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Tome 1, Chapitre 52 « Le Sang des Profondeurs (deuxième partie) » Tome 1, Chapitre 52
« Le sang des profondeurs ? »
    
    Plusieurs voix s'étaient élevées : celles de monsieur Sig, de Vodo, et même la sienne. Lukas secoua la tête :
    
    « Mais je croyais que cette substance était... dangereuse... bafouilla-t-il, avant qu'un regard sévère du directeur ne le fasse taire.
    
    — Mais vous avez parfaitement raison, mon jeune ami, répondait Lorimond. C'est pour cela – outre les contraintes techniques, cela va de soi – que c'est un défi pour quiconque veut s'y lancer. Voyez-vous, l'exploitation du sang d'argent peut se faire de trois façons : la première serait de n'employer que des moyens mécanisés... Cependant, l'essentiel de notre technologie repose sur l'argentium. La charge phsychoactive du sang des profondeurs la ferait immédiatement dysfonctionner : c'est pour cela que nous tentons, en quelque sorte, de réinventer la technologie terrienne à partir de ce qui en reste, notamment les vestiges de vaisseaux de colonisation. »
    
    Lukas ne put s'empêcher de sourire en voyant une lueur d'intérêt passer dans le regard de Shimmer et de Vodo.
    
    « La seconde façon, poursuivit Lorimond, complémentaire de la première, serait d'y envoyer des personnes qui ne sont pas affectées par l'énergie psychoactive. Certes, Cyrga regorge d'individus qui ne sont ni naturels ni infusés. Mais il est de plus en plus compliqué d'y trouver des humains qui ne présentent aucune sensibilité à l'argentium, quoi qu'on en dise. Seuls ceux nés sur Terre pourraient y postuler... »
    
    Cette fois, ce fut Sila qui manifesta une attention visible : Lukas se souvint que ses parents étaient eux aussi nés sur leur planète d'origine, même si leur condition était très modeste. Un emploi décent dans une société telle que LucidOre ne pourrait que les intéresser.
    
    « La troisième, enfin, est de tenter d'isoler les hommes comme la technologie des effets du sang d'argent. Nous avons trouvé des pistes intéressantes. »
    
    Il leva le cylindre luminescent qu'il tenait à la main :
    
    « Croyez-le ou pas, mais ce tube contient en son cœur une petite quantité de sang d'argent. Nous sommes parvenus à lui contenir dans un récipient garantissant sa totale innocuité, comme les infusés et les naturels parmi vous pourront le constater. »
    
    Il sourit à la réaction de recul instinctif des intéressés, à l'exception d'Ayrith qui demeura fermement en place, contemplant le tube avec une évidente curiosité.
    
    « Pourquoi ne suis-je pas étonné que vous n'éprouviez aucune crainte ? Et pas, je le pense, parce que vous vous fiez à nos compétences techniques... mais parce que vous n'avez aucune raison de redouter si peu de sang des profondeurs. »
    
    Il reposa le tube sur son bureau, tout en poursuivant :
    
    « Au niveau des principes, vous n'êtes pas si différent des autres psychosensibles. Parce que c'est la base du talent de tous les psychosensibles de cette planète, naturels et infusés. Influer sur le taux de psychoactivité de l'argentium. Mais vous pouvez le faire à un degré dont les autres ne peuvent que rêver... C'est ce qui vous a permis de réduire la capacité des circuits du bras de l'Arista... Ou d'annuler l'effet du Glitz chez une créature aussi grande que le draco. Il est probable que vous pouvez faire plus encore, mais vous ne vous laisserez pas aller à le montrer, parce que vous n'êtes pas qu'un projeteur. Vous percevez aussi bien plus de choses que les autres psychosensibles, et vous savez que toute intervention irréfléchie peut engendrer de graves déséquilibres. À bien des égards, vous êtes vous aussi une créature de cette planète, la parfaite fusion de l'humanité avec Cyrga. »
    
    En écoutant la voix veloutée de Lorimond, Lukas se sentait de plus en plus mal à l'aise : autant en raison du potentiel de manipulation qu'il devait posséder, que de la vérité profonde dans ses paroles, une vérité qui changeait subtilement le visage d'Ayrith à ses yeux. Est-ce que l'industriel pensait réellement que le jeune homme était à ce point... différent ? Il ne put s'empêcher de songer aux zones obscures de son passé. Est-ce que sa naissance avait été un hasard, une évolution naturelle, ou bien avait-on voulu son existence d'une façon ou d'une autre ?
    
    « Je pense que nous en avons assez entendu, intervint calmement monsieur Sig, malgré la lueur irritée qui brillant dans son regard. Vous avez dit vous-même que l'origine des capacités de mon plongeur ne vous intéressait pas.
    
    — Et elle ne m'intéresse toujours pas, répondit Lorimond en se tournant vers lui. C'est bel et bien ses capacités qui m'intéressent, ainsi que celles d'Armatis dans son ensemble. Je tends à penser en termes de systèmes fonctionnels, plus que d'individualités. En bref, ce que je vous propose, monsieur Benz, c'est de devenir une sorte de... prestataire à temps complet, afin de m'aider à mener mon projet à bien. »
    
    Il haussa les sourcils, interrogeant silencieusement le directeur. Monsieur Sig croisa les bras et regarda Lorimond en face :
    
    « Je ne nierai pas que votre proposition est intéressante. Malgré tout, vous ne serez pas surpris d'apprendre que je donne trop de valeur à ma liberté pour envisager votre offre... du moins pour le moment. Par ailleurs, je dois avouer que je n'approuve pas votre projet, et qu'il serait hypocrite de ma part de le nier. Autant l'exploitation – je l'espère raisonnée – du sang d'argent « ordinaire » me paraît légitime, autant celle du sang des profondeurs me semble menacer au plus près l'équilibre même de la planète.
    
    — Je comprends vos arguments. Mais vous savez comme moi qu'elle est inévitable. Et ma méthode sera de loin moins dommageable que celle projetée... par la concurrence, dirons-nous... »
    
    Il devait forcément parler de la plus grande société de Cyrga. Aurora...
    
    « Ce n'est pas parce que quelque chose semble inévitable que l'on doit y adhérer, rétorqua monsieur Sig. Ni que l'on est contraint de choisir le moindre de deux mots.
    
    — J'admire votre idéalisme. Mais dites-vous que LucidOre pourrait très bien être le dernier rempart contre certains projets pour le moins... dangereux. En prouvant que notre méthode est sûre et peu coûteuse, nous parviendrons peut-être à détourner une catastrophe planétaire majeure, dont les effets commencent déjà à se faire sentir dans l'écosystème de la planète.
    
    — Cela va peut-être vous étonner, mais je veux bien vous croire... Toutefois, vous n'avez pas réussi à me persuader. Je suis surpris de voir que vous n'employez que des arguments négatifs.
    
    — Comme je l'ai dit, vous êtes un idéaliste. Aucun argument de rendement ou d'efficacité ne vous toucherait en aucune manière. »
    
    Le directeur d'Armatis plissa les yeux avec méfiance :
    
    « En effet. Et je ne cède pas non plus aux menaces. »
    
    L'expression de Lorimond manifesta une surprise qui semblait sincère :
    
    « Des menaces ? Absolument pas. Jamais je n'envisagerai que quelqu'un vienne travailler pour moi autrement que de son plein gré. Sachez que même si vous refusez, vous ne souffrirez d'aucune rétribution d'aucune sorte. Ne serait-ce que parce que j'estime plus rentable, au final, de ménager l'avenir. En attendant, Armatis ne sera pas traitée autrement que nos autres prestataires occasionnels : ni plus mal ni mieux. Et LucidOre verra d'un œil favorable la candidature de vos employés, s'ils désirent un jour se joindre à nous.
    
    — Cela me convient très bien, répondit fermement son interlocuteur. Je ne peux parler que pour Armatis en tant que société, ajouta-t-il en se tournant vers le reste de l'équipe, non pour les personnes qui en font partie, et qui sont libres de leurs décisions. »
    
    Lukas baisa la tête, en se mordant légèrement la lèvre : il ne pouvait nier que l'attrait de la grande entreprise était réel. Les arguments de monsieur Lorimond, s'il disait vrai, était tout ce qu'il y avait de plus rationnel. ; sa mère, elle, y aurait adhéré sans perdre un instant. Mais il ressentait tout de même une vague angoisse en songeant aux plans dans lesquels Aurora était hypothétiquement engagée. Et certains mots avaient marqué sa conscience de façon indélébile : cobayes humains... catastrophe planétaire majeure... La figure énigmatique de Tachyon Veyz, et celle, encore très floue, d'Hemera Veyz se joignaient à ce tableau mystérieux et effrayant.
    
    Le garçon jeta un coup d'œil à ses camarades : leur expression demeurait indéchiffrable, même celle de Shimmer et de Sila. Il se demanda si de semblables considérations passaient dans leur esprit. Il ne doutait pas une seule seconde de leur loyauté à Armatis, mais le monde qui les entourait était complexe. Il laissa son attention reposer un peu plus longtemps sur Ayrith : comment il pouvait assumer son statut de personnage à part ? A priori, cela ne lui causait pas de problème majeur – tant qu'il ne se faisait pas remarquer, du moins. Ou peut-être que devoir vivre avec son handicap plaçait au second plan ses capacités hors normes. Et son cas semblait différent de celui de Blue : il en faisait une part de son activité quotidienne, pas le pouvoir un peu sauvage d'un hors-la-loi. Ce qui paraissait tout à la fois plus raisonnable – et sans doute plus compliqué.
    
    Même si le jeune homme gardait le silence, Lukas ne pouvait s'empêcher de se remémorer son hésitation de la veille, quand MacFarrell avait fait miroiter une carrière dans les Titans. Mais il était aussi évident que si Ayrith devait un jour partir, cela n'arriverait pas sans une longue conversation préalable avec monsieur Sig.
    
    L'industriel hocha lentement la tête :
    
    « Je ne doute pas une seule seconde de la loyauté de vos troupes. J'ose penser qu'ils ne sont pas motivés que par votre traitement plutôt indulgent des cas particuliers. Malgré tout, je préfère l'attribuer à la dynamique très « familiale » de votre entreprise. Vous êtes manifestement une figure paternelle pour vos hommes. Je vous envie cette proximité. Vraiment. »
    
    Il joignit ses mains derrière son dos, observant pensivement les installations de la plate-forme, grouillant d'activité comme une véritable petite ville :
    
    « Je ne connais qu'une fraction de mes employés par leur nom. Et je ne peux me permettre de cultiver la moindre proximité avec aucun d'eux. De voir en eux des amis, des frères, voire des enfants, comme vous le faites. Je n'ai pas honte d'avouer que pour moi, ils sont des outils. Mais comme tout bon outil, il me faut les respecter et les conserver dans le meilleur état possible... Ce n'est ni un choix, ni un goût, mais une nécessité. Je dois garder ma position et ma crédibilité pour conserver tout ce que j'ai pu construire. »
    
    Il se tourna de nouveau vers ses invités :
    
    « Ce que je dis vous choque ? »
    
    Sila, les yeux flamboyants, ouvrit la bouche pour répondre – probablement pas dans un sens favorable –, mais monsieur Sig la fit taire d'un regard.
    
    « À vrai dire, non : vous avez le mérite d'être franc... Ce qui n'est pas universel. Mais cela me conforte dans l'idée que nous appartenons à deux mondes très différents.
    
    — Tout à fait, monsieur Benz... »
    
    Lorimond laissa passer un moment de silence avant de poursuivre :
    
    « Mais il se pourrait qu'un jour, vous réalisiez que nos deux mondes ne forment plus qu'un. Et ce jour-là, monsieur Benz, il se pourrait bien que je sois le seul capable de protéger ce qui vous tient à cœur. Même si c'est par calcul rationnel, c'est une perspective appréciable. Ne perdez pas trop de temps à l'examiner. »
    
    Le directeur ne répondit pas, mais une ombre passa dans son regard, comme une inquiétude profonde.
    
    « En attendant, poursuivit plaisamment l'industriel, je voudrais encore une fois adresser tous mes remerciements à monsieur Elm. Je pense qu'il est de bon ton de lui accorder une gratification identique à la prime de danger que reçoivent mes pilotes de Titan lors de leurs missions. »
    
    L'intéressé hocha la tête en signe de gratitude :
    
    « Je vous remercie, monsieur Lorimond. Je n'avais aucune autre intention que de venir en aide à votre plongeuse.
    
    — Oh, mais je n'en doute pas une seconde. »
    
    Lorimond regagna sa place derrière son bureau, indiquant clairement que l'entrevue était terminée :
    
    « J'ai été ravi de vous connaître tous. Vraiment. Et n'oubliez pas mes propositions... toutes mes propositions... »
    
    Une lueur passa dans les yeux froids comme des joyaux du directeur de LucidOre.
    
    
    
    

Texte publié par Beatrix, 3 juin 2018 à 19h39
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