Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 2 « Sous l'oeil bienveillant des Dieux » Tome 1, Chapitre 2
Les escaliers à l’intérieur de la Tour sont faits de pierre grise, abimés ça et là, couverts pour partie d’un tapis de laine claire plutôt moelleux. Le genre de détails qui m’échapperait en temps normal. La douleur lancinante dans ma jambe aidant, je porte une attention accrue aux endroits où je pose les pieds. Par fierté, je me force à devancer Sorelle - laquelle ne cesse de me répéter de ralentir - mais j’espère qu’elle ne m’a pas menti et que Mère n’a pas établi ses quartiers au sommet, sans quoi je m’effondrerai d’une pièce bien avant d’y arriver.
    
    Heureusement, une fois que nous nous retrouvons au second étage, elle me dépasse pour bifurquer vers la droite, écarte de la main un lourd rideau de drap rouge et me fait signe d’entrer. Comme plus tôt dans la chambre, elle s’éclipse ensuite si prestement que je croirais presque avoir rêvé sa présence. Je profite d’être maintenant seul pour m’appuyer sans retenue contre un mur, reprendre le souffle qui commençait à me manquer et grimacer de douleur tout mon saoul, tout en parcourant la pièce du regard.
    
    Sorelle disait donc qu’en cette Tour, tout homme prend de bonnes décisions, sous la bienveillante guidance des Dieux qui l’ont bénie. Mais les Dieux ne sont pas les seuls conseillers à bord, semble-t-il: cet endroit tient plus du quartier général de campagne guerrière que du temple. Les murs sont garnis d’étagères soutenant des rouleaux aux dimensions appréciables, à n’en pas douter des cartes militaires. Et sur trois larges tables, se dressent des maquettes de diverses régions du Mondazur.
    
    Mon regard tombe sur la plus grande d’entre elles dont je reconnais les contours : elle représente mon pays natal, le Valdor. Lorsque j’y suis né voici vingt-sept ans, c’était encore un royaume prospère réputé pour ses terres fertiles. A présent, il n’est plus qu’une simple province du Mondazur, aux terres toujours aussi riches mais maintenant cultivées au profit presque exclusif de ceux qui l’ont envahi. Un changement tragique que l’on doit aux velléités de conquête du souverain du Mondazur, bien entendu, mais aussi et surtout aux Mages de l’Ordre qui ont combattu pour lui. Penser qu’aujourd’hui je dois la vie à l’Ordre me donne la nausée chaque fois que l’idée me traverse l’esprit.
    
     Sur la maquette, je remarque malgré tout quelques zones vierges, rares tâches blanches au milieu des verdures, des filets argentés des rivières et des bâtiments miniatures. Je ne peux réprimer un sourire désabusé. Après vingt ans d’occupation, le Valdor conserve donc quelques minuscules secrets pour ses envahisseurs. Pour combien de temps encore?
    
    Boitant sans retenue, je me rapproche de cette maquette, caresse du revers de la main le tissu jaunâtre incarnant si imparfaitement les immenses champs céréaliers de ma région natale. Un bâtiment miniature, posé non loin de l’emplacement de l’ancienne Cité-Aînée du royaume, attire mon attention. Il est flanqué de fins bâtons croisés figurant sans doute les étais d’un chantier de construction. Je le prends et le retourne en tous sens, tentant de comprendre de quoi il s’agit. Puis puis mon regard s’arrête sur une autre table plus petite et sur les plans qui y sont déposés. Même à distance, le dessin parait familier : il s’agit d’une série de masures disposées en cercle dont le centre est une tour noire immense...
    
    Je retiens mon souffle lorsque je réalise enfin :la petite figurine que je tiens en mains représente la construction dessinée sur ces plans. L’Ordre va se faire bâtir un second Refuge, et cela en plein Valdor ! Espèrent-ils que les mentalités vis-à-vis des Mages y ont suffisamment changé pour cela ? Croient-ils vraiment pouvoir s’y implanter aussi nettement sans problème? Ou bien ce centre va-t-il être essentiellement habité par des Mages Guerriers, chargés de mettre au pas les groupes rebelles qui sévissent encore dans la province?
    
    Alors que je suis en train de réfléchir à cela, des pas rapides se font entendre. Le rideau s’écarte et Mère passe le seuil. Elle est vêtue de pourpre, des pieds à la tête, de la capeline jusqu’aux bottes à peine visible sous la jupe longue, en passant par les gants et l’écharpe soyeuse. Vu le contraste avec les tenues d’ordinaire très sobres qu’arborent les membres de l’Ordre, je me demande si elle revient d’une entrevue avec quelqu’un d’important.
    
    Avec son pas décidé et la distance respectable qu’elle maintient à mon égard, je devine qu’elle ne prendra pas la peine de demander des nouvelles de ma santé. Je ne prendrai pas la peine de mon côté de la remercier pour son intervention salvatrice dans mon cachot. Elle s’arrête pratiquement sur le seuil de la pièce et son masque impassible parait regarder ma main qui s’attarde sur la maquette de mon pays. Elle en pointe du doigt une zone vierge et annonce sans préambule :
    
    -C’est pour ceci que tu es là.
    
    Malgré moi, je tressaille légèrement. Je n’ai jamais su ce que le Mage Vert m’ayant interrogé lors de mon procès avait pu au juste lire en moi. Ayant résisté autant que je le pouvais, j’ai toujours espéré qu’il n’avait entrevu que mon passé récent. J’ai bien peur aujourd’hui de devoir admettre que je me trompais. De toute évidence, il en a appris beaucoup sur moi.
    
    -Tu connais cette région, continue-t-elle.
    
    Ce n’est pas une question. Et il serait inutile de nier.
    
    -Pas assez bien pour t’en fournir une carte plus détaillée, si c’est ce que tu espères.
    
    -Je ne veux pas de carte. Un groupe de Mages doit se rendre là-bas, ils ont besoin d’un guide. Ce sera toi.
    
    Devant son ton assuré, mes sourcils se haussent d’eux-mêmes en une mimique moqueuse.
    
    -Ils partent en voyage d’agrément dans les marais du Valdor ? Drôle d’idée.
    
    -Un bien auquel nous tenons a été égaré dans cette région. Nous voulons le récupérer.
    
     Elle répond d’un ton si uniforme que je commence à regretter la fausseté des rumeurs concernant cette aura d’émotions censée émaner d’elle. En cet instant, rien ne me ferait plus plaisir que de savoir si je l’exaspère. Tranquillement, je me saisis de la petite figurine représentant la future seconde Tour de l’Ordre et je me mets à jouer négligemment avec.
    
    -Je vois, fais-je avec désinvolture. Tu as donc un sérieux problème. Tu ne peux pas engager des gens des environs pour guider ton expédition?
    
    Ses épaules remuent, se raidissent encore plus, peut-être est-elle en train de perdre son calme devant mon attitude.
    
    -Les gens de ton pays font semblant aujourd’hui de reconnaitre aux Mages le droit d’exister, répond-t-elle sobrement, parce qu’ils n’ont pas le choix. Dans les faits, la plupart continuent à penser que mes semblables devraient être éradiqués. Je ne leur fais en rien confiance pour nous aider.
    
    -Et à moi, tu me ferais confiance parce que…?
    
    Ce disant, je me tourne de façon à pouvoir prendre un appui franc sur le rebord de la maquette. Je ne m’assieds pas tout à fait dessus mais c’est tout comme. Durant quelques instants, Mère m’observe sans répondre, puis elle avance de quelques pas vers l’une des fenêtres, me tournant le dos.
    
    -Toi, je te fais confiance pour vouloir rester en vie. Enfin, c’est une façon de parler. Car autant que tu le saches : selon les registres, tu es mort ce matin même, à la Citadelle.
    
    Je m’en doutais, mais cette annonce ne me laisse pas totalement indifférent. Le seul semblant de famille qui me reste est ma mère adoptive, elle ne m’a pas vu depuis si longtemps qu’elle doit me croire mort depuis des années. Mes rares amis n’avaient guère d’espoir de me revoir en vie non plus, sans doute, cependant l’idée qu’ils croient à tort à mon décès me peine un peu.
    
    -Puis-je savoir, par curiosité, quelle arme j’ai choisie pour mon exécution, selon les registres?
    
    -Aucune. Tu as succombé aux blessures encourues lors de ta tentative d’évasion. C’est d’ailleurs ce qui se serait réellement produit si je n’avais pas été là.
    
    On ne saurait dire à son ton si elle me menace ou si elle tente d’obtenir un remerciement. Je n’ai aucun doute que la première possibilité soit la bonne, sa phrase suivante me le confirme dans l’instant:
    
    -Cela dit, si tu refuses la mission que je te propose, j’ai toute autorité pour disposer de toi. Et j’aurai la bonté de te laisser le choix de l’arme, rassure-toi. Seulement je suis sûre que nous n’en arriverons là.
    
    -Vraiment?
    
    -Vraiment. Quelqu’un qui échoue à un cheveu de s’évader de la Citadelle dans l’état d’épuisement où tu étais possède une volonté de vivre hors du commun. Tu ne vas pas faire en sorte d’être exécuté alors que tu cherchais encore désespérément à t’en sortir il y a peu.
    
    Elle n’a pas tort, mais ce constat m’est désagréable, et il est hors de question que je l’admette tout haut.
    
    -Tu sous-estimes peut-être mes principes.
    
    -Tes principes, fait-elle d’un ton pensif. Tes principes, oui… Je me doute que tu as des griefs envers mes semblables et que tu ne travailleras pas de gaieté de coeur avec l’Ordre. Tu le feras ou tu mourras, c’est le choix très simple qui se pose à toi aujourd’hui.
    
    Inutile d’en discuter plus avant, à ce qu’il semble. Je comprends mieux ce que voulait dire Sorelle à propos d’un prochain choix crucial. Comme pour me laisser y réfléchir à mon aise, Mère fait demi-tour et s’apprête à quitter la pièce.
    
    -Pourquoi moi ? fais-je d’une voix forte alors qu’elle franchit le rideau.
    
    Elle s’immobilise. J’aperçois la silhouette de Sorelle faisant mine de se diriger par ici, mais Mère lui indique d’un signe de repartir.
    
    -Je te l’ai déjà dit. Parce que tu vas faire ce que je demande, pour survivre.
    
    J’agite la tête négativement.
    
    -Ca, c’est la raison pour laquelle je vais accepter, selon toi. Ce que je veux connaitre, ce sont tes raisons de me choisir. Quoique tu en dises, il n’est pas difficile de trouver des habitants à proximité des marais ayant assez peu d’honneur pour vous aider contre une récompense raisonnable. Alors pourquoi moi ?
    
    Elle se retourne vers moi, remet le rideau en place, pose avec raideur ses mains jointes sur sa robe.
    
    -Parce que tu es en quelque sorte venu à nous. Lorsque cette expédition s’est avérée nécessaire, j’ai consulté mes conseillers, les Supérieurs des trois branches de l’Ordre. A ma grande surprise, Neevir, Supérieur des Mages Verts, m’a informé avoir interrogé voici quelques lunes un condamné ayant précisément sillonné en long et en large les marais qui nous intéressent. J’ai ainsi eu connaissance de ta présence dans les cachots de la Citadelle. Nous t’avons donc récupéré et vérifié plus avant tes connaissances sur la région. Tu es exactement ce dont nous avons besoin, à ce niveau.
    
    Tout ce qu’elle dit parait plausible. J’ai en effet eu l’honneur lors de mon procès d’être interrogé par le Supérieur des Mages Verts en personne. Ma victime était un homme de rang suffisamment élevé pour que sa famille exige que je passe entre les mains du meilleur. C’est-à-dire du pire de mon point de vue. La lecture de souvenirs qu’il a pratiquée sur moi tenait plus du supplice qu’autre chose. Et pourtant, on dirait qu’à présent, je dois me féliciter d’avoir subi cela, à en croire Mère.
    
    -Etrange coïncidence, admets-je à mi-voix. Et une chance pour vous que je n’aie pas été exécuté entretemps.
    
    Elle parait hésiter à me répondre.
    
    -J’ignore à quel point tu es au courant de nos croyances, reprend-t-elle finalement. A nos yeux, les coïncidences telles que celle-là sont l’apanage de la Déesse Guide. Il n’y a pas d’heureux hasard, mais des événements qu’elle met sur notre chemin lorsqu’elle favorise nos desseins. Elle t’a envoyé à moi.
    
    J’étais toujours moitié appuyé sur la maquette, cette fois je m’y laisse tomber lourdement, de surprise, provoquant un grincement inquiétant.
    
    -La Déesse Guide m’a envoyé à toi? Je suis…un cadeau divin, en somme ?
    
    -Ton étonnement est compréhensible, réplique-t-elle d’un ton acerbe en constatant que cela m’amuse. Je devine qu’on ne t’a pas souvent qualifié de cadeau dans ta vie.
    
    Un petit rire mauvais m’échappe. Ce que je devine, moi, c’est qu’elle est forcée de me considérer comme tel, mais qu’elle oublierait volontiers cette croyance si cela lui était possible dans le cas présent. Elle ne le peut pas : les Mages ont dans ce royaume un statut prestigieux parce qu’ils sont considérés comme élus des Dieux. Comment la Supérieure pourrait-elle se permettre d’ignorer ce que leurs traditions reconnait comme un signe divin? Elle est autant coincée avec moi que je ne le suis avec eux, en définitive.
    
    -Imagine-toi que les Dieux te favorisent si cela t’amuse, dis-je en haussant les épaules. En ce qui me concerne, tout cela n’est que hasard. Mon peuple croit en une divinité équivalente à ta Déesse Guide, et je ne considère pas du tout comme une faveur de sa part de me retrouver à la merci d’Aberrants.
    
    Je ne le croyais pas possible, mais la silhouette de Mère se raidit encore plus. Sans doute parce que le mot que je viens de prononcer est un terme interdit dans ce pays depuis la création de l’Ordre. Je ne pense pourtant pas qu’elle me punira pour cela. Etre un présent de la Déesse Guide en personne doit bien me valoir certains privilèges.
    
    -Chaque cadeau des Dieux vient avec un prix à payer pour celui qui le reçoit, énonce-t-elle avec une patience forcée dans la voix. Le prix te concernant est au moins évident d’emblée : nous devrons supporter ton étroitesse d’esprit, ton insolence et ton ingratitude, puisqu’il le faut. Je te conseille cependant de ne pas passer les bornes.
    
    Après m’avoir toisé encore quelques instants, elle s’en retourne vers le rideau de drap rouge et quitte la pièce. Contrarié par la tournure des événements, je prends une profonde inspiration et essaie de réfléchir à ma situation. Si Mère m’a laissé seul et que Sorelle n’accourt pas, cela doit être précisément pour me laisser un moment à mes pensées, j’imagine. Pour me laisser trouver au fond de moi la réponse adéquate. Ce que j’aimerais pouvoir trouver au fond de moi, à dire vrai, c’est le courage de leur dire non. Mais je crains que Mère n’ait pas tort : mon instinct de survie sera plus fort que mon dégoût pour eux.
    
    Je me tourne à nouveau vers la maquette du Valdor. Mes doigts gambadent distraitement le long des chemins qui y sont tracés, suivant le parcours de ma vie. Quelque part sur la gauche, il y a le village où je suis né. Un peu plus au nord, celui où j’ai été trouvé à moitié mort, par un couple qui fouillait les cadavres le long des routes, pendant la guerre. Pas si loin de là, le château où j’ai servi aux écuries jusqu’à mes quinze ans. Puis vient la suite, une jeunesse tumultueuse et révoltée, la rupture avec mes parents adoptifs… ce qui m’amène à cette fameuse zone vierge de la maquette. Ma main s’y arrête et pensivement, je laisse mon index taper en rythme dessus. Qu’est-ce que Mère peut bien vouloir récupérer là-bas ? Pour commencer, son fameux bien précieux soi-disant égaré n’aurait-il pas plutôt été volé? Je crains que ce ne soit cela, et je crains de deviner par qui. Si j’ai raison, il y a danger pour des gens qu’autrefois, j’ai considéré comme ma famille…
    
    Les questions se bousculent dans ma tête. Impossible de savoir ce qui se trame sans autre information. Satanée curiosité. Même si ma vie n’était pas en jeu, j’aurais à présent du mal à refuser l’offre de cette mégère, rien que pour comprendre. Et pour faire échouer leur mission, lorsque je saurai de quoi il retourne, je m’en fais la promesse.
    
    
    Sorelle entrouvre le rideau à cet instant. Malgré son masque, sa posture hésitante indique à elle seule le questionnement pressant qui est le sien : vais-je dire oui ? Pour toute réponse, je hausse les épaules et me fends d’un geste plein de fatalisme, manière de dire « ai-je vraiment le choix ? ».
    
    -Tu as pris la bonne décision, m’assure-t-elle en me faisant signe de la suivre à nouveau.
    
    J’essaie de ne pas montrer à quel point cette réflexion m’exaspère. Je crois qu’elle ne réalise simplement pas ce qu’il m’en coûte de trahir mes convictions. Elle doit penser que moi aussi, je peux considérer comme un cadeau divin d’avoir eu la vie sauve de cette manière inattendue. En pratique, je ne suis pas loin de me demander si j’ai vexé à mon insu leur fameuse Déesse Guide, qui se venge de l’offense en me plaçant dans cette situation impossible. Je m’accroche à l’idée que j’aurai l’occasion de nuire à ceux que je suis censé aider. Mais cela ne me console pas beaucoup.
    
    -Quand part-elle, cette expédition ?
    
    -Demain aux aurores. D’ici-là, il faut que tu prennes du repos.
    
    J’en ai besoin, cela ne fait aucun doute. Nous entamons la descente des escaliers et il s’avère que c’est encore pire pour ma jambe que les monter. Je me concentre sur chaque pas, alors que Sorelle devise gaiement sur les préparatifs. A la voir si guillerette et moi si sombre, on pourrait croire que c’est elle qui vient d’échapper à un danger mortel, et pas moi. Je n’arrive pas à comprendre qu’elle prenne autant à cœur sa mission de me materner.
    
    A moins que Mère ne lui ait expliqué l’histoire de la Déesse Guide qui m’aurait envoyé à eux... Prendre soin de moi constitue peut-être un honneur particulier à cause de cela, je n’en sais rien. En vérité, je ne connais des Mages que ce qui est nécessaire pour savoir comment les tuer, les combattre ou en dernier recours, leur échapper. Cela me suffit amplement, mais je sens que Sorelle n’est pas de cet avis, vu la façon dont elle continue à m’abreuver d’informations.
    
    -J’aimerais beaucoup te faire visiter le Refuge, mais ce ne serait pas raisonnable vu ton état. A ce propos, je vais demander qu’on te prépare quelque chose pour le voyage. On ajoutera à l’équipement de ta monture un système de soutien pour ta jambe, cela devrait limiter les mouvements et la douleur qu’ils occasionnent. Ca n’en a pas l’air, mais même en te déplaçant à cheval, tes muscles seront mis à rude épreuve pendant ce voyage.
    
    Mes oreilles aussi, à ce qu’il me semble. J’ose espérer qu’elle ne va pas ainsi me parler de tout et n’importe quoi durant tout le périple, qui risque de durer cinq jours au bas mot. Mais sa capacité à entretenir toute seule la conversation parait impressionnante. Nous voici sortis de la tour et sans aucun encouragement de ma part à poursuivre son bavardage, elle n’a pas encore cessé un instant. Nous traversons la cour, où une certaine activité continue à régner, sous les regards curieux d’une poignée d’Apprentis et de leurs Maitres. Sorelle pointe du doigt plusieurs bâtisses en me détaillant leur usage.
    
    -Par là, il y a des dortoirs, de ce côté, le réfectoire. De l’autre côté, les appartements des Maitres et des Supérieurs. Le Refuge n’a pas vocation à accomplir les mêmes missions qu’un Sanctuaire, mais nous avons tout de même un endroit pour soigner les blessés et les malades. Ta chambre en fait partie, c’est l’une de celles qui servent pour les convalescents, bien entendu. Tu as de la chance, car dans un Sanctuaire, tu te trouverais logé dans une salle commune. Il y a encore d’autres bâtisses un peu plus éloignées, notamment les écuries et les salles des Animaliers… Le terrain est accidenté, je ne peux te faire marcher jusque-là. Je regrette aussi de ne pas pouvoir te présenter maintenant ceux que tu vas guider. A part Chahim. Il est juste là, je vais lui faire signe.
    
    Elle joint le geste à la parole, agite le bras en direction d’un groupe assis en arc de cercle autour de deux élèves se battant à mains nues. Une espèce de colosse au masque paré de joyaux rouges semble arbitrer le combat. Il remarque Sorelle, indique d’un mouvement aux deux jeunes de stopper et se dirige vers nous. A mesure qu’il avance, je distingue mieux les pierres qui ornent son masque et j’identifie à quoi elles correspondent.
    
    –Un flambeur, dis-je à mi-voix.
    
    -Un Dresseur de Feu, me corrige Sorelle. L’un des Maitres en la matière les plus doués du Refuge. Qui plus est, très versé dans les arts de combat non magique.
    
    Je l’aurais bien deviné tout seul. Je ne suis pas petit, mais le gaillard en question est un peu plus grand que moi, et parait surtout deux fois plus large de carrure. Au vu de la musculature de ses bras, je suis certain que ses poings ne sont pas dangereux seulement par le feu qu’ils sont capables de générer. Il ne m’impressionne pourtant pas le moins du monde. La souplesse et la rapidité dament souvent le pion à la force brute. Il me plairait de le prouver à cette saleté de Mage Rouge un de ces jours.
    
    Sorelle fait quelques pas à sa rencontre. Il la salue avec amabilité puis tourne la tête vers moi, croise les bras, me détaille des pieds à la tête, se tourne à nouveau vers Sorelle.
    
    -Alors c’est ce type-là? demande-t-il d’une voix bourrue. Tu penses qu’il va être en état de faire ce qu’on attend de lui ?
    
    -Il était mal en point, explique Sorelle, mais il n’est ni sourd ni muet, par contre. Tu peux très bien lui demander toi-même comment il va, tu sais.
    
    C’est tout de même dommage qu’elle fasse ce genre de réplique d’un ton tellement gentil que cela en perd tout son sel. Malgré cela, ou à cause de cela peut-être, Chahim se tourne à nouveau vers moi, s’approche de quelques pas. Je ne peux voir son regard derrière les gemmes de vision de son masque, mais je le devine dédaigneux, agressif. Exactement comme le mien, somme toute. Sans même y penser, je redresse les épaules et avance vers lui, moi aussi. Ma jambe me fait mal à rester ainsi planté au milieu de la cour, des frissons recommencent à parcourir mon dos et le sang à battre à mes tempes. Mais je ne bougerai pas d’un pouce, excepté pour avancer dans sa direction s’il effectue un pas de plus.
    
    Cela dure ainsi un petit moment, Sorelle finit par comprendre que Chahim n’a pas l’intention de m’accueillir chaleureusement, sauf à la chaleur du feu de ses poings peut-être.
    
    -Il va bien mieux mais il a encore besoin de beaucoup de repos, intervient-elle. On va devoir te laisser, Chahim, excuse-nous.
    
    Elle m’entraine par le bras, mais je ne me décide à la suivre que lorsque l’autre fait volte-face pour retourner donner son cours.
    
    -Je suis navrée qu’il se comporte ainsi, fait-elle finalement d’un ton d’excuse. Il gagne à être connu, je t’assure, mais je pense qu’il est nerveux par rapport à cette expédition. Et tu n’y mets pas du tien non plus, avoue-le.
    
    Nous sommes maintenant arrivés dans le couloir menant à la chambre qu’ils m’ont attribuée. Je fais halte et m’adosse au mur en la considérant d’un regard dur.
    
    -Non, je n’y mets pas du mien. Ne te berce pas d’illusions : ce n’est pas près de changer.
    
    -L’ignorance et l’incompréhension sont les deux mères de la haine, murmure Sorelle.
    
    Elle baisse le regard un moment, de toute évidence dépitée de ne pouvoir remédier à mes lacunes en me promenant dans tous les coins de ce fichu Refuge. Je serais presque tenté de me féliciter intérieurement de m’être aussi salement blessé à la jambe, ce qui va au moins m’acheter un minimum de tranquillité de ce côté. Soudain Sorelle relève la tête et bat brièvement des mains comme le ferait une enfant.
    
    -Suis-je bête ! Il y a la bibliothèque, bien sûr ! Nous avons quantité de parchemins qui racontent l’histoire de l’Ordre et les bienfaits de la Magie. Je vais de suite aller te les chercher, nous les parcourrons ensemble, cela te distraira !
    
    Elle disparait au coin du couloir en un rien de temps. Je la regarde partir en soupirant. Maintenant j’en suis certain : j’ai vraiment du offenser cette fichue Déesse Guide.
    

Texte publié par Spacym, 25 avril 2016 à 20h30
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 2 « Sous l'oeil bienveillant des Dieux » Tome 1, Chapitre 2
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1295 histoires publiées
612 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Delenn Harper
LeConteur.fr 2013-2019 © Tous droits réservés