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Tome 1, Chapitre 48 « Une visite inattendue (deuxième partie) » Tome 1, Chapitre 48
Ayrith haussa un sourcil :
    
    « Vous essayez de me débaucher ? s'étonna-t-il. Qu'est-ce que vous pourriez m'offrir qu'Armatis ne me donne pas déjà ?
    
    — Une bonne paye pour commencer, rétorqua Beryl en riant. Les primes de risque sont tout à fait intéressantes, en particulier dans les Titans. »
    
    Le jeune homme baissa la tête, soudain pensif. Sig s'éclaircit la voix et jeta un regard noir à son plongeur :
    
    « Je sais ce que tu penses, Ayrith, mais la réponse est non. Si tu choisis de partir – et je pourrais le comprendre, je n'accepterai pas un centime de toi.
    
    — Mais Sig... C'est aussi de toi qu'il s'agit.
    
    — J'ai fait mon choix. Combien de fois va-t-il falloir que je te le dise ? »
    
    Lukas fronça les sourcils, en se demandant de quoi ils pouvaient bien parler. Les affaires d'Armatis allaient-elles si mal pour qu'Ayrith soit prêt à quitter la firme pour la renflouer ? Ou était-ce encore un autre de leurs petits secrets tordus ?
    
    « Ed, je pense que ce n'est pas très aimable de tenter d'embaucher quelqu'un sous le nez de son propre patron, remarqua Beryl en souriant. Mais il faudrait que vous veniez voir les Titans de plus près, monsieur Elm...
    
    — Ayrith, s'empressa de préciser le jeune homme. Vous pouvez m'appeler Ayrith.
    
    — C'est vraiment votre prénom ? » s'esclaffa la plongeuse de LucidOre.
    
    Juste à ce moment-là, Sila revint avec le plateau qu'elle posa rudement sur la table, faisant sursauter tout ses occupants, et en particulier Ayrith et Beryl.
    
    « Merci, Sila, dit monsieur Sig d'une voix qui se voulait apaisante. Tu ne te joins pas à nous ?
    
    — Non, j'ai mieux à faire... »
    
    Elle se retourna et s'éloigna, le dos raide. Mais pas avant que Lukas n'ait remarqué l'humidité suspecte dans ses yeux.
    
    « Excusez-moi », lança-t-il hâtivement, ignorant le regard surpris des autres. Il suivit la jeune fille, sans trop savoir pourquoi : peut-être parce qu'elle avait tenté de se confier un peu, ou qu'il s'était promis de l'aider. Peut-être parce que, d'une certaine manière, elle faisait toujours palpiter quelque chose au fond de sa poitrine, malgré son caractère difficile et ses manières insultantes. Ou simplement parce que sa peine la rendait soudain vulnérable et lui donnait envie de la consoler.
    
    Il la rattrapa dans le couloir et l'appela plusieurs fois, sans qu'elle daigne se retourner. Il finit par lui saisir poignet. Le garçon se sentit troublé par le contact de la peau souple et chaude sous ses doigts, où le pouls battait à toute allure comme le cœur d'un oiseau prisonnier. Elle s'immobilisa et pivota, leva sa main libre comme pour le frapper, mais laissa retomber son bras le long de son corps, le regard fixé sur le sol.
    
    « Sila... » murmura-t-il.
    
    Tout doucement, il la relâcha. Elle releva vers lui un visage chiffonné par le chagrin ; une mince traînée brillante marquait l'une de ses joues.
    
    « Qu'est-ce qu'elle a de plus que moi ? » souffla-t-elle.
    
    Lukas ferma les yeux et prit une grande inspiration. Il aurait dû s'en douter... ou plutôt, il s'en était douté, mais ne voulait pas se rendre à l'évidence. Encore une fois, son intuition et son sens de l'observation l'avaient trahi. Ce n'était pas qu'il avait espéré quoi que ce soit... Mais tant que la possibilité existait, même infime, qu'il puisse un jour attirer son attention, il lui avait été permis d'y croire.
    
    La raison de l'acrimonie de Sila envers Ayrith était à présent plus claire. Shimmer, lui, l'avait très vite compris. Peut-être parce qu'il passait son temps à observer en silence.
    
    Lukas songea que s'il répondait franchement cette interrogation, ses paroles ne plairaient pas à la jeune apprentie : Beryl était plus âgée, plus mûre, plus expérimentée, une plongeuse accomplie, et elle était plutôt jolie. Et, surtout, elle se montrait agréable et souriante.
    
    « Pourquoi tu ne réponds pas ? demanda Sila en serrant les poings.
    
    — Euh...
    
    — En plus, elle est trop vieille pour lui !
    
    — Pas vraiment...
    
    — Tu me trouves trop jeune, c'est ça ?
    
    — Pas tant que ça... »
    
    Il se demanda comment il pouvait se sortir de cette situation. Peut-être n'avait-il rien à perdre à se montrer un peu franc. Ce n'était pas comme s'il pouvait encore espérer quoi que ce soit.
    
    « Peut-être que tu devrais arrêter de le repousser avant même de lui laisser la chance de s'intéresser à toi...
    
    — Le repousser ? Pourquoi dis-tu cela ? »
    
    Il se mordilla la lèvre, tentant de formuler mieux ses pensées :
    
    « Eh bien... La façon dont tu l'insultes en permanence... C'est comme si tu ne voulais pas qu'il puisse se rapprocher de toi. De quoi as-tu peur ? »
    
    Elle baissa de nouveau la tête et poussa un grand soupir :
    
    « Je suppose... que c'est mieux ainsi. Comme ça, je ne pourrai jamais me dire qu'il n'a pas voulu de moi... Je ne peux pas me permettre de négliger mon apprentissage. Je dois subvenir aux besoins de mes parents. Je serai peut-être obligée de quitter Armatis pour trouver une meilleure situation. Je ne dois pas m'attacher à lui... »
    
    Elle s'essuya machinalement les yeux :
    
    « Et puis, qu'est-ce qu'il pourrait bien me trouver ? Je suis trop jeune pour lui, de toute façon. Je suis son apprentie, un peu comme sa petite sœur. Jamais il ne me verra comme quoi que ce soit d'autre. »
    
    Lukas se rappela la façon dont Ayrith avait soutenu la jeune fille lors de la réunion pour décider qui serait proposé à LucidOre.
    
    « Il a de l'estime pour toi, affirma-t-il. Je sais que ce n'est pas une consolation, mais c'est déjà important... Et puis, il te fait confiance sur le terrain. Vous êtes partenaires. »
    
    Elle le regarda, la bouche entrouverte, les lèvres légèrement tremblantes :
    
    « Tu le penses vraiment.
    
    — Bien sûr, d'ailleurs il... »
    
    Il s'interrompit en entendant un pas dans le couloir. Tournant la tête, il eut la surprise d'apercevoir Ayrith, qui se dirigea droit vers Sila :
    
    « Sila, est-ce que tout va bien ? Tu ne semblais pas dans ton assiette.
    
    — Ça va, rétorqua-t-elle laconiquement. Juste... un passage à vide. »
    
    Il hocha la tête, manifestement soulagé :
    
    « Tant mieux. C'est à cause de la tempête, non ? Les drogues ne te réussissent pas vraiment... »
    
    Elle se figea ; son expression s'endurcit :
    
    « Ce n'est pas grave, répondit-elle avec hauteur. Ça passera. Merci quand même. »
    
    Elle tourna aussitôt les talons et s'éloigna aussi vite qu'elle le pouvait sans paraître fuir. Lukas avait envie d'en prendre un pour cogner sur l'autre. Ou de les échouer ensemble sur une île déserte. Ou quoi que ce soit qui les libérerait de leurs œillères respectives.
    
    Mais quand il vit l'expression de peine et de résignation avec laquelle le jeune homme regardait partir Sila, il se demande s'il était si dense que ça. Peut-être avait-il une bonne raison d'ignorer les sentiments de la jeune fille. Peut-être tout simplement parce qu'il ne les lui rendait pas. Ou qu'il la trouvait effectivement trop jeune – même si trois années, ça n'avait rien d'excessif aux yeux de Lukas. Ou qu'il ne voulait pas mêler travail et vie privée. Ou une tout autre idée qui avait germé dans son esprit compliqué, bourré de bizarreries et de secrets.
    
    Lukas enfouit ses mains dans ses poches :
    
    « Tu as abandonné Beryl ?
    
    — Je me suis excusé avant », répondit le plongeur d'un ton neutre.
    
    Ses épaules s'affaissèrent légèrement, tandis qu'il pivotait sur ses talons pour aller rejoindre les autres sur le pont supérieur.
    
    oOo
    
    Après le départ de leurs invités, la journée se termina aussi calmement qu'elle avait commencée : Vodo et Varen finirent les réparations sur les Paladions, tandis que les plus jeunes furent sommés d'un ton faussement sévère par monsieur Sig de se consacrer un peu à l'étude.
    
    « Comme si ça servait à quelque chose, bougonna Sila en se dirigeant vers la salle principale.
    
    — On ne sait pas de quoi l'avenir peut être fait, déclara gravement Shimmer. Cela peut toujours être utile d'avoir un diplôme.
    
    — C'est une perte de temps. »
    
    Lukas se souvint de ce que lui avait dit Shimmer sur sa crainte de ne pas tout connaître.
    
    « Si tu as besoin d'aide...
    
    — Qu'est-ce qui te fait penser que je pourrais en avoir besoin ? » fit-elle en levant un sourcil menaçant.
    
    Lukas haussa les épaules, et décida qu'il ne serait pas si mal d'exprimer le fond de sa pensée :
    
    « À vrai dire, j'ai vu que dans les zones extérieures, vous n'aviez pas toujours ce qu'il y avait de mieux. Je pense que ça doit être pire dans certains coins du croissant intérieur, non ? Tu as beau être intelligente, si tu n'as pas eu un enseignement digne de ce nom et qu'en plus, tu as dû très vite travailler pour aider tes parents, c'est un peu normal que tu aies des lacunes, non ? »
    
    Sila s'immobilisa, soudain pensive.
    
    « C'est vraiment ce que tu penses ?
    
    — Bien sûr... »
    
    Elle soupira :
    
    « Ça ne devra pas avoir d'importance. Ayrith, lui, a passé toute son enfance dans la rue à marauder des pièces dans les casses... Et pourtant, il n'a eu aucune difficulté à avoir son diplôme. Et il continue même à étudier.
    
    — D'un autre côté, décréta Lukas avec fatalisme, je ne crois pas que ce soit très constructif ni réaliste de se comparer à Ayrith en quoi que ce soit. »
    
    Il secoua la tête, perplexe :
    
    « Je me demande quand il trouve le temps d'étudier...
    
    — Il prend sur son sommeil... expliqua Shimmer. Ou bien il le fait quand il est coincé et qu'il ne peut pas aller en ville, comme aujourd'hui.
    
    — Comment tu le sais ? demanda Lukas avec curiosité.
    
    — Oh, c'est facile, je regarde juste ses logs. Il se connecte régulièrement sur le site d'une université en ligne sur la gestion des entreprises.
    
    — Il a raison, remarqua pensivement Lukas, pas autrement surpris des indiscrétions du garçon blond. Je suppose que plongeur n'est pas une carrière que l'on peut mener si longtemps que cela... On est sans doute toujours à la merci d'un accident... Il le sait mieux que personne. »
    
    Ils entrèrent dans la salle commune et s'installèrent derrière les terminaux qu'ils s'étaient arrogés, chacun appelant ses programmes personnalisés. Lukas n'aurait jamais cru se replonger avec tant de bonheur dans le travail scolaire. Il en avait eu rarement l'occasion depuis son arrivée, mais le faire en compagnie de camarades changeait tout à la donne. Surtout quand Sila accepta de se laisser expliquer quelques notions mathématiques qui lui échappaient sournoisement, et que Shimmer échangea longuement avec lui sur des questions littéraires qu'ils interprétaient différemment.
    
    Sa vie retrouvait un semblant de normalité. Peut-être qu'Ayrith avait raison et qu'il avait bien sa place ici. Mais seul l'avenir le dirait.
    
    

Texte publié par Beatrix, 4 mai 2018 à 18h46
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