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Tome 1, Chapitre 62 « Bienvenue à la maison (deuxième partie) » Tome 1, Chapitre 62
« Pourquoi ? » finit-il pas laisser échapper, incapable d'en dire plus.
    
    Monsieur Sig se pencha en avant, les coudes sur les genoux.
    
    « Lukas, je ne veux surtout pas avoir l'air de me justifier et... encore moins de rejeter la faute sur ta mère. Je pense que certains concours de circonstances nous entraînent à des choix qui, bien des années après, nous paraissent irrationnels. »
    
    Il baissa les yeux, laissa passer un temps de silence avant de poursuivre :
    
    « Quand j'ai rencontré ta mère, elle n'était sur Cyrga que depuis un an ou deux. Pour nous autres habitants de Stellae, les terriens de naissance sélectionnés pour leur compétence représentaient une sorte d'aristocratie. C'est pour cela qu'ils attiraient les plus riches et les plus puissants...
    
    — Votre famille en faisant partie ? demanda Lukas avec étonnement.
    
    — Pas à ce point-là, mais même pour Stellae, les Benz étaient des gens plus que respectables. J'ai rencontré ta mère lors d'une soirée. Elle était jeune, jolie... Elle n'avait aucun mal à se faire inviter à toutes les occasions un peu solennelles et huppées de la ville, sans compter que son métier la mettait en relation avec les milieux d'affaires, comme celui de Lorimond. Les savoirs acquis sur Terre étaient plus prisés... Même si au final, ils n'étaient pas forcément adaptés à cette planète. Je crois que je me suis très tôt aperçu que nous autres, habitants des zones préservées, nous faisions fausse route. Ce qui fait tout le génie de l'homme, n'était-ce pas sa faculté d'adaptation ? Alors que nous, nous vivions totalement coupés de notre planète de résidence, et même de naissance, entourés d'espèces terriennes... Nous n'étions qu'un corps étranger qui tôt ou tard serait expulsé... »
    
    Lukas hocha la tête : il avait commencé à le comprendre, lui aussi.
    
    « J'avais commencé à étudier discrètement la planète et son biosystème particulier, dans les ouvrages des premiers scientifiques. J'ai découvert que l'argentium de notre technologie, la seule denrée cyrgane qui était tolérée dans nos enclaves, n'était pas qu'un seul vecteur de signaux électroniques. Et cela m'a fasciné. Mais je cachais cette fascination. Elle aurait été mal perçue par mon milieu.
    
    — Je comprends, répondit Lukas sincèrement, se rappelant des mises en garde frénétiques de sa mère et de la réaction d'Eylin quand il l'avait amenée au belvédère.
    
    — En apparence, poursuivit-il, je n'étais qu'un étudiant en technologie tout ce qu'il y avait d'ordinaire. Lorsque j'ai rencontré Jada, elle n'éprouvait pas de répulsion particulière pour la planète. Tout au plus un peu de la méfiance, mais elle était prête à apprendre... à comprendre... »
    
    Il frotta ses yeux de sa main de chair et d'os, avant de poser sur Lukas un regard triste :
    
    « Nous sommes devenus... très proches. Je me sentais en confiance avec elle... et j'ai décidé que je ne pouvais rien lui cacher. Alors, je lui ai tout avoué. Comme si c'était un secret honteux... »
    
    Un sourire triste étira ses lèvres :
    
    « Au début, elle a très bien accepté. Et j'ai commis ma première erreur. Celle de me plonger dans ma passion, en consacrant de plus en plus de temps à l'étude de Cyrga. Au point de lui donner l'impression que pour moi, plus rien d'autre ne comptait... »
    
    Le garçon repensa à l'une de ses petites amies, qui l'avait quitté au bout de trois jours sous prétexte que sa passion pour les motoglisseurs était trop « envahissante ». Il ne devait pas être bon de laisser croire à quelqu'un avec qui l'on sortait qu'elle passait après ses centres d'intérêt. Il acquiesça gravement.
    
    « Elle s'est tue longtemps... Trop longtemps, en fait. Le jour où elle a enfin osé partager son sentiment à ce sujet, nous étions déjà mariés et... tu étais en route.
    
    — Vous ne deviez pas être très observateur, laissa échapper Lukas. Je sais de qui je tiens cela, maintenant ! »
    
    Monsieur Sig le fixa bouche bée, avant d'éclater de rire :
    
    « Oui, on dirait bien, Lukas. Comme dit l'expression terrienne... les chiens ne font pas des chats ! »
    
    Le garçon ne put s'empêcher de sourire : il comprenait parfaitement ce que son père voulait dire.
    
    « Et... qu'est-ce que vous avez fait ? souffla-t-il.
    
    — J'ai décidé de faire passer les miens avant ma passion. »
    
    Il esquissa un sourire triste :
    
    « J'ai décidé d'abandonner toutes mes recherches. J'avais commencé à m'intéresser à l'extraction de l'argentium. Il y avait des métiers intéressants dans ce domaine, qui permettaient de vivre au plus près de Cyrga. Mais cela signifiait quitter la zone protégée et se rendre dans le monde externe... pour ne plus revenir. Pour être franc... je ne m'y étais jamais senti à ma place. Je n'étais pas particulière proche de ma famille, et j'avais le sentiment d'avoir plus de connaissances que de vrais amis... »
    
    Lukas se mordit la lèvre et détourna les yeux. Il avait toujours été très entouré à Stellae... et pourtant, depuis combien de temps n'avait-il pas pensé à ses camarades ? A Piet, à Heri ? À Eylin ? Il avait eu peur de constater qu'ils l'avaient oublié, mais en fait... c'était lui qui les avait laissés partir, étonnamment vite, dans les méandres de cette vie nouvelle si riche en événements et en mystères de toutes sortes.
    
    « Mais il était hors de question que Jada quitte Stellae. Une fois encore, je me suis mépris. Je pensais que c'était en raison de la position particulière que lui conférait sa qualité de Terrienne. Je me suis contenté d'abandonner mes recherches et de mettre mes rêves de côté... Je pensais que ça devait être suffisant... »
    
    Sa voix trembla et hésita, tandis qu'il baissait les yeux vers ses mains :
    
    « Mais bien sûr... Ça ne l'était pas, parce que la réalité était toute autre. Elle s'était mis en tête que j'étais épris de Cyrga... plus que d'elle. Que la planète était sa rivale... »
    
    Il secoua la tête, incrédule :
    
    « J'ignore même comment elle avait pu concevoir cette idée... Mais depuis qu'elle avait découvert mon secret, elle me regardait différemment. Avec méfiance, avec suspicion. J'ai d'abord mis cela sur le compte de sa grossesse... J'ai pensé qu'à cause de son état, elle était devenue particulièrement sensible... »
    
    Il esquissa un léger sourire :
    
    « Et en effet, après ta naissance, les choses se sont arrangées... Pendant environ un an, du moins... Jusqu'au jour où elle m'a surprise à visionner des reportages sur l'océan de Margarita, sur une chaîne des zones externes.
    
    — Elle était en colère ? murmura-t-il, se souvenant de la véhémence avec laquelle sa mère le mettait toujours ne garde contre la planète.
    
    — Oh non... Je crois que cela aurait été préférable. Elle s'est... renfermée sur elle-même. Elle est restée plusieurs semaines sans me parler ou presque, puis elle a fini par me déclarer qu'elle ne voulait pas me rendre malheureux... »
    
    Le garçon plissa les paupières, surpris :
    
    « Vous rendre malheureux ? Et pas le contraire ?
    
    — Je lui ai promis que ce n'était qu'une... petite rechute. Je ne recommencerais pas, si c'était ce qu'elle voulait... Mais elle a décrété qu'elle ne souhaitait pas me détourner de ma passion. Que si vraiment, cela me tenait à cœur à ce point, je pouvais bien quitter Stellae. Ce soir-là, ajouta-t-il d'une voix plus douce, je suis allée réfléchir au belvédère qui surplombait Margarita. J'ai vu un angelon sortir des flots ! Je ne pense pas que tu en aies jamais aperçu un... »
    
    Il étendit les bras comme des ailes, en expliquant :
    
    « Les angelons ont un corps fin, avec deux larges ailerons. Leur cou est long et gracieux, et ils possèdent une tête ovoïde avec deux grands yeux en amande. Ce sont des créatures de catégorie deux au maximum, assez paisibles... »
    
    Il éclata de rire :
    
    « Je n'en connaissais bien sûr pas autant, à l'époque : j'ai juste regardé cette créature qui émergeait des tourbillons, en étendant ses ailes, pour ainsi dire... C'était magique. J'ai compris qu'elle avait raison. Que cet univers m'attirait irrémédiablement et que jamais je ne pourrai résister à cet appel... Alors, quand je suis rentré, j'ai longuement parlé avec Jada... »
    
    L'entendre prononcer le prénom de sa mère avec tant de familiarité était étrange. Lukas imagina un monsieur Sig sans ses prothèses, dont les cheveux ne grisonnaient pas encore, en train d'enlacer tendrement Jada. L'holocadre dans la chambre de Sig lui revint en mémoire.
    
    « Ou peut-être, ajouta-t-il d'un ton malheureux, était-ce juste que je venais de comprendre que malgré tous mes efforts, jamais je ne pourrais répondre à ses attentes. C'était... une terrible réalisation. Au moins, Cyrga ne m'en demanderait pas autant. Alors, j'ai choisi de partir... De quitter Stellae, plutôt que de la rendre malheureuse. J'aurais... »
    
    Sa voix hésita, mourut... Il se redressa et reprit plus fermement :
    
    « J'aurais voulu te garder avec moi. Mais je ne savais pas quelle vie j'allais mener dans la zone externe. Quelle vie je pourrais t'offrir. À Stellae, jamais tu ne manquerais de rien... »
    
    Sa voix se brisa ; une humidité suspecte scintillant dans le seul de ses yeux qui pouvait encore pleurer.
    
    « Et donc, pour que la rupture soit encore plus complète, j'ai choisi de me faire infuser. J'ai exercé mon métier de technicien sur quelques barges de forage, puis j'ai rencontré Vodo, et Varen... Nous avons monté Armatis. Tu connais la suite. J'ai toujours gardé un œil sur vous, cependant, par l'intermédiaire de quelques connaissances. »
    
    La gorge serrée, Lukas hocha la tête.
    
    « Pourquoi... pourquoi ne m'avez-vous rien dit ? » parvint-il à articuler.
    
    Monsieur Sig passa une main dans ses cheveux et se frotta la nuque, comme à chaque fois qu'il était embarrassé.
    
    « Cela va te paraître stupide, je pense, mais... j'avais peur. Peur que tu m'en veuilles, que tu refuses d'avoir affaire à moi. »
    
    Une nouvelle fois, Lukas ne trouva rien à répondre. Maintenant qu'il avait tout le tableau sous les yeux, il ne savait que penser. Sauf, peut-être, que la vie était plus compliquée qu'on pouvait le croire. Que rien n'était blanc ou noir. Qu'on ne pouvait être trahis que par les siens.
    
    Et, finalement, que tout le monde avait besoin d'indulgence. Mais jamais, jamais il ne pourrait pardonner à sa mère. Non parce qu'il ne le souhaitait pas, mais parce qu'il était trop tard pour elle. Trop tard pour avoir son côté de l'histoire.
    
    « Comme je te l'ai dit, malgré tout, j'ai toujours gardé un œil sur toi, par l'intermédiaire de quelques connaissances avec qui j'étais resté en contact. Quand j'ai appris ton expulsion de Stellae, je n'ai pas pu m'empêcher de te prendre en charge, mais... cette lâcheté ne m'a pas quitté. Après tout, je n'avais pas grand-chose à te donner... »
    
    Lukas sortit brusquement de sa torpeur :
    
    « C'est faux ! »
    
    Il se pencha vers son père, attrapa sa main – la vraie – entre les siennes, en un geste qu'il n'aurait pas imaginé faire quelques jours plus tôt.
    
    « Vous avez plus que vous ne le pensez... Vous avez bâti Armatis. Votre vie est intéressante, même si elle est difficile et dangereuse, et je pense que vous l'aimez beaucoup... Vous avez même, en quelque sorte, une famille, qui vaut ce qu'elle vaut... »
    
    Il esquissa une petite grimace, avant de poursuivre :
    
    « Vous avez partagé tout cela avec moi. Alors... je crois que je ne comprendrai jamais vraiment ce qui s'est passé entre ma mère et vous, ni pourquoi j'ai ignoré si longtemps jusqu'à votre existence. Ni même votre silence. Mais vous avez été là pour moi quand je n'avais plus personne, et vous avez tout partagé avec moi. »
    
    Il esquissa un timide sourire :
    
    « Je pense que moi aussi, j'ai beaucoup à me faire pardonner. Je ne vous promets pas ne jamais être jaloux d'Ayrith... Ni de vous appeler "papa" ou quelque chose du genre... Mais c'est une bonne base et elle me convient. »
    
    Sig acquiesça et répondit d'une voix chargée d'émotion :
    
    « Alors bienvenue à la maison, Lukas. »
    
    

Texte publié par Beatrix, 22 septembre 2018 à 21h24
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