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Tome 1, Chapitre 3 « Intermède » Tome 1, Chapitre 3
Le ciel commençait tout juste à s’éclaircir lorsqu’il atteignit enfin les rives du Lough Neagh. La légende voulait que cette vaste étendue d’eau ait été formée par un géant du nom de Fionn Mac Cumhail, lors d’une bagarre contre un rival écossais. Il aurait arraché un gigantesque morceau de terre pour le lui lancer à la figure et ce dernier, ratant sa cible, aurait atterri en pleine mer d’Irlande, présidant ainsi à la création à la fois de l’île de Man et du Lough Neagh. Il n’y avait pas si longtemps, le garçon qu’il avait été aurait adoré entendre cette histoire. Seulement voilà, il ne s’intéressait plus à grand-chose à présent.
    
    Une seule obsession le guidait désormais, et il aurait été bien en peine de l’expliquer. C’était une étrange attraction vers une destination qu’il ignorait, mais dont il était certain de se rapprocher, pas à pas. Un appel, un chant peut-être... Mais ce n’était pas le chant des ombres. De cela, il était absolument sûr. C’était autre chose, quelque chose de plus lancinant, de plus puissant aussi. Si bien que chaque nuit, incapable de lutter contre cette malédiction, il marchait. De sa démarche lente et saccadée, il progressait de flaque d’ombre en flaque d’ombre, veillant soigneusement à éviter la moindre parcelle de luminosité.
    
    La première nuit, il avait erré longtemps dans le parc, désœuvré, ne sachant que faire ni où aller. Il ne savait pas qui il était, ou plutôt ce qu’il était, quel était son rôle dans cet univers, ni même s’il en avait seulement un. Et puis il y avait eu cet appel auquel il lui avait été impossible de se soustraire, et ça l’avait bien arrangé finalement, ça lui avait donné un but. Il avait quitté la forêt de Tollymore et rejoint la civilisation, ses enseignes lumineuses et autres lampadaires. Sa progression en avait été diminuée, les parcelles d’ombre au sein desquelles il se mouvait étant nettement moins nombreuses.
    
    Cependant, il avait pu absorber quantité d’énergie au contact des hommes, un simple frôlement suffisant à les dépouiller de toute lumière et à les transformer en ombres. Il laissait derrière lui un véritable chemin d’obscurité, et malgré cela, il ne se sentait jamais rassasié. Il était incapable de faire des réserves, l’énergie qu’il absorbait était aussitôt réinvestie pour animer les restes de son corps dans sa lente migration nocturne. Sur ces pas, d’autres se levaient, ombres chinoises découpées dans la trame de la réalité, et se mettaient en mouvement de cette démarche saccadée qu’il avait lui-même adoptée. Désormais incapable de les percevoir, il les ignorait. Ils n’avaient plus rien à lui offrir.
    
    Parvenue aux abords du lac, d’un seul mouvement, la meute bifurqua à l’est en direction de Belfast. Vu du ciel, le spectacle de ces sombres silhouettes, se déplaçant d’ombre en ombre en une trajectoire un peu chaotique, devait avoir quelque chose d’écœurant. Un peu comme un nid grouillant de serpents... Mais les nuages gonflés de pluie qui survolaient le comté d’Antrim cette nuit-là l’aurait de toute manière dissimulé aux regards. Il ne leur restait guère de temps avant le lever du soleil, mais quelque chose oblitéra soudain l’invite en provenance de l’est, les attirant irrésistiblement comme la flamme les papillons de nuit. Un bivouac de pécheurs.
    
    Les toiles de tente étaient au nombre de trois, dressées en arc de cercle à quelques mètres de la rive du lac, blotties les unes contre les autres autour des restes d’un feu de camp dont la douce chaleur n’était plus qu’un souvenir. Un léger ronflement s’échappait de l’une d’elles, attestant d’une présence humaine, tentation irrésistible pour les créatures qui rôdaient alentours. C’était la seule source d’énergie vitale à des centaines de mètres à la ronde. L’automne était déjà bien avancé, le froid resserrait peu à peu son emprise sur la région, et les touristes étaient devenus rares. Les ombres s’agglutinèrent autour du campement en une masse indistincte, levèrent leur visage vers le ciel et se mirent à chanter.
    
    Cela ressemblait au sifflement du vent dans les branches, une mélodie non dénuée de charme, mais quelque peu inquiétante, et qui prit bientôt suffisamment d’ampleur pour réveiller les dormeurs. Le ronflement s’interrompit soudain, on commença à s’agiter sur les matelas pneumatiques et dans les sacs de couchage, il y eut un raclement de gorge puis quelqu’un tira la fermeture éclair de la plus vaste tente, et une tête jaillit dans l’ouverture, presque au ras du sol.
    
    L’homme avait les cheveux ébouriffés et l’expression ahurie de ceux que l’on tire du sommeil trop brusquement. Méfiant pourtant, les yeux plissés, il scruta le camp encore plongé dans l’obscurité à la recherche de la source du bruit qui l’avait éveillé, mais ne perçut de prime abord rien d’anormal. Pas rassuré pour autant, il s’extirpa de la tente avec difficulté, rejetant le sac de couchage dans lequel ses jambes étaient encore prisonnières d’un coup de pied violent. Il s’empara d’une petite lampe à gaz abandonnée à proximité, mais il n’eut pas le temps de l’allumer. Les ombres se jetèrent sur lui avec l’avidité d’une meute de loups affamés. Sa silhouette pourtant robuste disparut rapidement sous la masse obscure, et il n’eut que le temps de pousser un unique hurlement avant que toute vie ne le déserte.
    
    — Papa ?
    
    Le silence était retombé sur le campement, presque surnaturel. Les animaux nocturnes qui rentraient habituellement de leur chasse à cette heure, pleinement rassasiés, s’étaient figés, tapis au sol dans l’espoir de passer inaperçus. La voix aux accents juvéniles était empreinte d’une inquiétude naissante, qui poussa l’adolescent auquel elle appartenait à passer lui aussi la tête de l’autre côté de la toile. Mais en quelques secondes, les ombres à la démarche pourtant si malhabile s’étaient fondues dans l’obscurité où elles avaient complètement disparu.
    
    On s’agitait également dans les deux tentes voisines. De nouvelles interrogations fusèrent, issues de gorges plus adultes cette fois. Debout près de l’âtre à présent, le garçon fut bientôt rejoint par deux hommes bedonnants dont les traits reflétaient un évident lien de parenté avec lui.
    
    — Que se passe-t-il ? C’est toi qui as crié ?
    
    — Non, oncle Charlie, c’est Papa. Je ne sais pas où il est passé...
    
    — Ce ne sont pas ses vêtements, là ? Il choisit bien son moment pour un bain de minuit ! La flotte doit être glacée, et puis l’aube ne va pas tarder à se lever. Le ciel commence à s’éclaircir à l’est.
    
    A pas prudents pour ménager ses pieds nus, l’adolescent s’approcha de la rive du lac, parcourant du regard sa surface plane à la recherche de son père, de plus en plus inquiet. Etait-il possible qu’il ait été pris d’une crampe et ait appelé au secours ? Ils s’étaient tous deux tellement réjouis de passer ces quelques jours avec ses oncles, entre hommes. Il n’avait pas pu se noyer ! Ce n’était pas un champion de natation mais il nageait correctement. Les deux autres pêcheurs lui emboîtèrent le pas en ronchonnant, mécontents d’avoir ainsi été tirés du sommeil du juste. Derrière eux, les ombres se glissèrent furtivement dans leurs pas.
    
    Au lever du soleil, nul n’aurait pu témoigner que ce campement désert avait abrité autre chose qu’une poignée de pyjamas abandonnés sur le sol. Lorsque, quarante-huit heures plus tard, les familles prévinrent les autorités de la disparition des trois hommes et de l’adolescent, on eut beau draguer une vaste partie du Lough Neagh à la recherche des corps, aucun d’entre eux ne fut retrouvé. A ce moment-là, les ombres avaient depuis longtemps atteint la banlieue de Bangor, et les pêcheurs avec elles.

Texte publié par Kahlan, 13 mars 2016 à 10h40
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