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Tome 1, Chapitre 4 Tome 1, Chapitre 4
Manille se sentit soudain très bête. La vision de ce pauvre gosse en larmes, blotti contre le mur et s’évertuant en vain à retenir les sanglots incontrôlables qui le secouaient tout entier, lui brisa le cœur. Sans réfléchir, elle se précipita vers lui dans l’intention de le prendre dans ses bras pour le consoler, mais il se replia encore davantage sur lui-même, et elle comprit qu’elle l’effrayait. Elle s’arrêta à quelques pas de lui, une main tendue en un geste apaisant, l’autre toujours crispée sur son téléphone, et s’accroupit à sa hauteur.
    
    — N’aies pas peur ! Je ne te veux aucun mal, tu sais. Je m’appelle Manille. On dirait qu’il y a eu une panne d’électricité dans tout le bâtiment, mais je suis sûre que ça ne va pas durer. Que dirais-tu d’ouvrir les volets en attendant ? Il fait plutôt beau, dehors.
    
    — Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Cody est un cas extrême, il ne doit pas être exposé à la lumière du jour, sous aucun prétexte.
    
    Médusée, la jeune femme se tourna vers la silhouette de Beth, qui se découpait à contre jour dans l’encadrement de la porte, en appui sur ses béquilles. John était posté derrière elle, son propre smartphone en main. Manille leva la sienne pour se protéger du faisceau de lumière qui s’en échappait, directement braqué sur elle. Voyant cela, il éteignit vivement son application pour ne pas l’éblouir.
    
    — Je ne comprends pas... Il ne peut pas vivre dans le noir !
    
    — Il est protégé par une bulle anti-UV normalement, il n’était pas sensé en sortir.
    
    De plus en plus désemparée, Manille suivit le regard de Beth. Cette dernière désignait une espèce de bulle en plastique transparent à l’intérieur de laquelle étaient installés le lit et la table de nuit du petit Cody. Elle était constituée d’un matériau imperméable aux rayons ultra-violets et le protégeait de toute lésion. Cet enfant ne vivait pas dans le noir, il vivait dans une bulle, et pour Manille, c’était tout aussi terrible. Elle focalisa à nouveau son attention sur lui. Ses sanglots s’étaient finalement apaisés, même si les larmes traçaient toujours leur sillon humide sur ses joues creusées par la maladie et le manque d’air frais. Et dans le regard qu’il posait sur elle, elle percevait à présent davantage de curiosité que de peur.
    
    — Je suis ravie de faire ta connaissance, Cody. Excuse-moi, je ne savais pas, pour ta maladie, heureusement que Beth était là ! Et si tu regagnais ton lit pour que nous puissions remonter le store, à présent ?
    
    Elle s’exprimait d’une voix enjouée. Le petit garçon avait besoin d’être rassuré, mais elle refusait aussi de laisser libre cours à l’inquiétude qui l’avait saisie quelques minutes plus tôt, en parcourant les couloirs déserts de ce centre de recherche abandonné. Cody ne réagit pourtant pas, se contentant de continuer à la fixer avec une curiosité qui finissait par la mettre mal à l’aise. Etait-elle donc si fascinante ? S’interrogeant sur son mutisme, allant même jusqu’à se demander s’il comprenait ce qu’elle lui disait. Manille réalisa qu’elle n’avait aucune idée des capacités d’un petit garçon à la vie si compliquée. En désespoir de cause, elle se tourna de nouveau vers Beth, mais cette dernière haussa les épaules en signe d’ignorance.
    
    Elle réfléchit quelques secondes, puis se leva lentement pour ne pas effaroucher l’enfant. Elle se dirigea vers le lit, souleva un pan de la paroi transparente, et d’un geste, invita Cody à revenir s’y mettre à l’abri. L’éclairage contrasté émis par le mobile remodelait complètement son petit visage, et ses traits paraissaient figés, sans relief. Il en devenait presque effrayant. Le temps parut s’étirer à l’infini, puis il déplia ses genoux et se mit laborieusement debout, tel un pantin manipulé par un marionnettiste malhabile. Un pas après l’autre, il s’approcha d’elle comme d’un animal sauvage et se faufila sous la bulle en prenant bien garde à ne pas la toucher.
    
    Manille s’efforçait de paraître imperturbable, mais c’était loin d’être le cas. Cet enfant la désarçonnait. Il n’était pas apathique, pas vraiment, il était juste... bizarre. Elle prit soin de replacer correctement la cloche au-dessus de lui, puis elle attrapa d’une main la manivelle du volet roulant. De l’autre, elle éteignit l’application lampe torche de son téléphone et allait le glisser d’un même mouvement dans la poche de son pantalon, lorsque Cody poussa soudain un hurlement à réveiller les morts ! La jeune femme tressaillit violemment et lâcha tout. La manivelle heurta le battant de la fenêtre avec un bruit d’enfer, tandis que le portable s’écrasait au sol dans un claquement sec et définitif, qui lui fit rentrer la tête dans les épaules.
    
    De toute évidence, elle ne fut pas la seule à sursauter. Deux chocs sourds en provenance de l’entrée de la chambre lui indiquèrent que Beth avait laissé tomber ses cannes.
    
    — Manille, tout va bien ? Qu’est-ce qui se passe avec le petit ?
    
    Si seulement elle le savait ! Cody ne criait plus à présent, il gémissait, mais elle aurait été bien en peine de dire si c’était de douleur ou de peur. Elle perçut une certaine agitation du côté de la silhouette indistincte de John, et l’instant suivant, il rallumait son mobile et en braquait le faisceau sur l’enfant. Il était roulé en boule dans son lit, les genoux au niveau du menton, et le drap remonté jusqu’aux yeux comme s’il avait voulu disparaître. Manille fit un pas dans sa direction mais John émit un bruit de gorge étranglé qui la figea de nouveau. Effrayée, elle suivit des yeux le faisceau lumineux qui se déplaça jusqu’aux pieds du vieux journaliste, où il s’arrêta sur un tas de vêtements couronné d’une paire de béquilles en croix.
    
    Un silence pesant s’abattit sur la chambre. Manille retenait son souffle tout en dévisageant John. Elle attendait une explication qu’une partie d’elle le savait incapable de lui donner, mais elle attendait quand même. Des idées toutes plus folles les unes que les autres dansaient dans son esprit. Les photos issues du dossier très complet qu’il avait patiemment constitué avant de venir la trouver lui revenaient en mémoire, en même temps que les déclarations de la police à la disparition de son frère. Sa langue lui paraissait collée à son palais, et elle eut toutes les peines du monde à la mouvoir pour l’interroger.
    
    — John ? Où est Beth ?
    
    Il secoua machinalement la tête en signe d’ignorance, puis s’accroupit pour soulever et étudier les vêtements un à un. Manille dut retenir un gloussement hystérique en songeant à un film qu’elle avait vu lorsqu’elle était petite : en jouant dans l’atelier de leur inventeur de père, des enfants activaient malencontreusement une machine qui les faisait rétrécir à la taille de fourmis. John s’était-il mis en tête que c’était ce qui était arrivé à Beth ? Qu’elle était devenue minuscule et qu’il allait la retrouver, en tenue d’Eve, au milieu de ses habits ? Manille se plaqua vivement une main sur la bouche, pour empêcher un rire qu’elle devinait dément de franchir la barrière de ses lèvres. Ses nerfs étaient bien près de lâcher, et aux tremblements qui agitaient le téléphone dans la main du journaliste, elle n’était pas la seule.
    
    — Bon sang, John, où a-t-elle pu passer ? Elle ne s’est tout de même pas volatilisée !
    
    C’était pourtant exactement ça. Beth se tenait là, juste devant lui, en équilibre sur un pied mais relativement stable sur ses béquilles, il aurait pu la toucher sans effort... et l’instant suivant, elle avait disparu et il ne restait d’elle qu’un tas de chiffons en vrac.
    
    — Ce sont les ombres qui l’ont prise. N’éteignez plus la lumière...
    
    A ces mots, Manille eut soudain l’impression que l’air qu’elle respirait s’était transformé en une espèce de matière collante, qui ne circulait plus qu’avec une extrême difficulté dans ses poumons. Comme au ralenti, elle tourna la tête vers Cody. Il s’était légèrement redressé dans son lit et regardait les vêtements de Beth d’un air sinistre. Il était blanc comme un linge, et ses yeux semblaient trop grands pour son petit visage émacié. Il avait tout du revenant ! La jeune femme inspira avec difficulté une goulée d’air moite, et dut faire un effort surhumain pour l’interroger sans agressivité. Au moins avait-il retrouvé sa langue !
    
    — Qu’est-ce que ça veut dire, ce sont les ombres qui l’ont prise, Cody ? Qu’est-ce que tu entends par là ? Je ne comprends pas.
    
    — Elles sont partout maintenant... Elles sont arrivées une nuit, et elles ont pris tous les gens du centre, les malades, les médecins et les infirmières. Le lendemain, personne n’est venu. J’avais faim, et besoin d’aller aux toilettes aussi. J’ai appelé longtemps mais personne n’a répondu.
    
    Il s’exprimait aussi clairement qu’un adulte aurait pu le faire, mais l’intonation de sa voix, dénuée de tout sentiment, était celle d’un robot qui aurait froidement énoncé une atroce vérité. Manille sentit un frisson glacé lui remonter tout le long de la colonne vertébrale. Ses paroles avaient l’air sensé, et pourtant elles n’avaient aucun sens. De qui parlait-il donc ? Le centre avait-il pu subir un assaut quelconque, de gens cagoulés et tout de noir vêtus peut-être ? Brusquement tiré du sommeil, encore à moitié endormi, Cody aurait pu les confondre avec ce qu’il appelait des ombres. Une histoire d’espionnage industriel ? C’était monnaie courante dans les grands laboratoires pharmaceutiques, elle ne l’ignorait pas. La jeune femme essayait désespérément de raccrocher les mots de l’enfant à quelque chose de concret, de réel, mais une petite voix en elle lui soufflait qu’elle était bien loin de la vérité.
    
    — Je savais que tu ne me croirais pas.
    
    Il ne geignait pas, c’était une simple constatation, et comment aurait-elle pu la réfuter ? Elle n’était d’ailleurs même pas sûre d’en avoir envie. En définitive, tout ce qu’elle désirait, c’était tourner les talons et quitter ce centre de malheur qui lui mettait le trouillomètre à zéro. Indécise, elle laissa John intervenir. Avec précaution, ce dernier enjamba les vêtements de Beth en veillant à ne pas se prendre les pieds dans les béquilles abandonnées. Puis il posa une fesse au bord du lit de Cody, prenant bien garde à ne pas déchirer la bulle. Il sourit à l’enfant d’un air rassurant.
    
    — Qu’est-ce qui s’est passé ensuite, Cody ?
    
    Le petit garçon hésita durant de longues secondes. Il se demandait visiblement si John était capable d’entendre ce qu’il avait à dire sans l’accuser d’inventer des histoires. Il eut un haussement d’épaules, s’assit plus confortablement dans son lit, les jambes croisées en tailleur devant lui, et finit par se lancer.
    
    — J’ai attendu longtemps. J’ai essayé d’envoyer un mail à mes parents, en leur demandant de venir me chercher tout de suite. Ils ont demandé pour quelle raison, et je savais que si je leur disais que tout le monde avait disparu, ils ne me croiraient pas...
    
    A ces mots, il décocha un regard noir à Manille, comme si elle en était responsable. Elle non plus ne le croyait pas. La jeune femme dansa d’un pied sur l’autre, partagée entre deux émotions. Elle se sentait à nouveau mal à l’aise, et en même temps, elle s’en voulait parce qu’elle n’avait pas à l’être. Après tout, ce qu’il racontait ressemblait fort à une affabulation d’enfant trop imaginatif, n’importe qui aurait réagi comme elle.
    
    — Je leur ai dit qu’une infirmière avait fait une erreur, et que j’avais été exposé au soleil ; que j’avais été gravement brûlé à la jambe et que j’avais très mal. Je savais que ça marcherait. Ils étaient furieux, ils ont dit qu’ils se mettaient en route immédiatement. Mais ils ne sont jamais venus. J’ai envoyé plusieurs messages dans la journée. Ma mère me répond tout de suite depuis son téléphone d’habitude. Elle est tout le temps connectée, juste pour garder le contact avec moi parce que je ne peux pas sortir, vous comprenez ? Mais pas cette fois. Et ma tablette a fini par tomber en panne de batterie, et il n’y a plus d’électricité.
    
    Tout cela était parfaitement logique, et cette logique même était terriblement effrayante pour Manille, parce qu’elle témoignait de la crédibilité de choses en lesquelles elle se refusait à croire. Elle dut se retenir d’interpeller John pour lui demander de la raccompagner à l’extérieur. De là, ils prendraient tout simplement contact avec les autorités, et elles s’occuperaient du gamin, c’était leur rôle : enquêter sur ce qui s’était passé en ces lieux, et veiller à ce que Cody retrouve sa famille. Mais à l’expression attentive du vieil homme, elle comprit qu’elle n’obtiendrait jamais gain de cause. Le journaliste en lui avait bondi sur le devant de la scène, pressentant une étrange affaire, un coup tordu, le scoop du siècle peut-être ! Il serait prêt à tout pour entendre la suite de l’histoire.
    
    — J’ai attendu. Lorsque j’ai été sûr que la nuit était tombée, j’ai quitté mon lit et je me suis aventuré dans le couloir. Il y a des baies vitrées, je ne pouvais pas y aller pendant la journée. Il faisait très sombre, mais à la lumière des veilleuses au ras du sol, j’ai pu faire tout le tour de l’étage. Il n’y avait plus personne, juste des tas de vêtements comme celui-ci. J’ai trouvé de la nourriture dans les chambres des autres, des trucs que leurs familles leur amenaient : des fruits, des biscuits. Et puis je les ai vues...
    
    Il se tut brusquement, le regard fixe. Il avait croisé ses bras autour de lui et se balançait doucement d’avant en arrière, plongé dans ses souvenirs, des souvenirs que Manille n’avait aucune envie d’entendre. Mais John n’avait pas l’intention de lâcher le morceau. Après quelques secondes à peine, il crut bon d’essayer de relancer la conversation.
    
    — Les ombres ? C’est bien d’elles dont tu parles, n’est-ce pas ?
    
    Cody hocha silencieusement la tête. Il ne souffla mot pendant si longtemps que Manille se prit à espérer que l’histoire s’achèverait là, mais maintenant qu’il était lancé, on ne l’arrêterait plus.
    
    — Oui... Est-ce que vous connaissez Peter Pan ?
    
    — Pardon ?
    
    — Le dessin-animé de Walt Disney. C’est l’histoire d’un petit garçon qui ne veut pas grandir. Il passe son temps à courir après son ombre qui lui fausse compagnie.
    
    John avait l’air complètement perdu, mais Manille voyait parfaitement bien à quoi Cody faisait allusion. Elle croyait comprendre ce que l’enfant essayait de faire. Il n’avait pas les mots pour décrire précisément ce qu’il avait vu, alors il essayait de se référer à quelque-chose qu’il connaissait, de trouver un exemple.
    
    — Cody, est-ce que tu essaies de nous dire que ces créatures que tu as vues, et que tu appelles des ombres, ressemblaient à celle de Peter ? Noir, sans relief ni expression ?
    
    Il hocha vigoureusement la tête en lui décochant un sourire si plein de gratitude qu’il transfigura son visage tout entier. Pour la première fois depuis de trop longues minutes, la jeune femme sentit la peur la quitter, et sa curiosité naturelle reprit le dessus. Elle s’approcha du lit, s’assit de l’autre côté et invita Cody à continuer.
    
    — Elles sortaient de l’obscurité où elles s’étaient cachées durant la journée, attirées par ma présence. Elles tendaient les mains vers moi, comme si elles cherchaient à m’attraper pour me manger. Elles rampaient de tâche d’ombre en tâche d’ombre, lentement, mais j’étais sûr qu’elles ne renonceraient jamais. J’étais terrifié, j’ai lâché tout ce que j’avais dans les mains pour courir, mais elles étaient partout autour de moi ! Elles allaient m’avoir et puis... Je ne sais pas. Quand elles ont été tout près, elles sont passées à côté, comme si j’étais brusquement devenu invisible.
    
    Manille avait le sentiment d’avoir couru un cent mètre. Le cœur battant, le souffle court et les yeux exorbités, elle dévisageait Cody comme s’il s’était agit d’un fantôme. Soit ce gamin était doté d’une imagination exceptionnelle, et de talents de conteur qui ne l’étaient pas moins, soit il avait vraiment vécu une expérience traumatisante.
    
    — Et tu n’as pas idée de ce qui les a faites fuir ?
    
    Le garçon fit mine de réfléchir, mais Manille se doutait bien qu’il avait déjà dû retourner maintes fois cette question dans sa tête, au sein de sa solitude. Il haussa silencieusement les épaules avec une expression à la fois honteuse et navrée, il aurait aimé avoir une explication à leur donner. Ce fut finalement John, avec sa bienveillance coutumière, qui répondit à sa question.
    
    — L’explication la plus élémentaire est parfois la bonne... Qu’est-ce qui fait généralement reculer les ombres, sinon la lumière ?
    
    — D’accord, mais il a dit que les veilleuses au ras du sol étaient la seule source lumineuse.
    
    — Tu en es bien sûr, Cody ?
    
    Il hocha vigoureusement la tête avant de s’interrompre soudain, sourcils froncés, et de lever son poignet gauche à hauteur de son visage. Il s’y trouvait un bracelet élastique rouge doté d’un écran rectangulaire à l’allure futuriste. C’était une montre connectée qui lui permettait de suivre l’évolution de son état de santé. Elle vibrait en cas de problème et s’éclairait pour afficher des données en temps réel. John opina du chef d’un air entendu. Cody n’avait pas reçu son traitement de la journée. Il était donc fort probable qu’à un moment ou un autre, et pourquoi pas au cours de sa rencontre fortuite avec les ombres, sa montre se soit rappelée à son bon souvenir.
    
    — Qu’est-ce que tu as fait ensuite ?
    
    — J’ai filé, pardi ! Je n’allais pas rester là à attendre qu’elles changent d’avis. J’ai regagné ma chambre en courant, je me suis caché sous mon lit et je n’ai plus bougé de la nuit.
    
    Il ne décrivit pas la peur qui l’avait tenu éveillé durant les longues heures qui le séparaient encore du lever du jour, tremblant de la tête aux pieds, en larmes tandis qu’il suppliait à voix basse ses parents, ou n’importe qui d’autre d’ailleurs, de venir à son secours.
    
    — Et quand est-ce que tout ça s’est passé ?
    
    — Avant-hier...
    
    Manille échangea un regard incrédule avec John. Ce pauvre gosse était seul depuis trois jours et trois nuits, complètement abandonné à son triste sort. Quel âge pouvait-il bien avoir ? Une dizaine d’années, onze peut-être. Rien d’étonnant à ce qu’ils l’aient trouvé dans pareil état, au bord de la crise de nerfs et à moitié hystérique !
    
    — Et depuis, tu n’as plus vu personne ?
    
    — Si. Il y a eu des visiteurs dans la journée d’hier...
    
    Comment ces quelques mots, qui auraient pu s’avérer porteurs d’espoir, pouvaient-ils résonner de manière aussi sinistre à leurs oreilles ? D’une voix atone, Cody évoqua alors les appels qui l’avaient tiré du sommeil en milieu de matinée. Il y avait des gens dans le hall, et ils cherchaient à attirer l’attention. Conscient qu’ils constituaient sans doute sa meilleure chance d’obtenir de l’aide, il était sorti de sa cachette, avait entassé autant de vêtements qu’il avait pu en trouver dans ses placards, et s’était risqué dans le couloir en plein jour.
    
    A ce moment-là, les visiteurs s’étaient déjà engagés dans les étages. Cody espérait tellement trouver ses parents parmi eux. A l’angle du couloir, il avait croisé une première femme, déjà passablement à cran à force d’arpenter ces lieux déserts sans obtenir le moindre écho à ses appels. Il l’avait encore effrayée davantage, bien sûr, avec son accoutrement, et elle s’était mise à hurler comme une folle avant de tourner les talons et de s’enfuir à toutes jambes. Il avait eu beau l’appeler, la supplier de ne pas l’abandonner là, elle avait fait la sourde oreille, sauté dans sa voiture et quitté l’établissement. Il l’avait vue faire, depuis une fenêtre du premier étage.
    
    Quelques temps plus tard, c’était un couple de personnes âgées qui s’était présenté. Cody les connaissait bien, ils venaient rendre visite à l’homme qui occupait la chambre voisine de la sienne. Il était là bien avant lui. La dame était d’une gentillesse incroyable. Elle apportait chaque semaine une immense boîte en carton pleine de viennoiseries qu’elle tenait à bout de bras. La semaine précédente, Cody s’était régalé de délicieux chaussons aux pommes de sa confection. Elle en avait distribué à tout l’étage ! Elle ne refuserait certainement pas de l’aider. Seulement voilà, il n’avait pas réussi à les intercepter avant qu’ils ne pénètrent dans la chambre de leur fils. Et cette dernière était plongée dans l’obscurité...
    
    — Oh mon Dieu, ne me dis pas qu’elles étaient là ! Est-ce que... est-ce que les ombres se sont attaquées à eux ?
    
    Cody hocha sinistrement la tête.
    
    — J’ai vu la porte se refermer dans leur dos depuis le bout du couloir. J’ai voulu leur crier de sortir de là, mais rien n’est sorti. J’ai couru aussi vite que j’ai pu, je me suis abattu sur la porte sans prendre la peine de ralentir, et elle s’est rouverte à la volée sous mon poids. Je l’ai entendue claquer contre le mur, mais je m’en fichais parce que tout ce que je voyais, c’était le couple Hemingway au milieu des ombres qui tendaient leurs mains griffues vers eux. Elles étaient si nombreuses, et elles ne reculaient pas, cette fois. Et eux... ils restaient plantés là, sans comprendre ce qui se passait ni rien faire pour l’éviter.
    
    Les sanglots étaient réapparus dans la voix de Cody, en même temps que les larmes dans ses yeux et sur ses joues. Manille n’avait aucun mal à visualiser la scène, à imaginer l’absolu désarroi du couple, l’incompréhension dans leur regard, leur muet appel au secours à celui, quel qu’il soit, qui venait de surgir dans la chambre. John tendit la main pour presser doucement l’épaule du jeune garçon en signe de réconfort, et ils lui laissèrent le temps de se reprendre. Il finit par poursuivre de lui-même, mais son récit était presque terminé.
    
    — C’est là que je les ai vues faire pour la première fois. J’ai vu... ce qu’elles font aux gens, comment elles les transforment en aspirant toute la vie en eux. J’ai vu... le couple Hemingway devenir comme elles.
    
    — C’est-à-dire, Cody ? Qu’est-ce qu’elles font, au juste ?
    
    Il haussa les épaules comme si la réponse était évidente.
    
    — Elles éteignent les couleurs.

Texte publié par Kahlan, 19 mars 2016 à 14h50
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