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Tome 1, Chapitre 45 « Confession (première partie) » Tome 1, Chapitre 45
Lukas ne réalisa qu'il s'était endormi que lorsqu'il ouvrit brusquement les yeux. Il était retourné à côté d'Ayrith et s'était adossé à son Xtrace, serrant son blouson autour de lui. Sans s'en apercevoir, il avait rapidement plongé dans un profond sommeil. Il sourit en se rappelant les fois où la même chose lui était arrivée, alors qu'il travaillait à améliorer son engin et qu'il avait décidé de se reposer un peu... pour n'émerger que de longues heures plus tard, confus et courbatu.
    
    Étrangement, l'immense garage de la barge lui semblait plus chaleureux que le petit box de Stellae, en dépit de sa taille si vaste. Il pouvait ressentir la légère vibration des systèmes, indiquant qu'ils avaient été relancés.
    
    Le garçon se redressa légèrement et esquissa une grimace quand ses muscles protestèrent douloureusement. Il savait cependant que ce n'était en restant immobile qu'il se sentirait mieux. En se levant, il regarda autour de lui : l'éclairage avait été réactivé ; après tout ce temps dans la pénombre, il fut obligé de plisser les paupières pour protéger ses yeux encore sensibles.
    
    Les événements de la veille lui revinrent subitement en mémoire : la mission, le combat du Titan contre le draco, l'esclandre sur le pont supérieur, la tempête, sa conversation avec Ayrith puis avec Vodo. Il enfouit son visage dans ses mains : la situation ne s'annonçait pas particulièrement simple. Il devrait tôt ou tard faire face à monsieur Sig, qui devait avoir émergé de son sommeil artificiel.
    
    « Lukas ? »
    
    Il sursauta légèrement ; il avait presque oublié la présence d'Ayrith sur la couche de fortune près des motoglisseurs. Le jeune homme s'était redressé sur un coude et clignait des paupières dans la lumière des rampes au plafond. Il semblait épuisé : les larges cernes autour de ses yeux en faisaient ressortir la clarté presque irréelle.
    
    « Tu es resté là ? s'étonna-t-il d'une voix un peu empâtée.
    
    Lukas passa une main dans sa chevelure embroussaillée, cherchant quelque chose à répondre, un prétexte autre que la pure sollicitude. Il y renonça, préférant changer de sujet le plus rapidement possible :
    
    « Comment te sens-tu ? »
    
    Un vague sourire éclaira les traits pâles d'Ayrith :
    
    « Si je te dis que je suis en pleine forme, je pense que tu ne me croiras pas ?
    
    — Non, répondit laconiquement Lukas. Tu as vraiment une sale tête.
    
    — Merci de ta franchise ! » répliqua le plongeur d'un ton amusé.
    
    Il s'assit avec difficulté et posa les deux mains sur ses cuisses, comme s'il voulait les motiver à bouger.
    
    « Est-ce que tu peux... te lever ? demanda maladroitement Lukas, en s'avançant vers lui.
    
    — Oh, oui. L'implant est réactivé. Je suis juste engourdi. Un coup de main ne sera pas de refus », ajouta-t-il, visiblement à contrecœur.
    
    Lukas écarquilla les yeux, surpris d'entendre le jeune homme demander de l'aide, tout particulièrement à lui. Il pensait qu'Ayrith était plutôt du genre à se débrouiller seul autant que possible, pour montrer aux autres comme à lui-même qu'il pouvait le faire. Mais sans doute était-ce la raison pour laquelle il ne craignait pas de le solliciter : Lukas était l'une des rares personnes à qui il n'avait rien à prouver.
    
    Le plongeur tendit une main vers le garçon, tout en s'appuyant sur le motoglisseur pour éviter de faire porter tout son poids à son jeune collègue. Lukas le hissa non sans mal ; visiblement, tenir debout lui demandait un effort considérable. Il esquissa quelques pas laborieux, toujours agrippé au véhicule.
    
    « C'est encore pire que le matin, grommela-t-il.
    
    — Tu veux dire que... ça te fait ça tous les jours ? demanda Lukas, troublé.
    
    — Cela vient de la façon dont fonctionne le pontage. Il faut que l'influx nerveux circule pour qu'il arrive à sa pleine performance. Du coup, je suis un peu comme un vieux modèle de motoglisseur, j'ai besoin d'un certain temps pour me mettre en route, et je dois beaucoup circuler pour que mon système reste stimulé.
    
    — C'est pour cela que tu dois t'entraîner plus que les autres, réalisa le garçon.
    
    — Exactement... »
    
    Le jeune homme esquissa une grimace :
    
    « Ce n'est pas ce qui m'enchante le plus, mais je n'ai pas le choix si je veux continuer à vivre normalement. »
    
    Lukas hocha la tête, comprenant soudain beaucoup mieux son collègue :
    
    « Pourquoi tu ne voulais pas que je le sache... pour le pontage ? Tu avais peur que j'aie pitié de toi ?
    
    — Les jeunes sont impitoyables, c'est bien connu ! » répliqua le plongeur ironiquement.
    
    Lukas s'appuya sur le Xtrace en levant les yeux au ciel :
    
    « Si tu veux savoir... oui, j'ai pitié de toi. Je trouve que ce tu as subi est terrible. Mais ce n'est pas pour cela que je vais te traiter comme un bibelot fragile. Pas si tu désires vivre normalement...
    
    — Si seulement Sig et Vodo étaient aussi compréhensifs que toi sur ce point... »
    
    Il y avait une foule de choses que Lukas aurait pu lui dire : que Sig et Vodo l'avaient pris en charge quand il n'était encore qu'un jeune adolescent, un enfant aux termes de la loi, et qu'ils se sentaient toujours responsables de lui ; qu'il n'était pas de leur devoir d'être compréhensifs, mais d'agir au mieux de ses intérêts. Mais ces réflexions auraient été plus que déplacés, alors qu'il était parfaitement incapable d'appliquer la même sagesse à lui-même.
    
    « Et Varen ?
    
    — Oh, Varen a une tout autre stratégie : il ne m'empêche jamais de faire quoi que ce soit, mais me surveille comme un glisseur dans une zone de forage... »
    
    Il laissa ses épaules s'affaisser, découragé :
    
    « Je suis un adulte à présent, mais j'ai l'impression qu'à cause de cela, je suis condamné à vivre en mineur pour le reste de ma vie... Je ne sais pas comment t'expliquer... »
    
    Il leva les yeux vers le plafond du garage :
    
    « Tu as seize ans. Techniquement, tu es toujours un adolescent, il est normal que les adultes restent attentifs envers toi. Mais imagine que dans quatre ans, on te traite toujours de la même façon...
    
    — Dans six ans, tu veux dire... rétorqua Lukas sans réfléchir.
    
    — Comme tu veux, peu importe », rétorqua Ayrith en haussant les épaules.
    
    Le garçon plissa légèrement les yeux : il n'était pas toujours très perceptif, mais après tout ce qu'il avait appris depuis son arrivée à Armatis, et particulièrement depuis le début de la tempête, il n'avait pas de mal à comprendre que le lapsus d'Ayrith n'en était pas vraiment un. Il lui suffisait de se rappeler la photo qu'il avait vue dans la chambre de monsieur Sig.
    
    « Et donc, remarqua-t-il d'un ton faussement dégagé, aux pièces de contrebande, faux certificats d'infusion et identités créées de toute pièce, il faut ajouter également les mensonges sur l'âge ? Au moins, c'est cohérent !
    
    — Ce n'est pas comme si ça avait encore une importance quelconque à présent.
    
    — Peut-être, rétorqua vertement Lukas en croisant les bras, mais quatorze ans, c'est déjà très jeune pour entrer dans un métier aussi dangereux... Alors, prendre un apprenti de douze ans, c'est à la limite de l'inconscience ! Non, retire ça... C'est carrément de l'inconscience !
    
    — Pour quelqu'un de Stellae, probablement, répliqua un peu brusquement le plongeur. Les gens qui vivent dans les zones protégées, ou même ceux qui bénéficient d'une vie aisée dans la zone extérieure peuvent se permettre de préserver leurs enfants des difficultés de la vie jusqu'à ce qu'ils soient en âge de les assumer... Et comme tu as pu le constater à ton détriment, c'est uniquement lié aux moyens qu'on peut y mettre. Dans l'Untercity, il n'y a aucune loi ni aucun principe applicable à ce domaine. Surtout quand on est né infusé. Et encore, je peux dire que j'ai eu beaucoup de chance de tomber sur Cluz et Maïa et pas sur des gens plus mal intentionnés qui auraient pu m'utiliser tout en m'exploitant plus durement... »
    
    Il haussa les épaules :
    
    « Je ne dis pas que ça a été facile tous les jours, ni qu'ils ne se sont pas servi de moi – Cluz en particulier, mais ils ne m'ont jamais plus mal traité qu'eux-mêmes. Maïa m'a servi de grande sœur et sans elle, je ne sais pas qui je serai aujourd'hui, mais sûrement quelqu'un de moins fréquentable. Quant à Cluz, il n'a pas toujours été très tendre, mais pas plus que ne le sont la plupart des grands frères... Il met un point d'honneur à se montrer bassement matérialiste, mais au fond de lui, il est loin d'être aussi dur qu'il veut le paraître !
    
    — Alors pourquoi tu les as quittés ?
    
    — Parce que Sig m'offrait un avenir. Oh, ça n'a pas été évident... Je devais me séparer des personnes que je considérais comme ma famille. Je savais très bien que c'était une voie dangereuse... mais j'étais loin de m'imaginer à quel point, ajouta-t-il avec un pâle sourire. Mais je n'avais pas vraiment d'avenir dans l'Untercity... Même une fois atteint l'âge légal d'infusion, et avec la possibilité de me procurer un faux certificat, je n'avais aucune recommandation. Quelle société aurait été tentée de prendre quelqu'un comme moi, sauf de façon illégale ? Ce qui était déjà le cas en un sens... Mais l'autre risque était qu'on comprenne que je n'étais pas un infusé tout à fait classique et que je doive en subir les conséquences. »
    
    Il hésita un moment, avant d'ajouter :
    
    « Dans l'Untercity, je devais vivre le visage caché pour ne pas qu'on sache ce que j'étais et pour éviter que des gens peu recommandables jette leur dévolu sur moi... Mais c'était un peu naïf en un sens, je pense que la plupart des personnes que je croisais comprenaient assez vite la vérité. Quand Sig, Vodo et Varen m'ont trouvé, ils m'ont donné une perspective que je n'avais pas... et je n'ai pas regretté de leur faire confiance. Quand j'y repense, c'est eux qui ont des raisons de le regretter à présent. »
    
    À cause de l'accident, songea Lukas tristement.
    
    

Texte publié par Beatrix, 13 avril 2018 à 15h38
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