hermétiques. Elles éteignent les couleurs, avait dit Cody en évoquant les ombres, et la manière dont elles s’attaquaient aux humains et les transformaient. L’étudiante et le vieux journaliste avaient échangé un regard débordant d’incompréhension, mais un soudain trop-plein d’émotion les avait incités à reporter à plus tard une conversation qui finissait par devenir un petit peu trop bizarre. Ils ne pouvaient pas rester là plus longtemps sans rien faire, ils devaient agir, d’une manière ou d’une autre.
    
    John avait commencé par essayer d’entrer en contact avec les parents de Cody, depuis son propre smartphone. La ligne ne semblait pas être en dérangement, cela sonnait à l’autre bout du fil, et il avait attendu longtemps. Mais nul n’avait décroché, tant sur leur ligne fixe que sur leurs portables respectifs. La fragile lueur d’espoir qui s’était fugitivement éclairée dans les yeux de Cody à la perspective d’entendre la voix de sa mère, avait été tout aussi vite anéantie. En désespoir de cause, John leur avait envoyé un courriel dans lequel il leur décrivait rapidement la situation, et leur demandait de le contacter au plus vite en joignant ses coordonnées.
    
    Après maintes discussions plus ou moins âpres, au cours desquelles le vieil homme arguait qu’ils devaient impérativement quitter le centre avant la tombée de la nuit, tandis que Manille s’y refusait catégoriquement à cause de Cody, qui ne pouvait être exposé aux rayons du soleil, si minces soient-ils, John l’avait finalement emporté. Et Cody l’y avait involontairement bien aidé. En effet, le récit de l’enfant terminé, il avait lui-même cherché à comprendre quelles circonstances les avaient amenés au centre de recherche. Les deux visiteurs n’avaient hésité qu’une seconde avant d’évoquer les disparitions conjointes de Lucent et Colin, et les découvertes de John à propos du xeroderma pigmentosum, du professeur Adcock et de son rôle de consultant auprès des autorités chargées de l’enquête.
    
    — Ça fait un moment qu’on ne l’a pas vu au centre, en fait. Près d’un mois, je dirais... Il s’occupait de moi en personne, mon XP était l’un des plus rares, un de ceux qui causent les troubles neurologiques les plus prononcés, à terme. Sa femme est décédée le mois dernier, et j’ai entendu dire les infirmières que ça l’avait anéanti. Il a pris un congé, et s’est isolé dans sa maison de campagne à Ballyquintin Point.
    
    — Pas étonnant que ça l’ait anéanti, le pauvre homme ! Ça a été soudain, ou est-ce qu’elle était malade ?
    
    Cody avait secoué la tête avec un petit haussement d’épaules, il n’en avait pas la moindre idée. Un silence douloureux s’était installé entre eux, tandis que Manille songeait à son frère, et John au sien, probablement. La dernière fois qu’elle l’avait vu, c’était sur le quai de la gare. Lucent arborait un lumineux sourire à la perspective de son séjour chez les amis de ses parents, et surtout de la reconstitution à laquelle il se promettait d’assister. Ses yeux brillants d’excitation, la fossette encore enfantine à la commissure de ses lèvres, ses cheveux en bataille... C’était un bon souvenir, qu’elle chérissait de tout son cœur, mais la disparition du jeune homme le teintait d’une certaine amertume. Les larmes avaient envahi ses yeux, et elle avait laissé échapper un soupir tremblant. John avait heureusement relancé la conversation.
    
    — Ballyquintin Point, tu dis ? Ce n’est pas si loin, à peine quelques heures de voiture... De toute façon, on ne peut pas rester ici. Le centre est glauque à souhaits, complètement désert, et en même temps, si ce que dit Cody est vrai, les ombres s’y rassemblent à vitesse grand V. Chaque visiteur qui se présente est rapidement transformé. On l’a échappé belle jusqu’ici, mais la chance finira par tourner. Je suggère que l’on raccompagne Cody chez ses parents, et que l’on file rendre une petite visite à notre ami le professeur Adcock.
    
    — Raccompagner Cody chez ses parents ? Mais... vous n’y pensez pas sérieusement ! On ne peut pas le sortir d’ici comme ça. Il serait forcément exposé aux rayons ultraviolets, même par mauvais temps. Vous ne vous rendez pas compte des graves lésions que la lumière du jour, sans protection, pourrait provoquer à son épiderme. C’est absolument hors de question !
    
    — Très bien. Qu’est-ce que tu suggères alors ? Il n’y a plus de médecin ici, Manille, plus aucun personnel médical, plus... personne, en fait ! En dehors de ces créatures ignobles qui sont probablement responsables de leur disparition à tous. Je commence même à me demander si, déjà cet été, nos proches n’ont pas également eu maille à partir avec elles ! Alors qu’est-ce qu’on fait de Cody ? On l’abandonne tout seul ici sous prétexte qu’on ne peut pas l’emmener ?
    
    — Non, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire !
    
    La jeune fille avait écarquillé les yeux avec un mouvement de recul craintif. L’agacement transparaissait clairement dans les paroles de John, voire même une certaine hargne. Et cette agressivité était si inattendue, alors qu’il s’était toujours montré si bienveillant à son égard, qu’elle en était restée presque sans voix. Mais au lieu de lui présenter des excuses pour ce coup d’éclat totalement injustifié, John avait interrogé Cody comme si de rien n’était.
    
    — Comment ça s’est passé le jour de ton arrivée, Cody ? Il a bien fallu que tu sortes de chez tes parents pour venir jusqu’ici, n’est-ce pas ?
    
    L’enfant avait longuement dévisagé le vieux journaliste, comme s’il se demandait s’il n’allait pas s’en prendre à lui, à présent. Puis il avait jeté un coup d’œil un peu dubitatif du côté de Manille avant de répondre.
    
    — Il faisait nuit, et puis j’avais une combinaison qui me protégeait des rayons ultraviolets, au cas où. Ça ressemble à une combinaison de plongée mais intégrale, y compris les mains et les pieds. Je n’avais que les yeux qui en dépassaient, et je portais des lunettes de soleil.
    
    — Et ce sont les gens du centre qui te l’avait fournie, cette combinaison ?
    
    L’enfant avait hoché la tête. A partir de là, la suite s’était imposée d’elle-même. Chacun d’entre eux avait compris, sans qu’ils aient besoin d’en discuter davantage, ce qu’il leur restait à faire. Le plan était simple, en théorie : fouiller le centre de fond en comble jusqu’à trouver cette fameuse combinaison ou l’une de ses semblables, faire des provisions d’eau et de nourriture pour le voyage, sans oublier les médicaments de Cody, et quitter le centre au plus vite. Leur destination dépendrait des parents du jeune garçon. S’ils les recontactaient, ils commenceraient par se rendre chez eux pour leur ramener l’enfant ; dans le cas contraire, ils l’emmèneraient avec eux jusqu’à Ballyquintin Point.
    
    Alors qu’ils se concentraient sur leurs préparatifs – tout, plutôt que de songer aux ombres et au génocide qu’elles avaient enclenché –, le reste de la journée avait fondu comme neige au soleil. Ils s’étaient séparés pour plus d’efficacité. Tandis que John arpentait les couloirs du centre à la recherche de la précieuse protection nécessaire à Cody, Manille s’était occupée de leur kit de survie. Le jeune garçon lui avait confirmé que, comme dans n’importe quel hôpital, les infirmières disposaient d’un bureau dans chaque couloir du bâtiment. Elle pensait y trouver son dossier, et en particulier les détails de son traitement, mais c’était compter sans l’insistance de l’enfant à l’accompagner.
    
    Livide, il avait catégoriquement refusé de la laisser quitter sa chambre. Manille pouvait le comprendre. Il venait de passer plusieurs jours terré dans son lit, dans une absolue solitude, et maintenant qu’ils étaient là, il n’avait aucune envie de renouveler l’expérience. Ils ne pouvaient cependant pas se permettre d’attendre la tombée de la nuit pour agir. Les ombres reprendraient alors leur macabre errance, et ils ne seraient plus en sécurité nulle part. Ils devaient absolument avoir quitté le centre à ce moment-là. Après avoir argumenté avec lui durant de longues minutes, elle avait fini par le convaincre de l’attendre sagement dans sa chambre, le temps qu’elle se rende au bout du couloir.
    
    Là, elle avait eu la chance de trouver le dossier de Cody parmi d’autres, bien en vue dans une bannette, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour identifier son traitement. Le plus dur avait alors consisté à forcer, à grands coups d’extincteur, l’armoire à pharmacie où le personnel conservait sous clé les médicaments les plus forts. Elle avait perdu un temps fou, et avant qu’elle ne rassemble une trousse de premiers secours convenable, près d’une heure s’était écoulée. Lorsqu’elle l’avait finalement rejoint dans sa chambre, le jeune garçon était en larmes, bien près d’être hystérique, et elle avait encore passé un bon moment à le calmer. Après ça, il n’avait bien sûr plus été question qu’elle ne s’absente une seule seconde pour descendre au rez-de-chaussée explorer les cuisines.
    
    Avec une étonnante détermination, Cody lui avait demandé de refermer les volets et de rallumer l’application torche de son téléphone. Après qu’elle se soit, en désespoir de cause, exécutée, il s’était dirigé vers son placard, dont il avait sorti pêle-mêle plusieurs couches de vêtements qu’il avait enfilées en un empilement comique qui lui donnait des airs de bibendum. Il avait ensuite complété sa panoplie d’une cagoule en laine dont seuls ses yeux dépassaient, d’une paire de lunettes de soleil et d’une paire de gants, et il s’était déclaré prêt à l’accompagner.
    De son côté, John avait déniché une torche électrique en explorant un petit local technique situé à gauche du bureau des infirmières.
    
    Emportant un jeu de piles supplémentaire par précaution, il avait commencé par remonter la totalité du couloir où se trouvait la chambre de Cody. Il avait méthodiquement examiné chaque pièce rencontrée sur son chemin, et s’était appliqué à relever les stores baissés dans chacune d’elles. Leurs occupants ne risquaient plus grand-chose, leur seule présence se résumant à des tas de vêtements abandonnés de-ci de-là. Il s’était efforcé de ne pas penser à tous ces disparus, ni au désarroi de leurs familles lorsqu’elles viendraient leur rendre visite en fin de semaine. S’il s’était laissé aller à y songer, il se serait sans doute effondré en sanglotant comme un gamin. Il était désormais convaincu que Colin avait subi le même sort.
    
    Bientôt, tout l’étage avait rayonné de la lumière orange du soleil plongeant de cette fin d’après-midi. C’était comme si le temps lui-même leur riait au nez, en brandissant fièrement les lances acérées de ce soleil d’automne pour le moins inattendu. John avait ainsi exploré tout l’étage et les deux suivants, sans trouver âme qui vive, ni quoi que ce soit qui ressemblât à ce qu’il cherchait, à savoir une combinaison de protection anti UV. Ce n’est qu’en parcourant le rez-de-chaussée qu’il s’était finalement retrouvé à l’entrée d’une zone ultra-sécurisée du centre. Bien que la fée électricité ait été désactivée, les générateurs de secours avaient pris le relais, et le sas d’accès aux laboratoires était resté hermétiquement fermé. En fouillant un tas de vêtements qui gisait à proximité, John avait malgré tout déniché un badge, qui lui avait permis de s’introduire dans le secteur. C’est dans un vestiaire au centre de la zone qu’il avait finalement mis la main sur le précieux sésame.
    
    Lorsqu’il avait rejoint Cody et Manille dans la petite chambre du premier étage, à nouveau plongée dans la pénombre, il n’avait pu retenir une exclamation amusée à la découverte de l’affublement du garçon. Ce dernier lui avait décoché un sourire espiègle qui lui aurait presque fait oublier la situation. Une montagne de matériel hétéroclite s’élevait au milieu du lit. Il y avait là une grosse boîte à pharmacie, pleine il n’en doutait pas, ceinte de multiples paquets de biscuits et autres aliments longue conservation, des bouteilles d’eau minérale en pagaille et des couvertures de survie. John s’était fugitivement interrogé sur la manière dont ils allaient transporter tout ça, avant de remarquer trois sacs de voyage abandonnés au pied du lit. Manille avait pensé à tout, semblait-il. La jeune femme, quant à elle, s’affairait à démonter la bulle en plastique qui recouvrait le lit de l’enfant.
    
    — Vous avez trouvé ? Oh, c’est super, John, vous êtes un chef ! Tout s’est bien passé ?
    
    — Parfaitement bien, oui, même si je l’ai bien évidemment trouvée dans le dernier endroit que j’ai visité. La loi de Murphy, vous connaissez ? On dirait que vous n’avez pas chômé, vous non plus...
    
    — Je crois qu’on est fin prêt. Cody était en train de rassembler quelques effets personnels qu’il compte emporter. De mon côté, je pense qu’on a quand même tout intérêt à emporter ce truc, juste au cas où. Vous voulez bien m’aider ? Après, il ne nous restera plus qu’à dîner et nous pourrons y aller.
    
    Et c’était précisément ce qu’ils avaient fait. Après avoir englouti en silence un repas qui était tout sauf équilibré, ils s’étaient appliqués à répartir équitablement les charges dans les trois sacs de voyage qu’ils avaient récupérés. Puis Manille avait aidé Cody à enfiler sa combinaison, laquelle s’était presque miraculeusement ajustée à sa morphologie. La jeune femme ne savait rien du matériau dans lequel elle avait été fabriquée, mais ce prodige avait presque suffi à la convaincre de l’utilité de ce genre de centres de recherche privés, et sponsorisés par Dieu seul savait quels mécènes. Enfin, pour peu qu’ils acceptent de partager leurs progrès et découvertes avec le reste de la communauté scientifique, bien sûr, ce qui n’était malheureusement pas souvent le cas.
    
    Ils devaient impérativement avoir quitté le centre avant le coucher du soleil, ils le savaient tous les trois, mais c’était comme s’ils avaient inconsciemment repoussé l’heure d’abandonner cet abri pourtant tout relatif. Lorsqu’ils avaient enfin fini par quitter la chambre de Cody et se mettre en route, ils avaient déjà beaucoup de retard sur l’horaire prévu. Le pâle soleil d’automne déclinait rapidement, et le moment où il disparaîtrait pour de bon derrière l’horizon, le jour laissant place au crépuscule, approchait dangereusement. John avait pris la tête. Il avait passé de longues heures à arpenter le centre cet après-midi-là, il était sans aucun doute le plus à même de les conduire vers la sortie la plus proche.
    
    Manille avait bien essayé de conserver un minimum de sens de l’orientation, en tentant notamment de mémoriser les numéros de chambres indiqués sur les plaques fixées aux murs, mais elle avait bien vite dû y renoncer. A l’extrémité du couloir sur lequel donnait la chambre de Cody, ils avaient commencé par prendre à gauche jusqu’à une première intersection qu’ils avaient ignorée pour filer tout droit. A la suivante, ils avaient pris à droite, puis encore à droite. Elle avait immédiatement suspecté John de se tromper, de ne pas vraiment savoir où il allait, et elle était sur le point de lui en faire la remarque, lorsque Cody s’était brusquement figé devant une porte.
    
    C’était la chambre 237, et il s’était mis à fixer la poignée, comme s’il s’attendait à ce que quelqu’un la tourne de l’intérieur. Il avait les yeux légèrement écarquillés, il ne cillait pas, et sa respiration s’était bientôt faite haletante. Il avait l’air terrifié, et Manille avait senti un froid glacial lui remonter le long du dos.
    
    — Cody, qu’est-ce que tu fais, bonhomme ? Viens, on n’a pas le temps, il faut qu’on se dépêche de sortir de là. Le soleil va bientôt se coucher. Cody, tu m’entends ?
    
    Manille l’avait pris par la main dans l’intention de le tirer d’autorité derrière elle, mais il s’était fermement dégagé, bien que sans brusquerie. A pas de loup, il s’était avancé vers la porte, tout en jetant de brefs coups d’œil méfiants de part et d’autre du couloir. Ni elle ni John, qui s’était arrêté pour les attendre une vingtaine de mètres plus loin et gesticulait avec impatience, ne faisaient plus partie de son monde. Il était entièrement tourné vers ce qui se passait de l’autre côté de cette porte. Lentement, très lentement, il avait levé la main vers la poignée, et après une ultime hésitation, s’était décidé à la tourner. Manille avait tendu la main pour l’en empêcher, poussée par elle ne savait quel instinct de survie qui lui hurlait intérieurement de déguerpir au plus vite, mais la chambre était verrouillée de l’intérieur, il n’avait pas réussi à l’ouvrir.
    
    C’est à cet instant précis qu’elle avait enfin perçu ce qu’il entendait depuis déjà plusieurs minutes : une étrange mélodie, inarticulée et lugubre. Le cœur battant à tout rompre, hérissée de chair de poule, la jeune femme avait dégluti avec difficulté et échangé un regard effrayé avec l’enfant. C’était finalement lui qui, lui prenant la main à son tour, l’avait entraînée derrière lui dans une course effrénée sur les pas de John.
    
    Et ils avaient couru, couru à perdre haleine, comme dans ces nombreux films d’aventure où une énorme boule de pierre poursuit le héros en roulant juste derrière lui dans un couloir ou une galerie. Après coup, alors que Manille clignait désespérément des yeux pour ne pas s’endormir au volant, c’était la seule image qui lui venait. Sauf que, bien sûr, au lieu de roche, c’était une nuée de plus en plus compacte d’ombres qui les poursuivaient. Elles s’élevaient de partout sur leurs talons. De l’angle des murs sur lesquels elles glissaient à une vitesse extraordinaire, avant de soudain prendre vie en terrifiantes et malhabiles guirlandes de papier ; du sol dont elles s’extrayaient avec difficulté comme d’une gangue de boue noire et collante. Et les couloirs du centre, derrière eux, devenaient de plus en plus sombres, envahis d’une obscurité surnaturelle.
    
    Rapidement, Cody avait montré les premiers signes de fatigue, ralentissant peu à peu, et la situation s’était bientôt inversée : ce n’était plus lui qui tirait Manille par la main, galopant de toute la vitesse de ses petites jambes ; c’était elle qui le traînait derrière elle, en l’exhortant d’un ton suppliant à fournir un dernier petit effort. Mais cela ne pouvait pas durer indéfiniment. Ce n’était pas un petit garçon en pleine santé, il ne l’était plus depuis longtemps, s’il l’avait jamais été. Il avait fini par trébucher et la nuée s’était abattue sur lui. Manille avait hurlé son nom à s’en briser les cordes vocales, incapable de détacher les yeux du spectacle mouvant de cette meute noire et grouillante.
    
    Elle avait senti John l’attraper par le bras, et essayer de l’entraîner, l’incitant à reprendre sa course, arguant à mi-voix qu’il était trop tard pour Cody, qu’ils ne pouvaient plus rien pour lui. Mais elle s’était dégagée en secouant violemment la tête, les cheveux volant en tous sens, se refusant à l’abandonner. Et le miracle s’était produit, magique, irréel, incompréhensible. Là, sous ses yeux. Les ombres avaient brusquement fait un bond en arrière, comme si elles s’étaient brûlées au contact de l’enfant. Leur chant lancinant avait pris une intensité douloureuse, et elles s’étaient rassemblées autour de Cody, de toute évidence attirées par lui et en même temps conscientes de la douleur que lui seul semblait être à même de leur infliger.
    
    Cody s’était relevé prudemment, à petits gestes méfiants, et le cercle d’obscurité s’était ouvert devant lui. D’une démarche hésitante, il s’était avancé vers ses compagnons, la main tendue vers Manille qui lui tendait la sienne en retour, des larmes de soulagement dévalant le long de ses joues. Il l’avait rejointe, et s’était agrippé à elle comme à une bouée de sauvetage. Après une étreinte désespérée, ils s’étaient remis à courir. Les ombres les suivaient toujours, avec moins d’empressement cependant, circonspectes. Enfin, une éternité plus tard ou à peu près, une porte métallique marquée sortie de secours s’était profilée devant eux. John avait actionné le mécanisme d’ouverture, poussé le battant, et s’était retrouvé nez à nez avec une nouvelle meute.
    
    Horrifiés, Manille et Cody s’étaient arrêtés net, stoppés dans leur élan. La jeune femme avait juste eu le temps de voir le journaliste faire un pas en arrière en levant les bras pour se protéger de l’attaque, puis il avait disparu, noyé sous la multitude. Contrairement à ce qui s’était passé pour Cody, les ombres n’avaient cette fois malheureusement pas fait mine de reculer. Lorsqu’elles s’étaient écartées de John, il n’existait plus, pas sous sa forme humaine en tous cas, et il ne restait plus de lui qu’un tas de vêtements tristement abandonnés sur le seuil. Ainsi qu’une ombre supplémentaire, sans doute, mais si semblable aux autres qu’elle en était méconnaissable.
    
    A bout de force et de résistance, psychologiquement sur le point de craquer, l’étudiante s’était pliée en deux et s’était mise à sangloter, de lourds et douloureux sanglots qui l’agitaient tout entière. Il n’y avait plus aucune issue...
    
    Alors Cody avait résolument pris les choses en main. Sourcils froncés sous l’effet de la concentration, lèvres serrées sous celui d’une détermination sans faille, il avait tenté de la rasséréner d’une douce pression de ses doigts sur les siens, sans un mot, sans verser une larme ni manifester la moindre peur. Puis il avait passé le bras de sa protectrice, dont il était devenu le protecteur par intérim, par-dessus son épaule pour la plaquer contre son dos menu et il s’était remis à avancer, droit sur la meute. Bras écartés pour repousser les ombres qui le craignaient, c’était désormais une certitude, il avait avancé à petits pas en direction de la porte et de la liberté. Manille était terrorisée, les ombres se resserraient autour d’eux, de plus en plus près, et il aurait suffi d’un simple frôlement, elle le savait, pour qu’elle succombe et disparaisse à tout jamais.
    
    Pourtant, ils avaient atteint la sortie de secours, et elle avait été presque étonnée de se voir en franchir le seuil. A l’extérieur, la nuit était tombée, et elle avait avalé une grande goulée d’air frais comme un nageur qui serait trop longtemps resté sous l’eau. Lorsqu’elle était petite fille, contrairement à la plupart de ses amies, elle n’avait jamais eu peur de l’obscurité. C’était une amie bienveillante, qui la dissimulait aux yeux des autres. Pendant quelques heures, elle pouvait laisser son esprit vagabonder, son imagination déborder, et elle s’inventait des histoires. Mais loin d’être amicale, la nuit s’était désormais métamorphosée en entité menaçante, peuplée de créatures affamées, et elle ne la verrait plus jamais de la même façon.
    
    La jeune femme avait porté la main à la poche de son pantalon, et en avait sorti les clefs de voiture qu’elle avait récupérées dans un tas de vêtements quelques heures plus tôt. Déjà à ce moment-là, ils s’imaginaient mal devoir traverser la pelouse à découvert, et reprendre le petit chemin qui serpentait à travers la forêt, pour rejoindre le véhicule de John garé au bord de la route. Ils avaient opté pour le parking qu’ils espéraient être éclairé, et les voitures du personnel ou des visiteurs. Les lampadaires étaient éteints bien sûr. Manille avait actionné le bouton d’ouverture du petit boitier marqué du logo ailé d’un constructeur automobile, et la masse grouillante des ombres agglutinées avait reculé autour d’une berline dont les phares venaient soudainement d’illuminer l’obscurité.
    
    — Allez Cody, on y va, encore un effort, on y est presque !
    
    C’était une Bentley de couleur grise, et elle était stationnée à quelques dizaines de mètres à peine, ses feux de croisement illuminant toute la zone. Toujours à petits pas prudents, la simple présence de l’enfant tout contre elle suffisant à garder les ombres à distance, ils avaient franchi l’intervalle qui les en séparait, et s’étaient finalement glissés à l’intérieur. Mais à peine la portière refermée derrière eux, les ombres avaient bravé la lumière des phares. Une vague houleuse d’obscurité s’était dangereusement approchée du véhicule, et si Cody n’avait pas déniché une puissante torche électrique dans la boîte à gants, il y avait fort à parier qu’elle aurait réussi à s’infiltrer dans la voiture. Sans demander son reste, Manille avait introduit la clef dans la serrure et lancé le moteur d’un même mouvement, et ils avaient quitté le parking sur les chapeaux de roues.

Texte publié par Kahlan, 10 juin 2016 à 09h37
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