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Tome 1, Chapitre 46 « Confession (deuxième partie) » Tome 1, Chapitre 46
Lukas se demanda quelle était vraiment la part de responsabilité d'Ayrith dans cette affaire, pour qu'il ressente une telle culpabilité. En tout cas, personne ne semblait lui reprocher quoi que ce soit à Armatis – du moins, rien de cet ordre, songea-t-il en pensant à Sila. L'attitude de la jeune fille demeurait une énigme pour Lukas : cherchait-elle à se donner de l'importance en s'en prenant ainsi à Ayrith ? Ou la raison était-elle toute autre, comme l'avait sous-entendu Shimmer ? Elle était la personne qu'il avait le sentiment de connaître le moins bien sur la barge... Il fallait dire qu'elle ne laissa pas les gens s'approcher facilement d'elle.
    
    Il avait encore de la peine à assumer les événements de ces dernières heures, entre la confession d'Ayrith et leur longue conversation. Le plongeur éprouvait sans doute, et depuis des années, un terrible besoin de s'ouvrir à une personne serait susceptible de le comprendre, sans le juger ni lui faire de morale. Même à lui qui n'était probablement qu'un gamin à ses yeux. Il ne savait pas s'il devait s'en féliciter ou non... Sa position n'en était que plus compliquée. D'expérience, ce n'était pas parce que quelqu'un se dévoilait qu'il devenait un ami pour autant.
    
    Il ralluma sa montre relais, avant de se rappeler avec une petite grimace qu'elle ne fonctionnerait pas s'il n'allait pas relancer sa microstat. D'un autre côté, il n'avait pas envie de laisser Ayrith seul dans le garage s'il n'avait pas encore retrouvé l'essentiel de sa motricité. Mais le jeune homme, voyant son hésitation, se détacha enfin du motoglisseur, esquissant quelques pas maladroits :
    
    « Bon, je tiens à peu près sur mes jambes. Je vais aller me changer, puis filer à la salle d'entraînement. Après tout, ce n'est pas si je n'avais pas l'habitude. »
    
    Il était pénible de le voir tituber jusqu'à l'ascenseur, sans la moindre trace de sa grâce habituelle ; mais une fois arrivé à la porte, il se déplaçait déjà mieux, même si son allure demeurait plus raide qu'à l'accoutumée. Lukas enfouit brièvement son visage dans ses mains. Tout conspirait à lui prouver qu'il n'avait aucune raison de pleurer sur son sort. Si demain, il se retrouvait lui aussi victime d'un grave accident, il n'était pas sûr de montrer autant de volonté qu'Ayrith.
    
    Même si cela l'ennuyait prodigieusement, il commençait à admirer le plongeur aux cheveux bleus pour sa ténacité et son désir de vivre le plus normalement possible, envers et contre tout. Une audace et un courage plus discrets que ceux de Blue, mais non moins fascinants, bien au contraire.
    
    « Alors, tu viens ? »
    
    Lukas, tiré de ses réflexions, alla rejoindre le jeune homme dans l'ascenseur.
    
    
oOo

    
    Quand Lukas émergea enfin sur le pont supérieur, il repéra Sila accoudée sur la rambarde, le regard plongé vers l'horizon redevenu clair. Une fois encore, il ne put s'empêcher d'admirer sa grâce nonchalante. En s'approchant, il s'aperçut que le teint sombre de la jeune fille gardait une nuance grisâtre. Elle lui adressa un hochement de tête en guise de salut, sans trace de son mordant habituel.
    
    « Comment ça va ? » lui demanda-t-il maladroitement.
    
    Elle prit une grande inspiration avant de répondre :
    
    « Pas trop bien. Ces patchs me barbouillent toujours. Les tempêtes psychophysiques sont les seuls moments où je pourrais presque envier les personnes ordinaires. »
    
    Lukas ne trouvait pas très plaisant d'être qualifié d'ordinaire, mais il choisit de ne pas relever.
    
    « Monsieur Sig et Shimmer dorment encore, et Varen a déjà récupéré, lui... déclara-t-elle avec dépit. »
    
    Sila marqua une pause avant de demander abruptement :
    
    « Il a encore fait le coup, hein ? »
    
    Le garçon ouvrit la bouche, s'apprêtant à demander de qui elle voulait parler, quand la jeune fille poursuivit, détournant les yeux pour les plonger dans les tourbillons de Margarita, sans vraiment les voir :
    
    « Quel imbécile... »
    
    Tout doute écarté sur l'objet de ses propos, Lukas profita du fait qu'elle était encore assommée par les drogues pour lui demander :
    
    « Pourquoi est-ce que tu parles toujours d'Ayrith comme ça ? Il est un peu imprudent, mais je le comprends.
    
    — Je pensais que tu ne l'aimais pas ! s'étonna-t-elle.
    
    — Comme je te l'ai dit, je commence à le comprendre... »
    
    Il scruta son profil du regard, vit sa mâchoire se crisper.
    
    « Tu as peur pour lui, c'est cela ? »
    
    Elle se retourna d'un bloc, le foudroyant du regard :
    
    « Qu'est-ce qui te fait penser ça ? Il est adulte, il est responsable de ses actes ! S'il lui arrive quoi que ce soit, il sera le seul à blâmer !
    
    — Sauf que tu crains que cela arrive... »
    
    Les fines mains brunes se crispèrent sur la rambarde :
    
    « Je suppose qu'il t'a caché son handicap aussi longtemps qu'il l'a pu, non ? poursuivit-il, l'observant sous des paupières mi-closes.
    
    — Il aurait dû m'en parler dès le début. Nous travaillons ensemble, nous ne devrions rien nous cacher.
    
    — Il veut mener une vie normale. Est-ce que c'est si étrange ?
    
    — Il refuse de voir que même s'il prétend le contraire, cela le rend plus fragile. C'est comme s'il passait sa vie à se prouver l'inverse. »
    
    Elle se retourna d'un bloc. Dans sa voix, la détresse laissa place à la rage :
    
    « Je suis sa partenaire. Je suis responsable de sa sécurité comme il l'est de la mienne. J'ai depuis longtemps dépassé le stade de l'apprentissage...
    
    — Mais il ne te laisse pas le faire », acheva Lukas.
    
    Elle baissa la tête et laissa retomber ses mains, les poings serrés :
    
    « Je suppose qu'il t'a persuadé que c'était juste cela. Mais la vérité, c'est qu'il cherche aussi à se punir pour ce qui est arrivé à monsieur Sig. Je n'étais pas encore là, mais je suis sûre qu'il n'aurait rien pu faire de plus.
    
    — Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, remarqua Lukas pensivement. Mais je crois aussi qu'il s'efforce à ce que tout le monde reste sain et sauf, même s'il doit en pâtir. Quitte à faire seul face au danger. Tu ne crois pas ? »
    
    La jeune fille haussa les épaules :
    
    « Peu importe. Le résultat est le même. Il ne peut pas rester aussi peu attentif à sa propre sécurité. »
    
    Lukas ne savait que dire. Il n'était pas préparé à ce que tout le monde se confie à lui, alors qu'il n'avait pas réglé ses propres problèmes avec son père. Encore moins à servir de médiateur entre les deux enfants terribles d'Armatis.
    
    « Pourquoi tu ne lui dis pas toi-même ? »
    
    Un peu de sa flamme habituelle brasilla dans le regard de la jeune fille :
    
    « Parce que tu crois qu'il m'écoute ? »
    
    Lukas frémit, se demandant s'il devait avouer la vérité. Il décida de tenter une approche diplomatique :
    
    « Peut-être que tu pourrais lui parler... calmement. Sereinement. »
    
    Elle le fusilla du regard :
    
    « Il ne m'écoutera pas.
    
    — Je n'en suis pas si sûr
    
    — Il n'écoute personne.
    
    — Je n'ai pas cette impression...
    
    — Parce que tu le connais mieux que moi, peut-être ? » fulmina-t-elle.
    
    Lukas fit un pas en arrière, levant les mains – juste au cas où.
    
    « Nous avons... euh... beaucoup parlé... »
    
    Les yeux dorés de la jeune fille s'élargirent de stupéfaction :
    
    « Quoi ? Il te parle, à toi, alors que tu le regardes de travers depuis que tu es là ? C'est quoi, un truc de mecs ? »
    
    Lukas passa une main gênée sur sa nuque et força un large sourire :
    
    « Euh non, enfin... ce sont les circonstances qui ont voulu ça. Après tout, nous avons tous les deux un problème avec monsieur Sig, d'une certaine manière...
    
    — Ah oui, c'est vrai. Mais je n'arrive toujours pas à comprendre comment tu as pu l'ignorer si longtemps. Ici, tout le monde s'en doutait... Il suffit de vous voir côte à côte. »
    
    Le garçon commençait à se sentir vexé d'entendre tout le monde pointer son manque absolu de discernement.
    
    « Je crois que je me suis toujours fait à l'idée que je n'avais pas de père. Du coup, ça ne m'est même pas venu à l'esprit. Et puis, ce n'est pas comme s'il me l'avait dit... ajouta-t-il pour se justifier.
    
    — Vu comment tu as réagi, je comprends pourquoi... » répliqua la jeune fille.
    
    Lukas la regarda sans mot dire : cela le troublait, mais il devait admettre qu'elle avait raison. Il avait bien des questions à poser à son père, mais elles demeuraient teintées de griefs et de reproches : même s'il supposait que les circonstances n'étaient probablement pas si simples, il les avait abandonnés, sa mère et lui. Mais au moins, il ne les avait jamais oubliés.
    
    Si Sig Benz lui avait d'emblée avoué sa parenté, sa fierté l'aurait sans doute porté à le rejeter violemment. Et cette même crainte avait poussé monsieur Sig à se taire. Peut-être Lukas devrait-il lui laisser une chance de s'expliquer, avant de l'envoyer balader et de mettre les voiles vers un avenir incertain. Il était son père. La seule famille qui lui restait par la force des choses. Ils ne souhaitaient pas, ni l'un ni l'autre, que cette relation se résume à un vague héritage génétique.
    
    « Eh ! Les jeunes ! appela Vodo depuis la porte du bâtiment principal, quand vous aurez fini de prendre l'air... Il y a des batteries de vérifications à effectuer pour voir si la tempête n'a rien détraqué. Alors si vous n'avez rien d'autre à faire, rendez-vous utiles ! »
    
    Lukas esquissa une petite grimace, mais il avait déjà le cœur un peu plus léger. Parfois, seul le point de vue des autres permettait d'apporter un peu de lumière dans des situations qu'on pensait inextricables. Il se tourna de nouveau vers Sila et murmura rapidement :
    
    « Écoute, je peux essayer de lui parler, si tu veux... puisque ça te tient à cœur. »
    
    Elle lui lança un regard indigné :
    
    « Tu n'as pas intérêt ! Je suis capable de régler mes problèmes toute seule ! »
    
    Malgré tout, au-delà de son habituel mordant, il percevait quelque chose d'autre. Du soulagement ? Une vague reconnaissance ? De toutes les façons, ça ne lui coûtait rien d'essayer.
    
    

Texte publié par Beatrix, 23 avril 2018 à 16h02
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