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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2
Ils s’étaient arrêtés pour déjeuner au Crowfordsburn Country Park, à moins d’une dizaine de minutes de la ville de Bangor, la troisième plus grande agglomération d’Irlande du Nord. Le chemin côtier longeait les plages de sable fin de Crawfordsburn Beach et Helen's Bay. C’était un endroit que John connaissait bien et qu'il appréciait tout particulièrement. Le temps était à la pluie, mais ils avaient profité d’une courte accalmie pour se sustenter des savoureux sandwichs préparés le matin même par l’aubergiste qui les avait reçus la veille.
    
    John n’avait que trop conscience de la nervosité croissante et bien compréhensible de sa protégée, tout comme il savait qu’ils couraient droit à la catastrophe si elle ne trouvait pas le moyen de maîtriser ses nerfs. C’est pourquoi il avait insisté pour qu’ils fassent une pause digne de ce nom, avant de se présenter au centre de recherche. La promenade à pieds jusqu’au fort côtier de Grey Point était idéale en pareilles circonstances, malgré le temps toujours incertain. Bien sûr, elle les éloignait un peu de leur destination, mais Manille avait besoin de prendre l’air et de respirer.
    
    — Ne vous inquiétez pas, John, ça va aller... Vous savez, si je n’étais pas capable d’affronter mes inquiétudes, j’aurais déjà dû me résoudre à choisir un autre métier. Je ne vais pas prétendre que cela m'est facile, mais j'apprends.
    
    Elle lui sourit d’un air malicieux, et ce fut comme une éclaircie dans cette triste journée, comme si le soleil perçait enfin les nuages de ses rayons dorés. Une fois sa décision prise, elle s’était montrée une compagne de voyage tout à fait charmante, agréable, souriante et déterminée malgré les nombreux kilomètres qu'ils avaient avalés. Manille était de ces filles qui dégageaient une présence lumineuse, sans en avoir conscience le moins du monde.
    
    — Oh, je sais bien que tu vas y arriver. D’autant plus, ma chère, que l’on va se contenter aujourd’hui de jeter un coup d’œil de loin aux infrastructures, puis je te ramène à la maison pour te sécher et prendre un peu de repos. Regarde-toi, on dirait un petit chat mouillé et épuisé par ses escapades. Nous y retournerons demain matin, frais et dispos.
    
    Manille fit la moue, elle avait espéré autre chose. Il lui avait fallu du temps pour se décider, mais maintenant que c'était fait, elle avait hâte d'obtenir de nouveaux éléments concernant la disparition de son frère Lucent. Et après avoir lu et relu le dossier constitué par John, elle était comme lui convaincue que les autorités leur dissimulaient quelque-chose, quelque-chose d'énorme. Pourtant, les paroles du journaliste l'aidèrent à réaliser qu'elle n'était sûrement pas au mieux de sa forme pour affronter les difficultés qui ne manqueraient pas de se présenter dès l'accès au parking du centre.
    
    Résignée, elle hocha la tête en retenant un soupir. La dernière bouchée de leurs sandwichs prestement avalée, ils se débarrassèrent des restes du déjeuner dans l'une des nombreuses poubelles municipales du site, et rebroussèrent chemin. Il était à peine treize heures quand ils remontèrent en voiture. Ils quittèrent le Crowfordsburn Country Park, rejoignirent Belfast Road et bifurquèrent sur la droite quelques centaines de mètres plus loin, comme pour contourner l’agglomération de Bangor par le sud. Ils longèrent les vastes étendues herbeuses d'un golf prestigieux, puis la route traversa une futaie au cœur de laquelle John stoppa la berline sur un petit banc de terre juste assez dégagé.
    
    Étonnée, Manille contempla un instant le paysage. Tout était calme dans ce petit coin de nature. La circulation était rare, pour ne pas dire inexistante, et seuls les oiseaux manifestaient bruyamment leur présence. De l'autre côté des arbres, sur la gauche de Crowfordsburn Road, quelques rares rayons de soleil jetaient par intermittences leurs reflets sur les eaux sombres d'un petit étang. Elle haussa un sourcil interrogateur en direction de son compagnon.
    
    — Regarde à l'orée du bois, il y a un chemin qui contourne le lac dans cette direction, tu vois ? Il est principalement utilisé par les pêcheurs du coin, mais le centre est juste de l'autre côté. C'est un bâtiment à trois étages, ancien et tout biscornu mais qui a été rénové de fond en comble. On n'arrivera bien évidemment pas par l'entrée principale, mais pour un repérage, c'est l'idéal.
    
    John ouvrit sa portière et sortit du véhicule. Manille l'imita, soudain un peu moins sûre d'elle. Les choses prenaient brusquement une tournure un peu trop concrète, il n'était plus temps d'établir des plans, mais de les mettre en œuvre. Elle s'efforça de sourire bravement à son compagnon, qui faisait preuve avec elle d'une patience d'ange, en toutes circonstances, depuis le début de leur aventure. Il l'attendait sans mot dire sur le sentier. Ensemble, ils contournèrent l'étang avec la satisfaction de n'y découvrir nul promeneur qui aurait pu s'étonner de leur présence en ces lieux. Après ça, il ne leur fallut que quelques minutes de marche supplémentaires pour découvrir le centre.
    
    Manille s'était attendue à un vilain bâtiment style blockhaus, entouré de gigantesques clôtures en fil de fer barbelé pour protéger les secrets d'un puissant laboratoire médical. Elle s'était fourvoyée au-delà de toute mesure... Le centre occupait en réalité un bâtiment en pierre datant du début du XIXe siècle, fièrement dressé au sommet d'une petite éminence herbeuse, au cœur d'un parc d'au moins quatre milles mètres carrés. Et il n'y avait ni barrière ni grillage d'aucune sorte... Il n'était pourtant pas envisageable de s'en approcher à couvert, le terrain était complètement dégagé, un véritable green de golf ! Manille grimaça d’un air ennuyé.
    
    — Au temps pour la discrétion ! On ne réussira jamais à s’en approcher sans s’être fait annoncer, aucune chance. On dirait une maison de repos pour riches convalescents...
    
    — Heureusement pour nous, ce n’est pas ce que nous cherchons à faire. Souviens-toi que tu as une excellente raison d’être ici. Tu as rendez-vous avec le docteur Waters pour évoquer le cas de ton frère, qui présente certains symptômes inquiétants. Tu es étudiante en médecine, et c’est dans ce contexte que tu as entendu parler du xeroderma pigmentosum.
    
    — Oui, oui, je sais bien, c’est juste que... et bien, si quelqu’un s’aperçoit que j’ai volé et falsifié ce dossier, non seulement je peux dire adieu à ma brillante carrière, mais c’est la prison qui m’attend !
    
    — On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, Manille. Au stade où nous en sommes, nous n’avons d’autre choix que de prendre ce risque. Et puis, au nom du ciel, pourquoi voudrais-tu qu’ils soupçonnent ce joli minois de leur raconter des salades ?
    
    Il lui souriait gentiment, mais malgré toute sa bonne éducation, la jeune femme dut se mordre la langue pour ne pas répliquer vertement qu’il avait beau jeu de dire ça. Dans cette histoire, c’était elle qui prenait tous les risques, elle qui mettait son avenir dans la balance alors que lui, il n’avait rien à perdre ! Elle inspira doucement par le nez pour se calmer et hocha la tête. D’un autre côté, si cela devait lui permettre de retrouver Lucent, n’était-elle pas prête à tout sacrifier ? Bien sûr que si.
    
    Une porte s’ouvrit brusquement sur la terrasse dallée, nichée dans l’angle formé par deux ailes du bâtiment. Il s’y trouvait un salon de jardin tout à fait cosy aux formes arrondies, et dont les fauteuils gris souris étaient couverts de confortables coussins violets. Une toile de la même couleur, tendue entre deux crochets fixés aux murs, protégeait les éventuels occupants du pâle soleil d’automne. L’espace était chaleureux et pourtant jusque là désert. L’irruption de cette femme avait quelque chose de violent. Accrochée à la poignée de la porte, les jambes flageolantes, elle tournait la tête en tous sens, comme si elle cherchait quelqu’un. Manille fronça les sourcils en se redressant, saisie d’un drôle de pressentiment.
    
    L’inconnue était vêtue d’une sombre jupe droite, qui tranchait avec la couleur pâle de son chemisier. Elle n’avait pas l’air de faire partie du personnel du centre, à moins qu’elle n’occupât un poste administratif quelconque. Manille l’entendit appeler. Elle lâcha la poignée de la porte, fit un pas hésitant en avant, puis deux, puis trois. Elle chancela, et la seconde suivante, poussa un hurlement de douleur et chuta lourdement sur les dalles, en se tenant la cheville gauche des deux mains. Sans doute se l’était-elle tordue, perchée qu’elle était sur des talons hauts qu’elle ne maîtrisait visiblement pas, ou plus. La jeune femme échangea un regard interrogateur avec son compagnon.
    
    — Ne nous montrons pas, quelqu’un l’a forcément entendue, et on va venir l’aider.
    
    Plusieurs minutes s’écoulèrent cependant, sans que quiconque fasse son apparition. Elle avait ôté ses chaussures et essayé de se relever plusieurs fois, sans succès. Elle continuait d’appeler, mais elle pleurait à présent, tout en se traînant pitoyablement vers la porte.
    
    — On ne peut pas la laisser comme ça !
    
    Manille n’y tint plus. Sans s’occuper de John, dont elle imaginait le regard désapprobateur peser sur elle, elle s’élança à découvert, quittant leur abri à l’orée de la forêt, insensible aux ronces qui écorchaient ses jambes à travers la toile de son pantalon. Elle traversa en courant l’étendue verte au cœur de laquelle se situaient les bâtiments du centre, et escalada en quelques bonds la volée de marches menant à la terrasse.
    
    — Attendez, je vais vous aider !
    
    La femme sursauta et se tourna brusquement vers Manille, qui vit passer sur son visage toute une palette d’expressions. Les yeux écarquillés, un cri étouffé au fond de la gorge, elle parut tout d’abord surprise, tout autant qu’effrayée, comme si elle avait soudain vu un fantôme. Puis un immense soulagement envahit ses traits, tandis qu’elle réalisait qu’elle n’était plus seule, que quelqu’un venait finalement à son secours. Enfin, elle éclata en sanglots convulsifs.
    
    Désarçonnée, Manille s’était figée, la main tendue, et n’osait plus esquisser le moindre geste, de peur de déclencher quelque nouvelle réaction démesurée. Elle avait beau se creuser la cervelle, elle ne comprenait pas comment une simple cheville foulée pouvait mettre qui que ce soit dans un état pareil. Elle entendit alors John, essoufflé, escalader les marches de la terrasse, puis elle le vit passer à côté d’elle et se précipiter vers l’inconnue. Il se pencha vers elle, passa un bras dans son dos et de l’autre, l’aida doucement à se redresser. En appui sur sa jambe valide, à cloche-pied, elle gagna ensuite le fauteuil le plus proche tandis qu’il la soutenait.
    
    — Là, ça va aller, ne vous en faîtes pas... Nous sommes là, à présent, nous allons vous aider. Tenez, glissez ça sous votre jambe pour la surélever. Manille, tu veux bien aller me secouer le personnel médical à l’intérieur, et leur dire qu’il y a une blessée ici ?
    
    — Non !
    
    La jeune fille, qui esquissait déjà un pas vers la porte, s’arrêta net pour la dévisager. La femme tendait le bras en travers de son chemin, cherchant à l’empêcher d’aller plus loin. Manille jeta un coup d’œil vers John, lequel secoua la tête de manière presque imperceptible, lui intimant ainsi de ne pas insister. Alors quoi ? Elle manifesta son impuissance en écartant légèrement les bras, paumes ouvertes vers le haut.
    
    — Il se passe quelque chose de bizarre là-dedans... Il... Il n’y a personne à l’intérieur, plus personne. Je m’appelle Beth, j’étais venue rendre visite à ma sœur qui... qui souffre de xe... xe... Elle est soignée ici. Mais j’ai senti qu’il se passait quelque chose d’étrange dès que j’ai eu passé la porte d’entrée. Elle est habituellement gardée jour et nuit. Il y a un vigile qui nous demande nos papiers d’identité, et qui nous fait signer un registre. Il ne se trouvait pas à son poste. Personne à l’accueil non plus, j’ai pu monter dans les étages sans avoir le moindre compte à rendre, je suis entrée comme dans un moulin. Et plus bizarre encore, ce faisant, je n’ai croisé personne, absolument personne.
    
    Les mots avaient eu du mal à sortir, elle balbutiait au début, mais une fois lancée, elle paraissait incapable de s’arrêter. Et ce qu’elle racontait, au-delà de l’aspect étrange des choses, avait une connotation pour le moins effrayante. Manille sentit un drôle de pressentiment l’envahir, la certitude d’une catastrophe imminente. A tel point qu’elle eut brusquement envie de plaquer sa main sur la bouche de la femme, pour l’empêcher de parler, l’empêcher d’aller plus loin.
    
    — J’ai pris peur tout à coup, j’ai accéléré le pas jusqu’à la chambre d’Isabel. Et là... Elle n’y était pas, la pièce était complètement vide alors que... Elle est à un stade avancé de la maladie, ses jambes sont couvertes de lésions et elle ne peut plus quitter son lit. Elle n’était pas là, vous comprenez, mais ses vêtements, eux, oui...
    
    L’étudiante essaya de se rappeler du contenu du dossier de John à propos du centre lui-même. Ne comportait-il pas une aile dédiée aux troubles psychiatriques ? Elle n’en avait aucun souvenir, mais le discours de cette femme était confus, et Manille la soupçonnait d’avoir eu des hallucinations. L’endroit était calme, c’était un fait, et cela n’avait rien d’anormal pour un bâtiment médical qui abritait des malades à divers stades plus ou moins graves de la maladie. Mais comment l’édifice tout entier aurait-il pu être désert, vide de toute présence humaine ? Où les patients, les médecins, les infirmières, les chercheurs auraient-ils bien pu passer ?
    
    La jeune femme secoua la tête, rejetant toute argumentation supplémentaire, et s’avança vers la porte avec assurance. John n’esquissa pas un geste pour l’arrêter, ne prononça pas le moindre mot mais, dans le regard qui l’accompagna jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’intérieur, se lisait toute l’inquiétude qu’il éprouvait pour sa protégée. Manille s’avança dans un couloir bordé de portes sur sa gauche, et d’un mur nu aux pierres apparentes sur sa droite. Il semblait mener à une vaste pièce dotée de nombreuses fenêtres ou baies vitrées, à travers lesquelles triomphait la lumière du jour. L’endroit idéal pour positionner un hall d’accueil, et faire signer un registre d’entrées à tous les visiteurs.
    
    La première pièce sur sa gauche étant fermée, elle ne chercha pas à l’ouvrir. Il n’aurait plus manqué qu’elle dérange un malade en plein milieu de sa sieste, à cause d’une folle furieuse en pleine crise de démence ! Elle ne l’envisagea même pas. La porte de la suivante en revanche était entrebâillée, et elle la poussa doucement pour jeter un coup d’œil à l’intérieur, avec le sentiment déplaisant d’être un voyeur. C’était une chambre au mobilier plus que classique dans les hôpitaux : un lit médicalisé, un haut chevet hospitalier, une table de lit et un fauteuil. Les draps étaient en désordre, et pendaient jusqu’au sol où gisait une chemise d’hôpital, abandonnée en tas par son propriétaire.
    
    Perplexe face au désordre ambiant, Manille jeta un coup d’œil derrière la porte, et écouta attentivement, guettant le moindre bruit en provenance de la petite salle de bain attenante. Elle n’en perçut aucun. Haussant les épaules, elle referma derrière elle et passa à la chambre suivante qu’elle découvrit, porte grande ouverte, exactement dans le même état. Ensuite, venait ce qui ressemblait aux soins infirmiers, une pièce dotée d’un fauteuil central pour les prélèvements sanguins, surmonté d’une potence actuellement vide. Il s’y trouvait également un bureau où trônait un ordinateur dernier cri à l’écran noir, et une série de casiers blancs où était stocké tout le matériel nécessaire aux infirmières. Comme les précédentes, la pièce était déserte, uniquement occupée par deux tas de vêtements et deux paires de crocs roses.
    
    A ce stade, toute l’assurance de la jeune femme s’était d’ores et déjà envolée. Il eut été possible, bien sûr, que tous les résidents se soient rassemblés dans une salle plus vaste destinée à célébrer quelque événement interne à l’établissement. Mais au nom du ciel, pour quelle mystérieuse raison s’y seraient-ils rendus sans leurs vêtements ? Et pourquoi ce silence de plomb planait-il sur l’ensemble du bâtiment ? Elle avait l’impression d’entendre résonner les battements de son propre cœur. Manille sentit l’angoisse se diffuser en elle depuis l’épicentre de son estomac, et sa respiration s’accéléra soudain. Il se passait quelque chose d’anormal en ces lieux, c’était une certitude. Beth n’était peut-être pas si désaxée que ça !
    
    Elle quitta les soins infirmiers pour gagner l’accueil, où se trouvait l’entrée principale équipée de portiques de sécurité abandonnés. Après être rapidement passée devant l’escalier qui menait au premier étage, elle s’arrêta au milieu du hall, guettant le moindre signe d’activité. Sur sa droite s’étendait une vaste salle commune organisée autour de deux activités de détente : la lecture, dans un espace cosy où des fauteuils en cuir faisaient face à une bibliothèque bien fournie, et tout au fond, le coin télé, où trônait un magnifique écran plat.
    
    — Il y a quelqu’un ?
    
    Sa voix lui parut presque sinistre dans cet environnement aseptisé où seul le silence lui renvoyait son écho. L’effet était le même que celui dégagé par ces maisons témoins flambant neuves, à la décoration ultra sophistiquée mais sans âme. Manille déglutit, comme pour faire passer cette boule d’angoisse qu’elle sentait gonfler dans sa gorge. Il n’y avait pas eu de réponse, et elle ne chercha pas à renouveler son appel.
    
    — Je vous l’avais bien dit, il n’y a plus personne ici !
    
    Elle sursauta violemment, manquant défaillir sous l’effet de la peur. Un bras passé autour des épaules de John, qui la soutenait et lui évitait autant que possible d’avoir à poser le pied par terre, Beth affichait une expression de provocation teintée d’agressivité. Elle s’était bien évidemment rendue compte du scepticisme de Manille, et elle assistait à présent, triomphante, à la démonstration de ses dires. Elle semblait avoir parfaitement repris ses esprits. La jeune fille hocha humblement la tête avant de s’engager dans les escaliers.
    
    — Attendez ! Il me faut une paire de béquilles pour vous accompagner là-haut, John ne peut pas me soutenir jusqu’au premier. Il y en a peut-être une dans le bureau des infirmières...
    
    Elle désignait la salle médicale que Manille avait visitée un peu plus tôt. Amusée par l’emploi du prénom, cette dernière haussa un sourcil narquois à l’intention de son compagnon d’aventures, mais ne pipa mot. Elle revint bientôt avec ce qu’on lui demandait, et tous trois se lancèrent à l’assaut des marches.
    
    A l’extérieur, l’éclaircie était bel et bien terminée. Le soleil s’était à nouveau complètement éclipsé derrière les nuages, amassés en plafond bas et menaçant. Les masses d’air se déplaçaient, se chevauchaient, entraient en conflit, et si les grondements du tonnerre étaient encore lointains, il était clair que l’orage revenait vers eux. Lorsqu’ils atteignirent le palier du premier étage, tout le hall était plongé dans une pénombre un peu inquiétante, à peine rompue par les veilleuses réglementaires qui balisaient le couloir. Manille renouvela son appel sans plus de succès. Ils décidèrent de se séparer pour explorer les chambres, et la jeune fille abandonna Beth aux bons soins de John pour s’engager dans l’autre aile du bâtiment.
    
    Les lieux étaient apparemment conformes à ce que l’on pouvait trouver dans n’importe quel hôpital d’Irlande ou même du monde : un couloir un peu triste bordé de chambres au mobilier assez impersonnel, mais au matériel moderne et en bon état. Manille alternait d’un côté à l’autre du couloir, visitant systématiquement chaque pièce. Toutes étaient vides. Elle soupirait en poussant une énième porte, convaincue de n’avoir rien de plus à découvrir dans cette chambre que dans les précédentes, lorsqu’elle réalisa que cette dernière était plongée dans l’obscurité la plus complète. Et il ne s’agissait pas de la pénombre ambiante due à l’orage, non, rien à voir. Ici, les volets avaient été soigneusement tirés, et les ténèbres s’étaient installées.
    
    Elle essaya d’actionner le plafonnier pour pallier au manque de luminosité, sans que cela ait le moindre effet. C’était comme si les plombs avaient disjoncté. Elle plongea la main dans sa poche, à la recherche de son portable dans lequel se trouvait une application lampe torche dont elle ne cessait de louer l’utilité. Et c’est alors qu’elle les entendit. Des halètements, de petits halètements effrayés...
    
    Manille se figea, la respiration suspendue et les doigts crispés sur son téléphone. Autant l’absence de toute vie humaine l’avait intriguée, vaguement inquiétée peut-être, autant ces signes soudains de présence humaine la terrifiaient à présent. Qui diable avait émis l’idée stupide qu’ils feraient mieux de se séparer ? Elle aurait tout donné pour avoir John à ses côtés maintenant. Elle déglutit, le doigt tremblant sur le bouton d’allumage de son mobile. Le cerveau embrumé, elle ne savait plus s’il valait mieux affronter la chose qui se tapissait là, dans l’obscurité, ou au contraire s’en détourner pour fuir à toute allure.
    
    — Il y a quelqu’un ?
    
    Elle s’était résolue à renouveler son appel, bien que d’une voix ténue et mal assurée. Les halètements s’arrêtèrent une seconde puis reprirent, incontrôlables. La jeune femme fronça les sourcils, celui ou celle qui se cachait là était encore plus terrifié qu’elle ! Se décidant brusquement, elle lança l’application lampe torche de son téléphone. Blanche et vive, la lumière jaillit de l’appareil comme d’un projecteur, et révéla en ombre chinoise une silhouette recroquevillée contre le mur. A en juger par sa taille, c’était celle d’un enfant assez jeune, et il s’efforçait en vain de contrôler des sanglots qui le secouaient tout entier.

Texte publié par Kahlan, 13 mars 2016 à 10h38
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